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Enfants autochtones disparus : « On n’est pas à la recherche de valises disparues »

Viviane Echaquan Niquay

Viviane Echaquan Niquay se bat pour connaître les circonstances de la mort de ses deux jeunes soeurs.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Une cinquantaine de familles autochtones s’organisent et exigent des réponses concernant leurs enfants, leurs frères et leurs sœurs disparus dans des circonstances troubles après un passage dans un hôpital du Québec. Le projet de loi 79 sur lequel planche Québec devrait les aider, mais pour la plupart d’entre eux, il ne va pas assez loin. Voici le deuxième texte de notre série sur les enfants autochtones disparus ou morts après un séjour dans un établissement de santé québécois.

Elles l’ont baptisée Awacak, petit être de lumière en atikamekw : plusieurs familles ont décidé de former une association pour faire pression sur le gouvernement, qui travaille en ce moment sur son projet de loi 79.

Cette loi devrait permettre d’accéder aux informations détenues par les différents établissements de santé sur les enfants disparus ou décédés après y avoir été admis.

Le projet de loi donne au ministre le pouvoir de faire enquête auprès des établissements, des organismes ou des congrégations religieuses, lit-on dans son préambule.

Le projet de loi est intéressant, car il va permettre d’aller chercher toutes les personnes concernées. Ce qu’on veut surtout, c’est redonner à ces familles la dignité et la justice, indique l’avocat Alain Arsenault.

Alain Arsenault à son bureau

Alain Arsenault ne représente pas (pour l'instant) les familles concernées, mais il les aide à s'organiser.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L’avocat, qui a plus de 40 ans d’expérience, aide les familles à s’organiser et à enregistrer leur association, à la mettre sur pied juridiquement. Il travaille depuis de nombreuses années sur les injustices dont ont été victimes les Autochtones du Québec.

Viviane Echaquan, une Atikamekw de Manawan qui a perdu deux sœurs dans des circonstances mystérieuses dans les années 1970, répète mot pour mot les dires de Me Arsenault : elle évoque la justice et la dignité.

Jamais il n’a été question de demander de l’argent pour l’instant, assure l’avocat.

Il souligne toutefois les limites du projet de loi. Il ne permet d’étudier que les circonstances, pas les causes. Si on veut faire une enquête sérieuse, il faut aussi connaître les causes, dit-il lorsqu’on le rencontre dans son cabinet montréalais.

Photo de quatre personnes assises sur le perron d'une maison en bois.

Madelaine Dubé Echaquan et Julie Newashish Ottawa ainsi qu'Armand Echaquan et Pierre Ottawa.

Photo : Famille Echaquan

Françoise Ruperthouse, dont une sœur et un frère ont disparu après un passage à l’hôpital d’Amos dans les années 1950, partage l’avis de l’avocat. C’est sûr que le projet de loi est incomplet. Il manquera toujours quelque chose, dit-elle.

Idem du côté de Marco Bacon, dont une sœur aurait été prise en charge par les religieuses sans le consentement éclairé de sa mère.

Je suis en faveur de la loi si ça peut aider certaines familles, dit-il. C’est un deuil collectif, ajoute l’Innu de Pessamit.

Au Salon bleu, l’opposition a justement demandé qu’une enquête publique soit menée. Manon Massé, la cheffe parlementaire de Québec solidaire, estime que la reddition de comptes est insatisfaisante pour répondre à la transparence nécessaire.

Mettre un mot sur l’inavouable

Pourquoi, selon Me Arsenault, le gouvernement ne va-t-il pas aussi loin que ce que les familles souhaiteraient? Tout le monde s’en doute, mais est-ce qu’on peut fouiller pour en avoir la preuve? Ce gouvernement ne veut pas parler de racisme. Il y a des biais qui ont amené des discriminations systémiques. Et une enquête peut démontrer que des biais ont entraîné des traitements différents [selon que le patient est autochtone ou allochtone, NDLR], indique-t-il.

Toujours selon l’avocat, le gouvernement ne veut pas aller plus loin dans son projet de loi pour une simple raison.

Le gouvernement a peur de ce qu’il va découvrir. Il sera obligé d’admettre qu’il y a du racisme systémique.

Une citation de :Alain Arsenault, avocat

Il explique que jusqu’à maintenant, tous les dossiers d’enfants qui sont passés par le système hospitalier ont des histoires invraisemblables. Ils ont des certificats de décès ou l’équivalent. Je soupçonne qu’on a camouflé les véritables causes des décès.

Le poids du nombre

Pour Françoise Ruperthouse, la création de l’association Awacak est un moyen pour elle de se sentir moins seule dans son coin. Elle en est l’une des porte-parole.

On veut montrer à tout le monde qu’il s’est passé des choses autrefois. Nous avons besoin de montrer au gouvernement que nous ne sommes pas juste deux ou trois familles.

Une citation de :Françoise Ruperthouse

Françoise parle de son histoire familiale avec calme aujourd’hui, mais elle confie avoir souvent pleuré en la racontant.

Françoise Ruperthouse.

Françoise Ruperthouse estime que le projet de loi du gouvernement ne va pas assez loin.

Photo : Radio-Canada / Émélie Rivard-Boudreau

Sa gorge se noue toutefois lorsqu'elle explique ce qui la pousse à continuer ses recherches. Là, je vais avoir des émotions, lâche-t-elle en prenant un temps de silence avant de continuer. Je voudrais que ma mère [qui souffre actuellement d’Alzheimer, NDLR] découvre qui a donné une autorisation pour transférer ses enfants ailleurs. Qu’elle sache pourquoi sa fille est devenue handicapée. Avoir quelques réponses me ferait du bien. Je pourrais en parler avec ma mère, même si elle n’est plus vraiment là pour comprendre, poursuit-elle.

Françoise raconte combien ses parents ont culpabilisé toute leur vie après ce drame familial. Mes parents vivent une injustice qu’ils ne méritent pas de vivre, ajoute-t-elle.

L’Anishinabée est devenue la meneuse de la famille. C’est elle qui mène le combat pour obtenir la vérité et des réponses. Enfant, elle était la tête de mule de la fratrie, l’enfant terrible qui s’était échappée du pensionnat à l’âge de six ans.

Toutes les familles interrogées disent ressentir de la tristesse et de la colère.

Ce ne sont pas de simples valises qu’on a perdues à l’aéroport qu’on veut retrouver. Quelle est l’une des pires souffrances? C’est de perdre un enfant dans des circonstances inconnues.

Une citation de :Viviane Echaquan

Dans le cas de Viviane, c’est ce qui est arrivé à Joyce Echaquan qui l’a poussée à prendre la parole au nom de sa famille. Elle conclut notre entretien avec un sincère merci Joyce.

Une jeune femme triste arbore sur son couvre-visage une illustration à l'effigie de sa mère.

Viviane Echaquan raconte que c'est ce qui est arrivé à Joyce qui la pousse à prendre parole aujourd'hui. Sur la photo, on peut voir Maria Wasianna Echaquan Dubé qui porte un couvre-visage à l'effigie de sa mère, Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Françoise Ruperthouse en a aussi gros sur le cœur : On a minimisé ce qui nous est arrivé depuis tellement longtemps, car on est habitués à ne pas être respectés. On se dit que ce n’est pas grave. Mes parents ont vécu en cachette toute cette souffrance.

Du côté du Secrétariat aux affaires autochtones, le ministre Ian Lafrenière répète que ces histoires lui déchirent le coeur. On a un devoir de mémoire.

Il ajoute: je n'ai pas la prétention que le projet de loi 79 répondent à toutes les questions des familles, mais c'est un début. Je crois en la théorie des petits pas.

Et quand on lui demande si le racisme pourrait expliquer ces drames, il indique que le projet de loi permettra de répondre à cette question.

Cassure

Pour l’avocat Alain Arsenault, tout ce qui se passe aujourd’hui reflète la cassure qui existe entre les Autochtones et le reste de la population du Québec et entre les Autochtones et les services publics québécois. Ils se sont tellement fait conter des histoires qui n’ont pas d’allure, explique-t-il.

On nous a fait comprendre qu’on était de trop, laisse encore tomber Marco Bacon.

Cette profonde méfiance n’est pas à la veille de disparaître, ajoute Me Arsenault. Il y va de sa théorie lorsqu’on lui demande ce que ces histoires d’enfants morts et disparus disent de la société québécoise.

Les gens se disent : les Indiens, c’est quoi ça? C’est pas juste un rejet ou un mépris. C’est aussi quelque chose qui n’existe pas. On ne veut pas que ça existe. C’est une exclusion totale.

Ce texte est le deuxième d'une série sur les enfants autochtones disparus ou décédés après un séjour à l'hôpital. Lire le premier texte : Sur les traces des enfants autochtones disparus.

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