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Réforme de la loi 101… Et les langues autochtones?

Des livres avec des titres en français et dans une langue autochtone.

Des livres en langue autochtone.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Le 13 mai dernier, le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barette, déposait son projet de loi 96 visant à faire du français « la seule langue officielle et langue commune au Québec », par le renforcement de son usage dans plusieurs sphères publiques de la province, telles que l’éducation, le commerce, les affaires municipales, l’intégration des nouveaux arrivants… On prendra soin de respecter les droits linguistiques des communautés anglophones. Qu’en est-il de ceux des peuples autochtones?

Nous sommes à l’aube de la Décennie internationale des langues autochtones décrétée par l’UNESCO (2022-2032). À la suite de l’annonce du projet de loi 96, rien n’est spécifiquement mentionné à propos des langues autochtones, alors que les Inuit, les Atikamekw Nehirowisiw, les Innus, les Naskapis et les Eeyouch parlent couramment leurs langues.

Pour les Anicinapek, les Kanien’kehá:ka et les Mi’kmaq, elles sont dans un état critique, tandis que les peuples Wendat, W8ban-Aki et Wolastogiyik sont en processus de revitalisation de leurs langues.

Cette annonce était pourtant une occasion de reconnaître la diversité des langues autochtones au Québec, qui sont en situation de grande vulnérabilité. Dans les faits, le patrimoine linguistique autochtone au Québec comme ailleurs au pays a subi les lourds dommages dus aux multiples tentatives d’éradication.

Même si les politiques officielles visant à éliminer les langues autochtones sont chose du passé, cela ne signifie pas pour autant que les rapports de pouvoir sont inexistants et que les ressources sont suffisantes pour assurer la transmission des langues autochtones. Rappelons que les formes de discours politiques en faveur de la domination du français et de l’anglais ont largement contribué (et contribuent toujours) à la marginalisation des langues autochtones de l’espace public.

Des enjeux linguistiques fondamentaux

Le rapport de la Commission Viens (2019) soulève d’ailleurs certains enjeux en lien avec les barrières linguistiques que peut poser la Charte de la langue française.

Pour certains membres des Premières Nations et les Inuit, il est souvent impossible d’accéder à des services dans leur langue autochtone ou encore en anglais lorsqu’il s’agit pour eux d’une langue d’usage ou d’une langue seconde. De tels obstacles linguistiques réduisent la capacité de ces personnes à communiquer et à comprendre les informations qui leur sont transmises, par exemple en matière de protection de la jeunesse, dans le contexte de services policiers ou de services de santé.

Les répercussions de tels enjeux se font également ressentir dans le domaine de l’éducation. D’une part, dans le système scolaire public, l’élève autochtone est souvent reconnu pour ses faibles compétences dans la langue de scolarisation et les mesures visant à l’accompagner vers la réussite sont fondées sur un monolinguisme institutionnel, ne considérant que le français (ou l’anglais) dans la reconnaissance de compétences linguistiques.

D’autre part, malgré les dispositions prévues dans la Charte de la langue française (articles 87 et 97), qui exemptent les communautés autochtones de son application, la place accordée aux langues autochtones dans le cursus scolaire peut être questionnée.

La plupart des programmes de type transitionnels visent l’intégration des élèves autochtones dans le système d’éducation de la société majoritaire et non pas la préservation des langues autochtones. Ces conditions d’enseignement et d’apprentissage s’inscrivent dans une logique de discrimination systémique, puisqu’elle implique des pratiques privilégiant les normes de la culture majoritaire par un traitement différent et désavantageux de ceux n’en étant pas issus.

Les langues ne sont pas des objets neutres. Les choix politiques de la société québécoise, dont celui de ne reconnaître qu’une seule langue dans l’espace public, ont des répercussions sur la vie des individus et sur les relations entre les Autochtones et les Québécois.

Les langues dominantes ayant infiltré tous les aspects de la vie des Autochtones, la majorité de leurs langues sont sérieusement menacées. En tant que société, nous devons faire en sorte que les peuples autochtones puissent exercer pleinement leurs droits, notamment en appuyant leurs efforts pour sauvegarder leurs langues.

La nécessité de reconnaître les langues autochtones

Certains instruments affirmant les droits linguistiques des Autochtones peuvent orienter les États-nations. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (2007) reconnaît des droits collectifs et individuels en lien avec les langues autochtones (articles 13, 14 et 16), notamment celui pour les peuples autochtones de contrôler leurs systèmes scolaires dans leurs langues ancestrales, ainsi que par l’établissement et l’accès à leurs propres médias dans leurs langues.

La Convention relative aux droits de l’enfant (1989) comprend elle aussi certaines dispositions à propos des droits linguistiques des enfants autochtones. Ces droits linguistiques font également partie des droits ancestraux protégés par l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982.

La Commission de vérité et réconciliation (2015) a de plus invité le gouvernement fédéral à reconnaître les droits linguistiques des Autochtones (appels à l’action 13 et 14), ce qui l’a mené, en 2019, à adopter la Loi concernant les langues autochtones pour soutenir la réappropriation et le maintien des langues autochtones au Canada. Cette loi ne donne pas un statut officiel aux langues autochtones, mais énonce les prémisses juridiques qui pourraient permettre leur éventuelle reconnaissance au pays, au même titre que les deux langues officielles.

Les langues autochtones ne devraient pas relever exclusivement du gouvernement fédéral. Elles méritent d’être officiellement reconnues. Les provinces (dont le Québec) devraient aussi avoir leurs responsabilités à cet égard.

Cette reconnaissance fait partie du processus de décolonisation et de réconciliation.

Nancy Wiscutie-Crépeau, candidate au doctorat en éducation, Université d’Ottawa.

Suzy Basile, professeure à l’École d’études autochtones, UQAT

Richard Kistabish, membre du Groupe de travail mondial de l’UNESCO pour la décennie d’action 2022-2032 pour les langues autochtones

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