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Shetush Électrique : faire des affaires en langue innue

Reprendre l’entreprise familiale, maîtriser sa croissance, s’assurer du développement de la main-d’œuvre, offrir à la fois une expertise qui convienne aux secteurs industriel comme domiciliaire tout en fournissant un service aux communautés éloignées en langue innue, c’est ce à quoi ressemblent les défis au quotidien de Germain St-Onge, qui dirige Shetush Électrique à Uashat (Sept-Îles).

Un monsieur avec une rutilante moto rouge.

Germain St-Onge, de Shetush Électrique

Photo : Courtoisie / Germain St-Onge

La moto trône au milieu du bureau de Germain St-Onge. Un modèle unique, placé là sur un socle. Un symbole de réussite gagné lors d'un tirage organisé par un fournisseur de Shetush Électrique et qui fait la fierté du dirigeant d'entreprise.

Et la réussite en affaires pour Germain St-Onge repose sur un principe simple et universel :

Une entreprise, c’est d’abord là pour faire de l’argent. Moi je ne m’en cache pas.

Il applique donc scrupuleusement ce principe dans sa gestion quotidienne.

Pas question, par exemple, de soumissionner sur des projets où, au bout du compte, en raison de la concurrence féroce, il se retrouvera avec des pertes ou avec un mince profit.

Sa stratégie repose sur deux éléments bien distincts, mais complémentaires : une division de la compagnie qui s’occupe de gros projets avec l’industrie lourde de la région, très souvent des minières.

Ensuite, les services aux communautés autochtones, dont celles de la Moyenne et Basse-Côte-Nord, où les électriciens sont une denrée rare, pour ne pas dire inexistante.

La façade d'un édifice qui abrite une compagnie qui fournit des services d'électriciens.

Les bureaux de Shetush Électrique à Uashat (Sept-Îles)

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Une division pour les gros projets

Pour les gros projets, on a créé une division : Shetush-Ondel.

Moi, une vision que j’ai, même si la communauté [de Uashat] a des ententes avec des grosses entreprises, c’est de ne pas enlever le gagne-pain des autres entreprises d’électricité de Sept-Îles. Moi, j’aime travailler sur les plus gros projets, 500 000, un million, trois, quatre, et plus.

Or, ce type de projet demande une expertise particulière, un fonds de roulement important, d’où l’importance d’une alliance stratégique comme celle conclue avec la compagnie Ondel de Québec il y a une dizaine d’années pour la réalisation de chantiers qui dépassent le strict entretien ou les projets domiciliaires.

Encore faut-il convaincre les grosses entreprises de la région de lui faire confiance pour les gros contrats.

Quand je rencontre les grosses entreprises, je leur dis: aujourd’hui on a des spécialités dans la communauté. Tant mieux si tu donnes à ma communauté les contrats de ménage, le pelletage ou des affaires de même. Mais j’ai aussi des jeunes qui sortent de l’école, des jeunes qualifiés, prêts à faire des runs de 14 jours sur les gros chantiers dans le nord.

Le message passe.

Shetush-Ondel a réalisé la portion électrique des travaux pour une grande entreprise permettant le convoyage et le chargement des bateaux de minerais au port de Pointe-Noire, à l’ouest de Sept-Îles. Une réalisation qui suscite la fierté de Germain St-Onge.

Ce type de projet, on n’avait pas vu ça depuis les 30, 40, 50 dernières années. Quand je regarde ça, je me dis c’est mon équipe qui a fait ça. Une équipe dans sa majorité qui vient de la communauté. Ça, c’est une fierté.

La même fierté s’affiche quand Germain St-Onge parle de ce camp pour 300 à 400 travailleurs qui se construit dans la région de Fermont dont il a obtenu le contrat d’électricité. Une fois de plus, la main-d’œuvre est essentiellement innue.

Des projets locaux, avec une main-d’œuvre locale

La main-d’œuvre innue constitue justement la base sur laquelle s’appuie l’autre division de l’entreprise, celle de Shetush Électrique qui, elle, dessert entre autres les communautés autochtones à l’est de Sept-Îles.

D’abord, Shetush Électrique négocie et exécute les contrats en langue innue. Une confiance s’installe d’emblée.

Parler la langue est un élément essentiel. Quand tu débarques [dans la communauté], tu te sens chez vous. Pis quand on voit que j’ai un nom autochtone, après deux minutes, t’es comme un gars de la place.

Ensuite, Shetush Électrique a fait le pari de former la main-d’œuvre locale et ainsi de construire petit à petit une forme de monopole sur ces marchés.

Sans compter les salaires, où un électricien qui a sa carte de compagnon gagne autour de 40 $ de l'heure.

Nous, on demandait aux communautés [où il n’y avait pas d’électriciens] quelles sont les personnes qui se sont rendues au niveau collégial. On les rencontrait. On en choisissait une. On la formait comme électricien pendant deux ou trois ans. Avec leurs heures de travail, ces personnes ont réussi à passer leur examen de compagnon [électricien] reconnu par la CCQ [la Commission de construction du Québec].

La communauté innue de La Romaine

La communauté innue de La Romaine

Photo : Radio-Canada

Pour l’homme d’affaires, il s’agit bien sûr de business, mais aussi de rendre les communautés plus autonomes.

Prenons les communautés plus à l’est, La Romaine ou Pakuan Shipu (où il n’y a pas de route qui connecte avec le reste du Québec). Y’a un trouble électrique dans une maison, chauffage, éclairage ou y’a de quoi qui brûle. Anciennement, il n'y avait personne pour réparer ce type de problème. Maintenant, on appelle un de mes hommes qui est dans le coin. Dans les minutes qui suivent, mon gars arrive. On parle d’autonomie dans nos communautés, c’est de même que ça se bâtit.

Germain St-Onge a compris aussi que ces marchés apparaissent moins intéressants pour les autres entreprises. Qui veut s’installer dans une communauté coupée du reste du Québec? Quand l’électricien est un Innu et qu’il parle la langue, tout comme l’entreprise qui l’emploie, la question devient superflue.

D’avoir du personnel formé dans les communautés permet aussi à Shetush Électrique de soumissionner pour des projets locaux – lorsqu’on construit des maisons ou des édifices publics – à des prix compétitifs puisque la main-d’œuvre demeure très souvent sur place. Tout le monde y gagne, selon Germain St-Onge, en particulier les employés. Et l’argent demeure dans les communautés.

Voir mon monde travailler, s’acheter des maisons, des voitures, voyager, se construire une vie, c’est important […]. J’ai un employé, il vient de s’acheter un pick-up 2021. Un méga-pick-up je te dirais. Y’a le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Ça me fait plaisir parce que je sais qu’il va dépendre de moi pour les prochains cinq ans, ce qui correspond à son prêt de cinq ans pour son véhicule, lance-t-il dans un fort éclat de rire.

Régime fiscal

Portrait d'une camionnette.

Un des véhicules de service de Shetush Électrique

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Germain St-Onge aimerait profiter d’un régime fiscal équivalent aux entrepreneurs non autochtones. Cela implique payer de l’impôt, mais aussi pouvoir mettre ses biens en garantie pour financer une éventuelle expansion.

La Loi sur les Indiens est ainsi faite qu'elle permet de ne pas payer d'impôt lorsque vous êtes sur un territoire autochtone tout en interdisant que les biens soient saisis. Cette situation complique les relations avec les banques.

C’est la confiance avec l’institution financière qui nous fait grandir, parce qu’on ne peut saisir rien du tout [dans la communauté]. Si j’ai une marge de crédit de 300 000 $ ou plus, c’est juste la confiance avec mon gestionnaire de la banque qui sert de garantie.

Après 33 ans, cette confiance est solide, dit Germain St-Onge. D’autant plus que son père Lucien, le fondateur de Shetush Électrique, avait déjà établi la réputation de l’entreprise auprès des institutions bancaires.

L’avenir de Shetush Électrique passe, pour Germain St-Onge, par une maîtrise de la croissance. Il n’a pas nécessairement l’intention de devenir plus gros, préférant jouer de prudence.

Ma gestion est plus sécuritaire que d’autre chose. Quand j’achète un véhicule, j’ai déjà pensé comment on va le payer, à partir de tel projet. Je ne partirai pas dans les dépenses pour avoir juste des véhicules 2021. Je gère le tout de manière stratégique. Je n’ai jamais demandé de l’aide au conseil [de bande] pour qu’on m’avance de l’argent. C’est dans la continuité de ce que m’a appris mon père.

Justement, pour la suite des choses, Germain St-Onge souhaiterait que l’entreprise demeure dans la famille, lui qui est père de six enfants.

Moi mon rêve serait de transférer mon entreprise à un de mes enfants. J’espère qu’un des six va me dire "papa moi je suis prêt à reprendre l’entreprise". Si c’est pas à mes enfants, je verrai pour léguer aux enfants de ma sœur ou de mon frère.

À 47 ans, Germain St-Onge veut prendre sa retraite dans 13 ans; son petit dernier aura alors atteint l’âge de 18 ans.

Or, il caresse un rêve pour sa retraite, une sorte de jardin secret qu’il hésite d’abord à dévoiler.

Je suis quelqu’un qui apprécie la nourriture. Je rêve d’avoir un steak house. J’aimerais ça accueillir les gens. Je suis quelqu‘un qui regarde beaucoup des émissions comme MasterChef [présentée sur le réseau Fox]. Un petit steak house, 30-40 places. Avoir un beau présentoir de viande. Un choix de viande et de sauces.

Avant de lancer, pour conclure : On va-tu souper?

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