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Parler de Joyce Echaquan à l'hôpital de Joliette était tabou, dit une infirmière

Devant des témoins assurant n'avoir jamais entendu de propos méprisants à l'hôpital de Joliette avant la mort de Joyce Echaquan, la coroner a déploré avoir l'impression d'entendre toujours « la même cassette ».

Des gens assistent à des audiences lors d'une enquête publique dans un palais de justice.

Les audiences se poursuivent pour une deuxième semaine à Trois-Rivières, dans le cadre de l'enquête publique sur la mort de Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Depuis le décès de Joyce Echaquan, parler de cet évènement était « devenu tabou » et une consigne, venue des gestionnaires, avait été donnée de ne pas en parler entre membres du personnel, a relaté une infirmière. C'est ce qui ressort du début des audiences du personnel soignant lundi. Un médecin a aussi indiqué que Joyce Echaquan présentait des signes de dépendances aux médicaments.

Au cours de la journée d'audience, cinq membres du personnel de santé de l’hôpital de Joliette ont dit n’avoir jamais entendu de commentaires désobligeants ni vu de comportements déplacés envers les Autochtones, ce qui a provoqué de l'impatience chez la présidente de l’enquête publique visant à faire la lumière sur le décès de Joyce Echaquan, survenu en septembre dernier.

Depuis ce matin, j’ai l’impression d’entendre la même cassette!

Une citation de :Géhane Kamel, présidente de l'enquête publique sur la mort de Joyce Echaquan

Elle a rappelé que, la semaine dernière, la famille de Joyce Echaquan avait indiqué avoir peur d'aller dans cet hôpital.

J'ai beaucoup de difficultés à concevoir qu’on ne voit rien, qu’on n’entend rien, a-t-elle souligné, se demandant alors pourquoi l'hôpital avait mis en place une formation obligatoire de trois heures sur les réalités du peuple atikamekw depuis les évènements, et ce, alors que les formations sont très rares, de l’aveu des infirmières.

Talonnée par la coroner, une infirmière a alors confié que depuis l'évènement du 28 septembre, c’est devenu tabou. La consigne était de ne pas parler entre nous […], c’est venu des gestionnaires.

Plus tôt dans la journée, la coroner avait précisé qu’elle voulait simplement comprendre les circonstances du décès, qu'il ne s'agissait pas d'un procès et qu’elle avait un grand respect pour la profession.

Tant et aussi longtemps que les gens vont être dans des positions qui sont diamétralement opposées, c’est-à-dire qu’il y a une planète où tout va bien et une communauté qui dit : "Je ne veux pas aller à l'hôpital parce que j'ai peur du personnel infirmier", eh bien, la réconciliation ne se fera jamais, même si vous avez toutes les plus belles formations qu'il y a au monde, a lancé Géhane Kamel.

Selon l'avocat de la famille, Patrick Martin-Ménard, c’est représentatif de ce qu’on appelle communément dans le système de santé l’omerta, la loi du silence.

Ça donne pour résultat que, quand une tragédie comme ça se produit, on n’apprend pas véritablement de cette tragédie, on ne se remet pas véritablement en question.

Les témoins, qui ont tous dit traiter chaque patient indifféremment, ont été questionnés sur leurs connaissances et formations sur les réalités autochtones. Peu en avaient reçu avant les évènements. Plusieurs ont montré leur intérêt à en avoir plus, davantage ciblés sur les soins et les besoins des Autochtones quand ils viennent à l'hôpital.

Deux infirmières ont exprimé avoir été choquées après avoir visionné la vidéo en direct de Joyce Echaquan sur Facebook.

Des signes de dépendance

En matinée, le gastroentérologue qui s’est occupé de Joyce Echaquan la veille de son décès a indiqué que la femme atikamekw présentait des signes de dépendance aux médicaments.

Un mois avant son hospitalisation, Joyce Echaquan avait déjà consulté pour des maux de ventre.

Le 27 septembre au matin, la patiente, calme, a été évaluée par le gastroentérologue Jean-Philippe Blais. Selon lui, la patiente souffrait de douleurs chroniques, mais sans qu’il puisse en trouver la cause. Elle devait subir une coloscopie le lendemain pour déterminer s’il y avait des pertes sanguines, ce qui aurait pu expliquer son anémie.

En après-midi, il a été rappelé, car elle était très agitée. Si ses signes vitaux étaient normaux, son état clinique lui rappelait beaucoup un état de sevrage, a déclaré Jean-Philippe Blais, nerveux et qui parlait vite lors de son témoignage.

Selon lui, la patiente aurait avoué prendre encore des narcotiques contre la douleur, même si elle avait dit dans un premier temps avoir arrêté pour sa santé. Le Dr Blais lui a alors prescrit un peu de morphine pour le sevrage.

Même dans une consommation normale, il peut y avoir une dépendance, a expliqué le Dr Blais, qui a précisé : Est-ce qu’il y avait une mauvaise utilisation? Je ne peux pas en juger. Est-ce que ça a pu me traverser la tête qu’elle est venue pour avoir des narcotiques? Oui.

Toutefois, il a dit que le terme narcodépendance n’était pas celui à utiliser à l'égard de Mme Echaquan; il a plutôt parlé d'une utilisation soutenue. Un plan d’hospitalisation en médecine générale pour l’aider dans son sevrage et effectuer les examens a été demandé, selon le Dr Blais.

Près de huit mois plus tard, le gastroentérologue a affirmé ne toujours pas comprendre ce qui s’est passé et ignorer la cause du décès.

Un syndicat préoccupé

Le début des témoignages des membres du personnel de santé était très attendu par la famille. Les parents, le conjoint et une des filles de Joyce Echaquan suivent ces audiences.

Des gens assistent à des audiences dans un palais de justice.

Les parents, le conjoint, mais aussi la fille de Joyce Echaquan sont présents pour écouter les témoignages du personnel de santé à l'occasion de la deuxième semaine des audiences publiques sur la mort de celle-ci.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans les documents déposés lors de cette enquête publique du coroner se trouve une lettre envoyée le 29 octobre 2020 par le Syndicat interprofessionnel de la santé de Lanaudière (FIQ-SIL) à Daniel Castonguay, qui était alors PDG du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière.

L’agente de la FIQ-SIL se disait alors fortement préoccupée par le fait que deux gestionnaires, toutes deux infirmières inscrites au tableau de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, avaient pris connaissance de la vidéo en direct sur Facebook de Joyce Echaquan.

Selon l’agente, ces deux gestionnaires ne sont malheureusement pas intervenues immédiatement pour que la patiente soit transférée en réanimation malgré sa détresse évidente.

Quarante-cinq minutes avant le transfert en réanimation, un membre du personnel de l’urgence avait déjà demandé que Joyce Echaquan soit transférée rapidement en réanimation, car la patiente était instable. Une autre membre du personnel soignant avait aussi fait la même demande à plusieurs reprises, selon ce qui est écrit dans le document.

Le syndicat est à même de constater que la patiente aurait pu être transférée bien avant en réanimation, peut-on lire dans la lettre.

Le cours des choses aurait peut-être pu être différent pour madame Echaquan.

Le syndicat dénonce aussi le manque de personnel, la surcharge de travail des salariés de l’urgence et l’absence d’investissement de la direction des soins infirmiers dans l’organisation du travail qui ont, toujours selon le syndicat, mené à des évènements tragiques.

Lundi, plusieurs témoins ont d'ailleurs fait part de ces problèmes de surcharge de travail.

Les audiences publiques se tiennent jusqu’au 2 juin.

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