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Réaffirmer son identité autochtone grâce à la mode

Joleen Mitton.

Joleen Mitton croit que les Autochtones doivent se réapproprier les motifs et tissus qui appartiennent à leur culture.

Photo : Instagram @joleenmiskinahk

Après avoir sillonné l’Asie, affiché son joli minois pour de grandes marques et vécu la frénésie du monde de la mode, Joleen Mitton, une Néhiyaw de Vancouver, est rentrée au pays. Aujourd’hui, elle a fondé une agence de mannequin 100 % autochtone et nous parle de la place que peuvent et doivent occuper les Premières Nations dans cette industrie. Rencontre.

Joleen Mitton a 37 ans, mais les traits fins de son visage lui en donneraient 20.

La jeune femme a derrière elle une carrière de mannequin professionnelle. Pendant huit ans, elle a voyagé à travers toute l’Asie : Taïwan, la Thaïlande, Singapour…

Elle n’avait que 15 ans lorsque, en pleine rue, une femme lui a demandé s’il pouvait la prendre en photo. Entrer dans ce milieu n’a jamais vraiment été un choix, c’est la mode qui m’a choisie. Je n’avais jamais pensé à une telle carrière, explique-t-elle.

Joleen Mitton prend la pause

Joleen Mitton a fait toute sa carrière en Asie avant de rentrer au Canada.

Photo : Thosh Collins

À 15 ans, elle commençait seulement à se construire en tant que femme et, comme beaucoup d’adolescentes, elle était mal à l'aise dans son corps. Elle considère avoir été absorbée dans un mode d’adulte.

On me demandait d’agir comme une adulte, de performer comme une adulte, alors que je n’avais que 15 ans. Il fallait répondre aux exigences, entrer dans un moule.

Une citation de :Joleen Mitton

Peau blanche et petit tour de taille

Si Joleen est partie à la conquête du marché asiatique, c’est aussi à cause de ses traits. Je ressemble à une Asiatique, une Japonaise, une Taïwanaise. Tout sauf à une Autochtone, dit-elle. La jeune femme a en effet les yeux en amande et, surtout, la peau claire.

Joleen Mitton debout.

Joleen Mitton est née et a grandi à Vancouver, une ville qu'elle trouve progressiste avec les peuples autochtones.

Photo : Radio-Canada / Noémie Moukanda

On m’a demandé d’avoir la peau encore plus claire qu’elle ne l’était déjà. On me donnait des crèmes pour pâlir mon visage, je n’avais pas le droit de bronzer, je portais toujours des chapeaux, des manches longues… Alors que lorsqu’on est adolescent, on veut juste sortir et jouer, raconte la jeune femme.

Cette exigence de teint très pâle se retrouve même dans son contrat. Les autres critères sont : un tour de taille de 64 centimètres, une peau parfaite, et mesurer au moins 1,76 mètre. Remplir ces conditions était dur. Mais à 15 ans, c’est quand même encore facile, dit-elle.

Pour chaque nouvelle campagne publicitaire, Joleen s’est fondue dans un rôle. Elle est devenue une adulte bien trop tôt. Finalement, celui lui a permis de découvrir qui elle était, analyse-t-elle avec le recul. J’ai un peu manqué mon adolescence, mais j’ai vécu d’autres expériences et je suis aussi reconnaissante pour ça, estime-t-elle.

Une femme descend des escaliers rouges lors d'un défilé.

Joleen Mitton a lancé la Vancouver Indigenous fashion week.

Photo : Radio-Canada / Noémie Moukanda

L’industrie a changé maintenant, en mieux, dit-elle, avant de poser un silence et de revenir sur sa phrase. Enfin… ça peut être tout de même difficile, surtout avec les réseaux sociaux, finit-elle par dire.

Plus d’Autochtones dans la mode

Depuis qu’elle travaille dans ce milieu, Joleen a vu les Autochtones prendre un peu plus de place. Lentement.

La plupart des mannequins sont encore des Blancs. Mais c’est beau de voir que les Autochtones commencent à prendre de l’espace. C’est ce qu’on essaye de faire avec l’agence Supernaturals, indique la jeune femme.

Une dizaine de femmes arborent des vêtements de couleur rouge et lèvent le poing droit.

Vêtements rouges, poings levés, autant de symboles pour rappeler le sort des femmes autochtones disparues et assassinées au Canada lors d'un défilé à Vancouver.

Photo : Radio-Canada / Noémie Moukanda

Il y a peu, elle a cofondé cette agence de mannequins qui représente uniquement des Autochtones avec le photographe Patrick Shannon. Les filles n’ont jamais eu de modèle qui leur ressemble, avec qui elles ont des liens culturels, c’est ce qu’on essaye de faire avec Supernaturals, raconte Joleen qui est aussi la fondatrice de la Vancouver Indigenous fashion week.

Avant de fonder Supernaturals, l’ancienne mannequin a travaillé pour l’organisme à but non lucratif Urban Butterflies qui s’occupe notamment de jeunes placés en famille d’accueil.

Là-bas, Joleen a voulu aider les jeunes filles à reconnecter avec leur culture et elle a utilisé la mode pour y parvenir.

Une mannequin sur un podium.

L'agence de Joleen Mitton souhaite développer des modèles autochtones pour les jeunes femmes autochtones.

Photo : Agence Supernatural

Selon elle, la mode fait vraiment partie de la culture autochtone. Elle rappelle combien les tenues portées lors des cérémonies en sont représentatives.

Ce n’est pas nouveau pour nous. Je crois qu’on a toujours été dans l’industrie de la mode. C’est juste qu’on nous a volé beaucoup de choses, que certains se sont approprié nos motifs notamment, plaide-t-elle.

Elle se souvient par exemple de la fois où, lors d’une séance photo, elle portait un attrape-rêve autour du cou. Elle sentait porter une partie de son héritage, de son identité, mais le photographe qui travaillait alors avec elle n’en avait aucune idée.

Désormais, les Autochtones se réapproprient ce qu’on leur a pris, croit-elle.

Toutes les formes, tous les âges

Dans son agence, Joleen met un point d’honneur à tout faire pour représenter toutes les femmes, de toutes les tailles, de toutes les formes et de tous les âges. Elle souhaite aussi représenter des hommes et des personnes non binaires. On demande avant tout que les gens soient professionnels, arrivent à l’heure et viennent avec une bonne attitude, dit la cofondatrice.

La beauté se trouve dans toutes les personnes, on a des standards d’attitude, pas des standards de physique ou de look.

Une citation de :Joleen Mitton
Deux hommes et une femme posant pour une photo lors d'un événement de mode.

La mode autochtone était à l'honneur lors d'un événement qui s'est tenu à Toronto à 2017. Les deux hommes sont membres de la Nation métisse de l'Ontario.

Photo : Toronto Indigenous Fashion Week

Se lancer dans le mannequinat, c’est quelque chose de très effrayant, surtout avec les réseaux sociaux. On se sent souvent très seul, surtout quand on est Autochtone. Dans les agences plus conventionnelles, on ne sait pas vraiment d’où on vient, quelle est notre histoire. Les gens ne savent pas toujours le traumatisme des pensionnats par exemple, ajoute-t-elle.

Alors que Supernaturals est sensible à tout cela, assure-t-elle. On n’a pas besoin de s’adapter, on connaît déjà ces histoires, explique la jeune femme.

Monday Blues

Joleen Mitton souhaite que son agence reste à taille humaine et compte au maximum une quarantaine de mannequins.

Photo : Agence Supernatural

Surtout, Joleen ne veut pas que les personnes qu’elle représente travaillent avec n’importe quelle entreprise. On ne travaillera pas avec une compagnie pétrolière, par exemple, mais plutôt avec des compagnies qui ont déjà des liens forts avec les Autochtones et on veut aussi en créer. On fait un genre de travail communautaire, on ne prend pas juste des photos, souligne-t-elle.

Mais lors de l’entrevue, Joleen veut surtout rendre hommage à sa tante, Joy, décédée quelques jours auparavant. C'est elle qui m'a permis d'arriver là où je suis aujourd'hui. Elle a été une mentore pour moi, dit la jeune femme, en rappelant que sa tante s'est beaucoup impliquée dans la communauté, surtout auprès des jeunes autochtones. Elle était en effet fondatrice des organismes Mentor Me et Urban Butterflies.

Son héritage perdurera, promet Joleen.

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