•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Sur la trace des enfants autochtones disparus

Ils s’appelaient Emily, Tony ou Lauréanna. Sans compter les bébés à qui les parents n'ont même pas eu le temps de donner un prénom. Ils font partie des dizaines d’enfants issus des communautés autochtones québécoises à avoir disparu après un séjour à l’hôpital.

Un nourrisson et sa mère.

Accoucher d'un bébé pour ne jamais le revoir, c'est le cauchemar vécu par des femmes autochtones au Québec dans les années 1950.

Photo : iStock

Ils ont perdu la trace d’un fils, d’une sœur, d’un neveu ou d’une cousine. Leur famille venait de les déposer dans un hôpital québécois, puis ils disparaissaient. Aujourd’hui, certaines de ces familles meurtries par la disparition d'un enfant s’organisent pour exiger des réponses, dans le contexte du dépôt du projet de loi 79 à Québec. Retour sur ces histoires à trous.

Françoise Ruperthouse, une Anishinabée de Pikogan, au nord d’Amos, a toujours grandi en sachant que l’un de ses frères, Tony, était décédé très jeune et que sa sœur, Emily, était en vie quelque part, loin de sa famille.

Elle a longtemps cru que Tony était enterré dans les bois avec un autre de ses frères, Tommy, victime de la mort subite du nourrisson. Mais les circonstances de la mort de Tony sont longtemps restées un mystère pour Françoise.

Une pancarte du ministère des Transports indique 9 kilomètres avant d'arriver à Pikogan et 12 kilomètres avant Amos.

La famille Ruperthouse vivait dans le bois, à Pikogan.

Photo : Radio-Canada / Martin Guindon

À la fin des années 1950, Tony a été conduit en hydravion à l’hôpital d’Amos alors qu’il avait environ deux ans. Il devait être soigné pour une pneumonie. Mes parents ne l’ont jamais revu. Il n'y avait pas de corps, il n'y avait rien, pas de certificat. Ils nous ont juste dit : "Votre bébé est décédé". Nous avons découvert bien plus tard qu’il est mort à l’âge de 7 ans, à l’hôpital de Baie-Saint-Paul, raconte Françoise.

Photo d'un enfant en noir et blanc.

La famille Ruperthouse a perdu la trace de Tony après son séjour à l'hôpital d'Amos.

Photo : Famille Ruperthouse

Françoise Ruperthouse et sa famille ont fait cette découverte alors qu’ils enquêtaient sur Emily, une autre de leurs filles. Emily a été emmenée à l’hôpital d’Amos après avoir été piquée par une abeille, raconte Françoise. Là encore, Emily, 4 ans, a disparu.

La famille Ruperthouse a retrouvé sa trace une trentaine d’années plus tard, à l’hôpital de Baie-Saint-Paul. L’hôpital des monstres, précise Françoise.

Elle était lourdement handicapée, elle ne parlait plus, explique Françoise, qui raconte que lorsqu’elle est allée voir Emily à Baie-Saint-Paul, une infirmière l'a prise à part et lui a murmuré que sa sœur n’avait pas toujours été dans cet état. Elle m’a dit qu’elle courait partout dans l’hôpital avant… Je ne me souviens même plus du nom de cette infirmière, dit-elle, avec un soupçon de regret.

Emily est finalement retournée dans sa communauté et y est décédée entourée de sa famille.

Une photo d'enfant.

Emily a été retrouvée des décennies plus tard dans un hôpital de Baie-Saint-Paul, alors que ses parents l'avaient laissée à l'hôpital d'Amos.

Photo : Famille Ruperthouse

Une enfant morte, mais pas de corps à enterrer

Viviane Echaquan Niquay a elle aussi des interrogations plein la tête. Elle a grandi avec cinq frères et sœurs à Manawan, au nord-ouest de Trois-Rivières. Mais l’Atikamekw de 60 ans cherche encore des réponses concernant ses deux sœurs décédées dans des circonstances troubles.

L’une d’elles n’était même pas baptisée lorsqu’on a annoncé à la mère de Viviane, Madeleine, qu’un de ses nouveau-nés était décédé. Madeleine venait d’accoucher de jumeaux. Un garçon et une fille. Le médecin m’avait dit qu’elle avait des problèmes au cœur. Trois jours après, elle est décédée, raconte la mère.

On ne m’a jamais montré son corps. Je ne sais même pas où elle est enterrée.

Une citation de :Madeleine Echaquan
Viviane Echaquan Niquay

Viviane Echaquan Niquay se bat pour connaître les circonstances de la mort de ses deux jeunes soeurs.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Quelques années plus tard, la famille a aussi perdu la trace de Lauréanna, une autre de ses enfants. La petite a été évacuée de Manawan vers l’hôpital de Joliette pour soigner une bronchite. Personne n’a pu l’accompagner, raconte Viviane. Un travailleur social nous a dit quelques jours après : "Bébé Echaquan a son congé, elle va bien".

Elle a été placée dans un foyer d’accueil, le temps que les parents puissent venir la chercher, mais quelques jours après, on a reçu un autre appel pour nous dire qu’elle était morte.

Lauréanna avait deux mois et demi, et Viviane 12 ans. C'était en 1973. Le corps de l’enfant a par la suite été présenté aux parents, mais ils n’ont pas reconnu leur fille.

Je savais que ce n'était pas elle, assure le père de Lauréanna, Armand Echaquan.

Ce n’était pas elle. Ce bébé était trop gros. C’est comme s’il avait changé. On l’a vu dans une barquette de styromousse, pas dans un cercueil.

Une citation de :Armand Echaquan

Il tenait malgré tout à ce que cet enfant soit enterré à Manawan. Ce n’est pas nécessaire, on va l’enterrer ici, on nous a dit, poursuit Armand.

Viviane, Madeleine et Armand racontent tous les trois qu'on leur a indiqué le lieu de l’enterrement sur place : dans un champ. Pourtant elle était baptisée. Mais ils l’ont enterrée de l’autre côté de la clôture, précise encore Armand. Pas de croix, pas de sépulture, pas de pierre tombale. Pas besoin, on nous a dit, relate encore le père. Aujourd’hui, il y a plein de maisons là où on l’a enterrée.

Le village de Manawan à l'hiver.

La famille Echaquan vivait à Manawan.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Comment l’hôpital a-t-il expliqué le décès de Lauréanna? Ils ne m’ont rien dit de ça. Je ne sais pas ce qu’il y a eu, assure Madeleine. La famille a même appris qu’Armand aurait donné son autorisation pour que la science récupère les organes de leur fille décédée.

Armand n’a jamais rien signé. C’est eux autres qui ont fait ces documents, s’indigne Madeleine Echaquan.

Est-ce que Madeleine pense que Lauréanna est encore en vie? Bien sûr… parce qu’on reçoit encore les papiers de l’assurance maladie, dit-elle.

Parfois, je me dis qu’elle est quelque part sur terre. Ils ont peut-être vendu ma sœur, lâche Viviane, très émue.

À écouter : la saison 2 du balado Histoires d'enquête

Au début des années 70, neuf enfants d'une toute petite communauté de la Basse-Côte-Nord, Pakuashipi, ont disparu.  Dans une communauté d'alors 80 personnes, [c'était] une véritable saignée , souligne la journaliste Anne Panasuk. Contactée par des membres de la famille de ces enfants disparus, elle se lance dans une quête pour savoir ce qui leur est arrivé.

Ma mère est revenue sans bébé

L’histoire de la famille Bacon est différente, mais tout aussi troublante. Au début des années 1950, Maria Ashini était enceinte de Jean-Louis Bacon, mais ils n’étaient pas encore mariés. Le curé de la paroisse de Pessamit lui a alors conseillé de tout faire pour cacher cette grossesse hors mariage jusqu’à ce qu’il l’envoie à Québec, pour accoucher chez les sœurs.

Une photo de famille.

La famille Bacon s'interroge sur les circonstances qui ont mené leur mère à donner son enfant à peine né. Ici, Céline, Marco, Rachelle, Chantale et Ronald.

Photo : Courtoisie: Marco Bacon

Cet endroit, c’était la crèche de Québec, raconte Rachelle Sirois, l’une des filles de Jean-Louis et Maria.

Ma mère est revenue sans bébé de ce séjour à Québec. Les religieuses lui ont pris son bébé. C’était un secret de famille durant longtemps. C’est encore très tabou de parler de ça dans la communauté.

Une citation de :Marco Bacon, cadet de la famille Bacon

Sa soeur Rachelle se souvient aussi : J’avais trouvé une photo de bébé en noir et blanc. J’ai demandé qui c’était. Est-ce que c’est ma sœur Chantal? Ma mère n’a pas répondu. Après ça, je n’ai jamais revu la photo.

Rachelle n'avait alors que 15 ans, mais plus tard, elle ne s’est pas contentée de ce silence. Une fois sa mère devenue veuve, elle est revenue à la charge pour lui demander si elle pouvait entamer des recherches. Rachelle voulait retrouver la trace de sa grande sœur. Elle a donc contacté les services d’adoption. Ils m’ont demandé si j’avais l’autorisation de ma mère, puis on a eu une lettre disant qu’elle était mariée, qu’elle avait des enfants et qu’elle était décédée d’un cancer, dans le bas du fleuve, raconte Rachelle.

Impossible d’en savoir plus.

Une pratique courante

Pour l’avocat Alain Arsenault, qui appuie certaines de ces familles, l’histoire particulière de la famille Bacon n’est pas unique. Il explique qu’à l’époque, c’était courant.

On disait aux mères qu’on allait prendre soin de leur bébé, que tout allait bien aller, qu’elles n’étaient pas capables de prendre soin de leur enfant, et on partait avec.

Une citation de :Alain Arsenault, avocat
Alain Arsenault dans son bureau.

L'avocat Alain Arsenault aide les familles à s'organiser pour faire pression sur le gouvernement.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Selon lui, le consentement n’existait pas. Notamment à cause de la langue. Les Innus, dans les années 50, ne parlaient pas français. C’est sûr qu’ils n’ont jamais rien signé, explique-t-il. Et si l’une d’elles a malgré tout signé un papier, pas une seule ne comprenait ce qu’elle signait, ajoute-t-il.

Un traumatisme transmis de génération en génération

Toutes les familles interrogées souhaitent obtenir des réponses à leurs questions, mais surtout comprendre pourquoi. Pourquoi un enfant autochtone héliporté dans un hôpital ne retourne parfois pas chez lui, meurt ou disparaît dans des circonstances troubles? Pourquoi un nouveau-né peut être arraché sans le consentement de la famille et placé en adoption?

Le projet de loi 79 :

Ce projet de loi vise à permettre aux familles d'entamer des recherches approfondies pour élucider le mystère de la mort ou de la disparition d'un enfant après que ce dernier eut été envoyé dans un hôpital québécois.

Des décennies plus tard, ces familles sont toujours en souffrance. Madeleine Echaquan raconte : Depuis ce temps-là, je suis malade. Des fois, je me fâche. Je pense à mes enfants et je trouve ça dur. Peut-être qu’ils nous cherchent.

Photo de quatre personnes assises sur le perron d'une maison en bois.

Madelaine Dubé Echaquan et Julie Newashish Ottawa ainsi qu'Armand Echaquan et Pierre Ottawa.

Photo : Famille Echaquan

Viviane, elle, a développé le réflexe de rester très proche de ses petits-enfants. Le traumatisme est ainsi transmis, de génération en génération.

Françoise Ruperthouse a pour sa part une idée bien précise pour expliquer pourquoi sa famille a vécu un tel drame. Mes parents étaient Autochtones et ne parlaient pas français. Je pense aussi qu’à l’hôpital, ils ont imaginé que mes parents ne voulaient pas s’occuper de leurs enfants, lance-t-elle.

Françoise Ruperthouse.

Françoise Ruperthouse a fait de nombreuses recherches pour retrouver la trace des son frère et de sa soeur.

Photo :  Facebook/Françoise Ruperthouse

À l’époque, ses parents vivaient dans le bois, sans voiture. Pour eux, c’était loin et difficile de se rendre tous les jours à l’hôpital, on n’avait pas beaucoup d’argent non plus. Je ne saurai probablement jamais pourquoi ils n’ont pas été prévenus du transfert de leurs enfants dans un autre hôpital, ajoute-t-elle.

Après ces deux disparitions, il n’était plus question d’emmener les enfants Ruperthouse à l’hôpital à part pour des urgences. Au final, ces événements ont eu des conséquences sur nous tous, dit Françoise.

Photo d'un couple assis sur un canapé rouge.

Les parents de Françoise vivaient dans le bois à l'époque où leurs enfants ont disparu mystérieusement.

Photo : Famille Ruperthouse

Espaces autochtones a contacté le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue et celui de Lanaudière au sujet de ces cas précis.

Pour des enjeux de confidentialité, nous ne pourrons pas répondre aux questions qui concernent la famille Ruperthouse. Par ailleurs, il n’existe aucune documentation concernant les procédures de transfert des usagers appliquées à la fin des années 1950, indique le CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue.

Quant à celui de Lanaudière, Pascale Lamy, la directrice des relations publiques, évoque elle aussi des enjeux de confidentialité. Elle ajoute cependant : Nous pouvons confirmer que certains éléments de dossiers de cette période sont conservés.

Il s'agit des dossiers de naissance, des feuilles sommaires, des formulaires SP-3 et SP-4 (déclaration de décès et déclaration de mortinaissance) et des protocoles opératoires, précise-t-on.

Tous comptent sur le projet de loi 79 pour trouver des réponses. Souvent sans grande conviction, mais avec tout de même beaucoup d’espoir.

Cet article est le premier de deux textes d’Espaces autochtones sur les enfants autochtones disparus ou décédés après un séjour à l’hôpital. Le deuxième de cette série sera publié mercredi.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !