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Les pensionnats, un sujet qui ne commence qu'à être enseigné dans les écoles

Un professeur enseigne à une classe de jeunes à l'école secondaire privée.

Avant le rapport de la Commission de vérité et réconciliation, le programme d'histoire offert par le ministère de l'Éducation n'évoquait pas les pensionnats. Certains manuels scolaires ont toutefois pris les devants.

Photo : getty images/istockphoto / DGLimages

L'histoire des pensionnats a longtemps été oubliée dans les programmes des écoles québécoises. Les enseignants en parlent depuis peu, même chez les Autochtones. Malgré les efforts, nous ne sommes qu'au début d'un programme complet.

Il y a 20 ans, je ne parlais pas de ça à mes élèves. Je leur parlais seulement des premiers peuples comme des peuples nomades, d'autres sédentaires, confie Jacques*, un enseignant d'histoire au secondaire au Québec.

L'histoire des pensionnats n'est entrée officiellement dans le programme de l'État qu'en 2017 (bien que trois des quatre manuels scolaires validés par le ministère de l’Éducation effleuraient déjà le sujet). Cette révision du curriculum a été effectuée en réponse aux travaux de la Commission de vérité et réconciliation de 2015.

Or, le curriculum révisé comporte plusieurs lacunes.

En suivant le programme sur lequel on se base actuellement, on évoque la Loi sur les Indiens, comment les communautés se sont éloignées des centres, et quand on avance dans le temps, on en arrive à parler des pensionnats au Québec, expose Jacques.

Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal, souligne que les connaissances de ses élèves qui sortent du cégep sont variables.

Marie-Pierre Bousquet photographiée près d'un tipi.

Marie-Pierre Bousquet trouve qu'on ne met pas assez de contexte dans l'apprentissage de l'histoire des pensionnats au Québec.

Photo : Anne-Marie Yvon

J’ai encore de nouvelles cohortes d’étudiants qui n’en ont jamais entendu parler, explique-t-elle.

À titre personnel, elle ajoute que, dans l’école de son fils, qui est au primaire, on ne parle pas du tout des pensionnats.

J’ai déjà été sollicité par un professeur d’histoire du secondaire qui voulait de l’aide pour avoir du matériel pédagogique à ce niveau. S’il n’y a pas de matériel pédagogique, il n’y a pas d’enseignement, ajoute-t-elle.

Jacques explique pour sa part que les manuels qu'il utilise présentent des photos de pensionnats. Il y a des photos d'époque. On parle aussi un peu des atrocités commises, comment ils ont été arrachés à leur famille, mais rien à voir avec ce qu'on a découvert dernièrement [la découverte de Kamloops, NDLR], affirme-t-il.

Des souliers exposés sur le sol.

Plusieurs hommages ont été rendus à travers tout le pays, pour honorer la mémoire des enfants décédés au pensionnat de Kamloops.

Photo : Radio-Canada / Brian Morris

Peu de contexte et trop d’amalgames

De plus, le programme actuel ne fait aucune distinction entre les types de pensionnats qui ont pu exister au Canada.

Pourtant, des caractéristiques notables les distinguent, puisque certains pensionnats ont été construits à la fin du 19e siècle, d’autres au 20e. Certains étaient confessionnels, d’autres non.

Il n’y a rien sur les pensionnats du 19e siècle dans le programme de 2017. On n'y parle des pensionnats canadiens comme une sous-section des pensionnats québécois, pour la période 1945-1980, explique Helga Bories-Sawala, une historienne qui a étudié le contenu des manuels scolaires québécois depuis les années 1980.

Tous les manuels ne suivent pas cette confusion du programme, mais certains ne font pas distinction entre les établissements de l’Ouest et des Prairies, et ceux du Québec un siècle plus tard. Il s'agit pourtant de deux contextes historiques très différents, précise encore Mme Bories-Sawala, qui souhaiterait que les revendications territoriales et d'autonomie gouvernementale des Autochtones soient aussi abordées.

Environ 300 enfants et le personnel du pensionnat posent devant l'édifice.

L'histoire des pensionnats pour les Autochtones est bien plus complexe que ce qu'on pourrait croire.

Photo : Centre national pour la vérité et la réconciliation

Par ailleurs, les pensionnats ont fait beaucoup moins de victimes au Québec et dans les Maritimes que dans le reste du pays.

Ce manque de nuances et de précisions embêtent Mme Bousquet.

Avoir une vision uniforme de tous les pensionnats canadiens, c’est très dérangeant. Il faut pouvoir enseigner cette histoire en tenant compte de toutes ces complexités, observe la chercheuse. Il faut aussi comprendre le contexte, sinon les élèves ne comprendront pas. Il y a encore très peu de matériel pédagogique.

Absence aussi dans les manuels autochtones

D’ailleurs, Mme Bories-Sawala précise que même les manuels scolaires autochtones abordent le sujet des pensionnats depuis peu de temps.

Une affirmation qu’ont confirmé Sherry Weistche, coordonnatrice des services pédagogiques à la Commission scolaire crie, et Sarah Aloupa, présidente de Kativik Ilisarniliriniq, la commission scolaire qui sert les communautés inuit du Nunavik.

Dans un entretien accordé à CBC, cette dernière raconte n'avoir jamais entendu parler des pensionnats lorsqu'elle était à l'école.

Des manuels scolaires étalés sur une table.

Certains manuels scolaires mentionnaient tout de même l'histoire des pensionnats.

Photo : Radio-Canada / Philippe L'Heureux

Ainsi, après le rapport de la Commission de vérité et réconciliation, les Cris ont lancé une révision complète du programme d'histoire. Une nouvelle unité d'étude sur les pensionnats a été ajoutée.

Selon Mme Weistche, cette unité va beaucoup plus loin que les programmes actuels dans les écoles non autochtones du Québec, en ne se contentant pas d'évoquer l'histoire, mais en expliquant aussi les conséquences et le traumatisme générationnel.

Le gouvernement planche

Lors de la révision des ensembles didactiques au Québec, le ministère de l'Éducation du Québec a voulu inclure une plus grande prise en compte de la perspective autochtone quant à certains événements marquants, par exemple la période des pensionnats, rappelle Esther Chouinard, chargée des relations avec les médias.

Le ministère dit également travailler à la mise en œuvre de l’appel à l’action 62 de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Cet appel à l’action demande aux gouvernements de rendre obligatoire, pour les élèves de la maternelle à la douzième année, l’établissement d’un programme adapté à l’âge des élèves portant sur les pensionnats.

Dans le programme scolaire de 2017, on trouve une première mention des pensionnats : Entre autres maux, la fréquentation obligatoire des pensionnats, dont l’existence est vouée à la propagation de la culture judéo-chrétienne et à l’assimilation des Autochtones au reste de la population canadienne, contribue à accélérer le déclin de certaines langues autochtones et à fragiliser le tissu social dans plusieurs communautés. Par ailleurs, les territoires ancestraux sont convoités par l’État, qui souhaite poursuivre le développement économique de la province.

Des enfants observent une coiffe autochtone traditionnelle derrière la vitre d'un musée.

Il y a encore beaucoup à faire pour que les programmes d'histoire soient vraiment complets, estiment plusieurs universitaires.

Photo : Radio-Canada/Musée McCord

Selon Sarah Pash, la directrice de la Commission scolaire crie, il est clair que la province n'a pas fait un travail adéquat pour éduquer les gens sur l'expérience des pensionnats.

Elle évoque un sondage de 2020 selon lequel 88 % des Britanno-Colombiens, 76 % des Ontariens et seulement 57 % des répondants du Québec avaient une perception négative des pensionnats.

Pour Jacques, sur les 100 heures consacrées au programme d'histoire, 45 minutes sont accordées aux pensionnats.

Les élèves, quand ils arrivent dans ma classe, ils sont tannés d'entendre parler des Autochtones. Ça ne mord pas. Ça ne les intéresse pas. C'est comme si je parlais de gens qui vivaient en parallèle, alors que ce sont les premiers habitants du territoire, c'est important, indique-t-il.

Plusieurs professeurs allochtones et autochtones estiment aussi qu’il serait pertinent que les survivants témoignent de leur expérience dans les écoles.

Finalement, selon Mme Bories-Sawala, il est faux de dire que le ministère de l’Éducation efface ce pan de l’histoire du pays. Il ne l'enseigne simplement pas correctement, croit celle qui a publié trois livres sur le sujet.

* Jacques a demandé à Espaces Autochtones de ne pas dévoiler son nom de famille en raison de son emploi.

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