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Le tourisme autochtone, grand oublié du budget fédéral?

Un homme regarde au loin à l'aide de jumelles.

Ces dernières années, le tourisme autochtone s'est considérablement développé.

Photo : Hooké

Les aides promises par le gouvernement fédéral lors de l’annonce du dernier budget ne satisfont pas du tout les acteurs du tourisme autochtone. L’Association touristique autochtone du Canada (ATAC) demandait 68,3 millions de dollars pour aider ses membres. Elle a eu 2,4 millions, alors que le secteur était en plein essor avant la pandémie.

On est troublés. Très déçus, lâche Sébastien Desnoyers-Picard, directeur marketing de l’ATAC. Le budget fédéral a alloué au secteur moins de 3 % que ce qu’il demandait pour assurer la survie de ses membres. Un coup dur pour cette industrie que beaucoup présentent comme porteuse.

Selon Keith Henry, président-directeur général de l’ATAC, le tourisme autochtone est en pleine effervescence depuis cinq ans et 500 nouvelles entreprises ont vu le jour. Au-delà des retombées économiques, il évoque les retombées sociales et culturelles. En termes de chiffre d’affaires, l’année 2019 a d’ailleurs été la plus prospère pour le tourisme autochtone.

Un constat partagé par Dave Laveau, directeur général de Tourisme autochtone Québec (TAQ). Nous connaissions nos meilleures années. On a même enregistré 31 nouveaux membres en 2021, soit 15 % de plus qu’en 2020, indique-t-il.

Puis la pandémie a frappé tout le pays.

Une dame conte des histoires à un groupe dans une maison longue traditionnelle wendat

Dans la maison longue traditionnelle Ekionkiestha’ près de l’Hôtel-Musée Premières Nations à Wendake, Isabelle Sioui conte des histoires de son peuple à des touristes venus de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Claude Boivin, le propriétaire d’Aventure plume blanche, qui fait découvrir les cultures autochtones aux touristes, aurait eu sa meilleure année si la COVID-19 n’avait pas mis un frein à l’expansion de son entreprise. J’avais de belles réservations, j’aurais enfin sorti la tête de l’eau, explique cet Innu dont l’entreprise est basée à Roberval.

Josée Leblanc, une femme d’affaires innue qui détient deux commerces de mocassins, mitaines et chapeaux de fourrure souffre aussi. Quand elle parle de l’avenir de ses établissements – l’un à Québec, l’autre à Uashat, près de Sept-Îles –, elle a les larmes aux yeux. Son magasin de Québec prospérait grâce aux touristes. Une denrée devenue rare en temps de pandémie.

Avenir incertain

On est fermé depuis janvier. Je me demande si je vais devoir mettre la clé sous la porte. On a réussi à rester ouvert quelques mois, grâce notamment aux subventions de l’ATAC détaille-t-elle.

M. Boivin songe lui aussi à fermer définitivement. Lorsqu’il y pense, il se rappelle l’énergie qu’il a mise dans le développement de son entreprise.

Je trouve ça triste. J’ai acheté ce terrain il y a 25 ans, je l’ai préparé pendant 15 ans, j’y ai planté 5000 arbres. Lorsque je m’y promène seul, j’ai beaucoup de souvenirs avec les gens qui sont venus qui me reviennent, dit celui qui considère accueillir des voyageurs et non pas des clients.

Josée Leblanc, une femme d'affaires innue, a développé les bottes de l'espoir Atikuss, un programme pour faire rayonner le travail artisanal et la culture autochtone.

Josée Leblanc, une femme d'affaires innue, songe clairement à mettre la clé sous la porte.

Photo : Photo fournie par l'auteur

En 2020, l’ATAC a reçu 16 millions de dollars d’aide du gouvernement fédéral qu’elle a redistribués sous la forme d’un chèque de 25 000 $ à près de 700 entreprises. On a dû se battre pour obtenir cette aide. Ça a été beaucoup de paperasse, indique encore M. Desnoyers-Picard.

Mme Leblanc a pu profiter de cette aide. M. Boivin aussi, mais il a dû tout dépenser en quelques mois sous peine de devoir rembourser.

J’ai fait quelques rénovations. Mais avec 25 000 $, on ne va pas loin , lance-t-il.

Toutes les entreprises touristiques comptent beaucoup sur les subventions allouées par l’ATAC. Alors pour le budget 2021, l’organisme a demandé 68,3 millions de dollars d’aide dont 50 millions pour l’exercice de 2020-2024 et 18,3 millions pour une relance économique rapide qui se traduirait par des subventions non remboursables, précise encore le directeur marketing.

Des tentes traditionnelles innues illuminées le soir à la belle étoile.

Le tourisme autochtone génère 4083 emplois au Québec et a un impact économique de 169 millions de dollars.

Photo : Karavanier

L’annonce d’une subvention de 2,4 millions finalement a fait l’effet d’une douche froide. M. Desnoyers-Picard rappelle que le budget annuel de son organisme s’élève déjà à 3 millions.

Plus l’ATAC a d’aides, plus ça redescend au niveau des provinces, résume M. Laveau qui souligne tout de même que quelques semaines avant la pandémie, son organisme a, par chance, renégocié une entente de 5 ans avec le gouvernement du Québec : 400 000 $ par an.

Contacté par Radio-Canada, le ministère fédéral des Affaires autochtones n'avait pas encore répondu à nos questions au moment de publier ces lignes.

L’ATAC compte bien montrer au gouvernement que le tourisme autochtone ne peut pas se passer des programmes fédéraux à l’heure actuelle. M. Boivin par exemple, indique qu’il fait partie des rares à être passés entre les mailles du filet, car il ne s’est jamais versé de salaire.

Une danse traditionnelle autochtone.

Un pow-wow, comme celui qui est organisé à l'île Manitoulin, permet d'éduquer les touristes à la culture autochtone.

Photo :  CBC / Yvon Theriault

Aussi, Mme Leblanc rappelle que les entreprises installées dans les communautés ne peuvent bénéficier d’aucun prêt de la part des institutions financières, puisque la loi sur les Indiens les rend insaisissables.

Alors les entreprises du secteur du tourisme autochtone doivent passer par des sociétés de crédit commercial autochtones. Ce sont elles qui font le pont entre le gouvernement et les entreprises, détaille M. Laveau.

Pour le directeur général de TAQ, il faut que les entreprises saisissent cette pause pour prendre le virage numérique et pour développer le tourisme local.

Je n’ai rien contre les Québécois, mais en ce qui me concerne, ce sont surtout des Européens que j’accueille. Les Québécois, ce n’est pas trop ce qu’ils cherchent, croit plutôt M. Boivin.

M. Laveau reste optimiste et pense au contraire que les Québécois sont de plus en plus curieux de découvrir les cultures autochtones. Pour survivre, les entreprises n’auront probablement pas le choix de cibler cette clientèle-là. Il faut dire que les frontières ne sont pas près de rouvrir et que Josée et Claude s’attendent à un nouvel été catastrophique.

S’ils n’ont pas mis la clé sous la porte d’ici là.

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