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Les « maires de la réconciliation » tirent leur révérence

Le maire de Val d'Or, Pierre Corbeil, et le maire de Sept-îles, Réjean Porlier.

Le maire de Val d'Or, Pierre Corbeil, et le maire de Sept-îles, Réjean Porlier.

Photo : Radio-Canada

La tâche n’était pas facile lorsqu’ils ont pris le siège de premier magistrat de leur ville : à Sept-Îles comme à Val-d'Or, les préjugés envers les Autochtones ont la vie dure. Pourtant, les deux maires sortants de ces cités ont tenté de prendre le problème du racisme à bras le corps. Entrevue croisée avec Réjean Porlier et Pierre Corbeil, qui ne se représentent pas aux élections municipales de novembre.

Réjean Porlier a été élu à la mairie de Sept-Îles en 2013, après avoir été notamment président provincial du syndicat des Technologues d’Hydro-Québec.

Pierre Corbeil, quant à lui, a d’abord été conseiller municipal à la mairie de Val-d’Or, puis maire dès 2013. Il a également goûté à la politique provinciale, puisqu’il a été député sous le gouvernement de Jean Charest durant huit ans. Il a été ministre responsable des Affaires autochtones de 2008 à 2010.

On entend beaucoup parler de réconciliation entre allochtones et Autochtones. Que signifie ce mot pour vous?

Réjean Porlier : Il y a toujours eu un déni de l’histoire autochtone, une négation de l’histoire. Cela fait qu’on entretient des préjugés. Je trouvais ça lourd, car cette ignorance nous enterre dans nos préjugés. Quand j’entends des gens dire que les Autochtones sont plutôt chanceux, je me demande s'ils échangeraient leur place avec la leur. La réconciliation, c’est donc reconnaître les choses, et cela commence à l’école : il faut remettre dans les cours d’histoire la vraie histoire. Il faut que tous les enfants partent avec la même base, avec la même lecture. Je n’ai jamais compris pourquoi on ne se bat pas plus pour ça.

Des enfants participent à une marche avec une affiche sur laquelle il est écrit : « Val-d'Or pas de racisme ».

Depuis plusieurs années, une manifestation contre le racisme est organisée à Val-d'Or.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Pierre Corbeil : J’ai presque envie de faire le rapprochement avec les deux solitudes. Un fossé s’est installé, basé sur les préjugés, la discrimination et le racisme. C’est ce que j’appelle le trio de l’ignorance. La réconciliation passe par l’éducation et la formation. À Val-d’Or et Sept-Îles, on a embarqué dans un mouvement qui veut reconnaître l’autre. On a voulu apprendre pour comprendre.

Avez-vous senti une forme de choc culturel lorsque vous deviez traiter avec les représentants des communautés?

P. Corbeil : Avant d’être en politique à Val-d'Or, j’étais dentiste, alors j’étais leur proche aidant naturel (rire). Donc en arrivant maire, je n’étais pas déboussolé, car on se côtoyait déjà au quotidien, à la pharmacie, à l’épicerie. Mais quand on devient maire, il faut plutôt interagir avec les leaders des communautés, et ce dialogue-là se bâtit de longue haleine.

Deux voitures roulant en sens opposé sur la route 138 et une pancarte indiquant la distance à parcours vers Maliotenam, Havre-St-Pierre et Natashquan.

Sept-Îles est entourée de plusieurs communautés autochtones, notamment innues.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Lachapelle

R. Porlier : Il y a toute la question de la confiance. Il faut qu’il se passe des choses pour qu’ils sentent qu’ils peuvent te faire confiance et, quand ça arrive, ça change complètement la dynamique. Ce qui a rendu les relations difficiles, c’est que d’un côté, eux se revendiquent comme étant une nation, et de l’autre, il y a Québec. Tu ne pourras pas aller loin dans les discussions, en tant que municipalité, car leur interlocuteur, c’est Québec.

J’ai aussi le souvenir d’avoir voulu organiser une rencontre entre le conseil municipal et le conseil des Innus. On a dû s’y prendre à cinq reprises. Au bout d'un moment, on a un petit peu abandonné, en leur disant que lorsqu’ils seraient prêts, on sera là. L’échelle des priorités est complètement différente (entre nos deux nations, NDLR). Ils ont des valeurs qui leur sont propres. C’est correct. Mais ce décalage montre que ce n’est pas simple. Malgré tout, j’ai toujours ouvert la porte. On a appris à faire différemment.

P. Corbeil : Il faut être patient. C’est un marathon, pas un sprint.

Comment allez-vous conseiller votre successeur dans la gestion des relations entre le conseil municipal et les communautés?

R. Porlier : J’ai travaillé fort à faire en sorte que celui qui ne veut pas mettre ça [la bonne entente entre les communautés allochtone et autochtone, NDLR] dans l’équation se sente cheap. Au début, certains conseillers ne voulaient pas qu’on aborde le sujet. Puis on a décidé d’inviter le chef des Innus lors de l’assermentation du maire. Aujourd’hui, je pense que plusieurs conseillers ont cheminé vers ça. Le prochain maire ou la prochaine mairesse ne pourra pas faire abstraction de tout ce qu’on a mis en place ces huit dernières années. Peut-être que mon successeur sera moins intéressé par la chose autochtone, mais tout ce qui a été fait va le ramener à la réalité autochtone.

Quatre participants à la table ronde.

Le maire de Sept-Îles, Réjean Porlier, prône l'ouverture du dialogue avec les Autochtones.

Photo : Radio-Canada / Marie Kirouac

P. Corbeil : Les bases qu’on a construites sont durables et mon successeur va continuer de bâtir quelque chose sur ça. Si on veut poursuivre sur cette voie, il faudra aussi penser outside the box. Et ça doit commencer par le local. Si on attend toujours après le père de la nation, comme les Autochtones le disent, c'est-à-dire Ottawa, on sera toujours dans l’attente.

Qu’est-ce qui vous a permis de créer des liens avec les communautés autochtones?

R. Porlier : Pour les Occidentaux de façon générale, l’économie est dans le haut de l’échelle. Eux, ils commencent à intégrer l’économie, et c’est important. L'économie peut être un nouveau canal de création de liens.

Vos communautés ont chacune été marquées par un événement qui a créé des tensions. Je pense à l’enquête sur les abus des policiers de la SQ envers les femmes autochtones à Val-d’Or. À Sept-Îles, c'est le projet de résidence étudiante pour Autochtones qui a suscité des crispations. Comment avez-vous vécu cela?

P. Corbeil : Ça a été la douche froide, l’électrochoc. À l’époque, j’ai eu le commentaire suivant : soit on affronte la situation, soit on se met la tête dans le sable et on attend que ça passe. Nous, on a décidé de se mobiliser. La réponse a été multiple. Nous avons notamment signé la déclaration de Val-d’Or.

Mais est-ce que cela vous a vraiment étonné que ce genre d’abus existe?

P. Corbeil : Je ne le savais pas. Pendant mes deux ans aux Affaires autochtones, on ne m’a jamais parlé de ça. On s’est dit que ça a fait irruption à Val-d’Or, mais ça aurait pu faire irruption dans d’autres villes au Québec.

R. Porlier : … dont Sept-Îles… Vous savez, les Innus sont un peuple rieur, qui baisse la tête et ce n’est pas un peuple qui est dans la rue à crier, à confronter, ce sont des choses qui peuvent être tues et qui se discutent en cercle plus restreint. Des Autochtones qui viennent dans mon bureau pour dénoncer des abus, je n’en ai pas vu. Il y a beaucoup de résilience chez eux, car malheureusement, ils peuvent penser que le racisme, même si ce n’est pas normal, ça l’est devenu.

Bianca, Priscillia et Angela, des femmes autochtones de Val-d'Or qui ont dénoncé les présumées agressions de policiers de la Sûreté du Québec à l'émission <i>Enquête</i>.

Bianca, Priscillia et Angela, des femmes autochtones de Val-d'Or qui ont dénoncé les présumées agressions de policiers de la Sûreté du Québec à l'émission Enquête.

Photo : Radio-Canada / ICI Radio-Canada.ca

Concernant le projet de résidence étudiante autochtone, il faut savoir que les gens qui s’y sont opposés avaient des préjugés assis sur des peurs, plus que sur du racisme fondamental. À ma connaissance, le racisme est plus dans la peur de voir notre environnement changer. Ce n’est pas vrai que majoritairement les gens en avaient contre le projet, mais comme souvent, il y en a qui crient plus fort que d’autres.

Le gouvernement de la CAQ refuse de parler de racisme systémique. Selon vous, est-ce qu’il y a du racisme systémique au Québec?

P. Corbeil : Oui. C’est une évidence. Je vous rappelle qu’on est un pays membre du G7 qui, en 2021, a encore sa loi sur les Indiens. C’est plus qu’un système, c’est presque un régime d’apartheid. Il est grand temps qu’on s’adapte et qu’on corrige la situation.

R. Porlier : C’est certain qu’il y a un système bien installé depuis le tout début, dont certains politiciens souhaitent sortir. Mais ne pas reconnaître que le courant de l’histoire a désavantagé ces communautés, ce serait se mettre la tête dans le sable. On est rendu à traverser tranquillement la reconnaissance, on est encore dedans. Mais reconnaître ça, c’est reconnaître qu’un système existe. On doit faire référence au mot systémique, sans aucun doute.

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