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La réconciliation? Une promesse inachevée, selon Cindy Blackstock

Deuxième d'une série d'articles sur la Journée nationale des peuples autochtones célébrée le 21 juin. Le thème choisi par Espaces autochtones cette année : la réconciliation. Une réconciliation qui passe aussi par le traitement équitable des enfants autochtones.

Une femme de face avec des lunettes qui regarde l'objectif.

La militante et professeure à l'Université McGill Cindy Blackstock

Photo : Gracieuseté : Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations

Le mot réconciliation n’a que cette signification pour Cindy Blackstock : « une promesse inachevée et une obligation pour nous tous ».

Depuis 14 ans, elle se bat pour faire reconnaître les torts faits aux enfants autochtones et obtenir réparation.

Comme elle le fait régulièrement, Cindy Blackstock est allée jeudi déposer des fleurs sur la tombe du Dr Peter Henderson Bryce au cimetière national Beechwood, à Ottawa.

Elle aime aussi le mettre au courant des choses, et cette semaine, elle en avait des choses à lui dire.

La Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada, dont elle est la directrice générale, se retrouvait une nouvelle fois en cour face au gouvernement canadien qui a fait appel de deux décisions du Tribunal canadien des droits de la personne (TCDP) tranchant en faveur des enfants des Premières Nations et de leurs parents.

Une tombe avec des fleurs dessus et l'inscription Bryce

La tombe du Dr Peter Henderson Bryce au cimetière national Beechwood, à Ottawa

Photo : Gracieuseté : Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations

En 1907, soit un siècle avant qu’elle ne dépose sa plainte contre le gouvernement du Canada devant le TCDP, dénonçant la discrimination raciale à l’endroit des enfants autochtones, le médecin canadien Peter Henderson Bryce avait lui-même alerté le gouvernement canadien de la situation de ces enfants. (Nouvelle fenêtre)

Bien qu’il y ait 100 ans entre nous, je sens que nous sommes sur le même chemin, relate Cindy Blackstock. Je sais que beaucoup ont marché avant moi et je veux honorer ceux qui ont lutté, qui ont parlé. Et j’espère que nous pourrons mettre un point final à cette phrase afin que personne d’autre n’ait à emprunter cette voie [une bataille judiciaire avec Ottawa] pour obtenir une équité de base pour les petits enfants des Premières Nations, Métis et Inuit.

Même si le TCDP lui a déjà donné raison, elle poursuit son parcours du combattant.

En 2016, le TCDP a statué qu’Ottawa exerçait une discrimination à l'endroit des enfants dans les communautés. Le gouvernement était sommé de mettre en œuvre le principe de Jordan, qui vise à assurer aux enfants autochtones le même accès aux services de santé que les autres petits Canadiens.

En 2019, le Tribunal a ordonné au gouvernement fédéral de verser 40 000 $, soit le maximum prévu par la loi, à chaque enfant des Premières Nations retiré de façon inappropriée de la garde de ses parents et placé dans le système de protection de l’enfance après 2006.

Depuis, le Tribunal a rappelé à l'ordre Ottawa 19 fois.

Entrevue avec la militante, professeure à l’Université McGill et ancienne travailleuse sociale Cindy Blackstock.

Quelle est la situation actuelle des enfants autochtones au Canada?

Les enfants des Premières Nations sont souvent sujets au sous-financement des services publics parce qu'ils sont des Premières Nations. Le gouvernement fédéral finance tous les services dans les communautés, mais à des niveaux moindres. Donc familles et communautés sont moins en mesure de faire face aux impacts multigénérationnels des pensionnats. Il n'est donc pas surprenant que nous voyions des enfants autochtones surreprésentés dans les services de protection de l'enfance, surreprésentés dans la justice pour mineurs, ou parmi ceux qui souffrent de troubles mentaux et de suicides et qui ont des taux d'éducation inférieurs. C'est le résultat de cette iniquité, associée au traumatisme causé par les pensionnats.

Quelle est la solution?

La solution est de mettre fin à ces inégalités dans les services publics et d’assurer des services culturellement et linguistiquement adaptés. L’autre élément qui aidera à faire avancer les choses est de réaffirmer la compétence des Premières Nations, des Métis et des Inuit, mais de manière significative. Pas seulement en supprimant des programmes en disant : vous avez désormais la compétence. Trop souvent, les gouvernements s’enthousiasment pour affirmer la compétence des Autochtones, mais n’accordent que très peu de ressources. Je m’inquiète d’ailleurs pour la Loi C-92 (qui cède le contrôle de la protection de la jeunesse aux communautés autochtones, partout au pays). Certes, c’est une chose très positive, mais ce qui est moins clair, c'est le financement. Avant cette loi, les Premières Nations avaient élaboré leur propre législation en y incluant des obligations de financement très claires pour le gouvernement fédéral afin d’assurer l’égalité réelle, ainsi que la culture et la langue. Mais le gouvernement n’y a même pas jeté un œil.

Votre retour en cour avec le gouvernement canadien intervient moins d’un mois après la découverte des restes de 215 enfants près de l’ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops. Plusieurs avaient exhorté le gouvernement à renoncer à ces appels devant la cour au nom de la réconciliation. Espériez-vous un tel geste du gouvernement?

J’étais vraiment triste parce que quand je pense que ces enfants ont offert aux Canadiens une réelle opportunité d’en apprendre davantage sur les pensionnats… Et c’est ce qui s’est passé, ils étaient horrifiés et ont exigé que le gouvernement fasse mieux pour s’occuper des injustices actuelles. Il y a eu cette motion visant à mettre fin aux poursuites aussi qui a été adoptée sans la participation du premier ministre ou des ministres du Cabinet. Et puis, le gouvernement s’est contenté de poursuivre en cour et de priver ces enfants d’une compensation pour la discrimination continue et volontaire du Canada. C’est très décevant. J’espérais vraiment qu’il allait mettre un terme à ça. En fait, je ne sais même pas pourquoi on a dû déposer une plainte au début, puisque le gouvernement savait qu’il finançait de manière inégale les services aux enfants. Il savait que cela leur causait des torts, notamment en séparant encore des familles. Il aurait dû s’en occuper à l’époque. Malheureusement, ce sont les enfants autochtones qui en ont payé le prix jusqu’à présent. Et le gouvernement fédéral ne veut toujours pas être tenu pour responsable. Il n’est pas prêt à le faire. C’est pourquoi les Canadiens doivent l’obliger à rendre des comptes lors de la prochaine élection fédérale. Tout parti qui dit qu’il n’est pas prêt à faire face à cela ne mérite pas notre vote.

Qu’est-ce qui vous a marquée lors des dernières audiences devant la Cour fédérale?

C’est la déshumanisation des enfants par le gouvernement fédéral. Par exemple, il essayait de faire valoir que les enfants retirés de leur famille pour une plus courte période ne devaient pas recevoir le même montant d’indemnisation que les autres. Implicitement, il disait même qu'un enfant retiré pour une courte période ne mérite pas 40 000 $. Il a même décrit ça comme trois jours tranquilles loin de la famille. J’ai travaillé en première ligne de la protection de l’enfance pendant plus d’une décennie et je n’utiliserai jamais ces termes pour décrire une décision de justice de retirer un enfant de sa famille même pour quelques jours. Le gouvernement a aussi dit que le mal fait aux enfants peut être prouvé, mais que nous ne l’avions pas prouvé.

Donc, vous ne croyez pas le ministre des Services aux Autochtones Marc Miller quand il assure vouloir offrir une compensation, mais qu’elle doit être juste et équitable?

Je les juge sur ce qu'ils font, pas sur ce qu'ils disent. Cette ordonnance d'indemnisation a été rendue en 2019 et ces enfants n'ont pas reçu un sou du gouvernement. Pourtant, rien ne les empêche d'indemniser ces enfants, ils savent qui ils sont, ils tiennent des registres. Je veux qu'ils le fassent. Si [le ministre] s'est engagé à le faire, alors sortez les chèques. Mais je ne le croirai que lorsqu’il le fera réellement. En 2016, lorsque le TCDP a rendu sa décision historique, j’ai senti que c’était une véritable affirmation que les enfants disaient vrai, mais je me souviens aussi avoir dit que la victoire ne réside pas dans une décision, que nous devons garder nos yeux sur le gouvernement et veiller à la mise en œuvre. Nous avons eu du positif, les budgets pour la protection de l’enfance ont été augmentés, les services aussi, mais je ne peux me satisfaire de l’égalité partielle. Ces enfants sont sacrés, ils valent l’effort et le sacrifice. Si je peux contribuer d’une manière ou d’une autre à élever une génération d’enfants qui n’auront pas à se remettre de leur enfance, alors je m’en sortirai plutôt bien.

Avez-vous encore espoir que les choses changent?

Mon espoir réside dans le public canadien et particulièrement dans les enfants qui apprennent à ce sujet. Ils savent que ce n’est pas acceptable qu’un enfant reçoive moins à cause de sa race et veulent que ça change. Ils éduquent même leurs parents et grands-parents. Donc je pense que nous avons vu ce réveil dans le sillage de la découverte de Kamloops. La clé est : pouvons-nous maintenir cela? Nous devons continuer de regarder jusqu’à ce que le gouvernement fasse tous les changements. Pas juste une autre annonce. Cette semaine, c’était intéressant. Il [le gouvernement fédéral] a plaidé en cour contre les enfants et, en même temps, a fait beaucoup de choses symboliques comme les changements de noms sur les passeports. La réconciliation, c’est une promesse inachevée et une obligation pour nous tous. Nous avons l’obligation de nous souvenir des milliers d’enfants qui sont morts, mais aussi d’empêcher les injustices de se dérouler en ce moment. C’est le vrai test : savoir si nous, les gens qui ont vécu cette époque, pouvons réellement prendre la parole et faire la bonne chose.

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