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L’épine dorsale de Chisasibi : deux femmes à la tête du conseil de bande

Être cheffe n'est qu'un titre. L'important est d'être au service de la communauté, affirment-elles.

Une femme regarde une autre femme de dos

La cheffe Daisy House jette un oeil complice à son adjointe, Paula Napash. La collaboration, le mot-clé pour elles.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

1920. Les chefs House et Napash dirigeaient Fort-George, l’ancien nom de la communauté crie de Chisasibi, dans le nord du Québec. Un siècle plus tard, les mêmes noms… à une différence près, ce sont deux femmes qui les portent. Leurs arrière-petite-fille et arrière-arrière-petite-fille, Daisy House et Paula Napash. Une cheffe et une vice-cheffe aux parcours qui s’entrecroisent, arrivées par accident en politique, elles qui se voyaient dans l’éducation ou infirmières, mais bien déterminées à faire entendre leurs voix et celles de leurs communautés dans un monde majoritairement d’hommes.

Il n’est pas encore 10 h dans le centre administratif du Conseil de bande de Chisasibi. Daisy House termine une réunion, s’apprête à traverser le bâtiment pour en commencer une autre tout en répondant au téléphone.

Puis elle se présente : Bonjour, je suis Daisy House, vice-cheffe de Chisasibi... pause. Un coup d'œil vers Paula Napash, l’actuelle vice-cheffe, et éclats de rire.

J’ai dit vice-cheffe?, interroge Daisy House, qui s’excuse et rectifie : je suis la cheffe de Chisasibi. Pendant 13 ans, j’ai dit vice-cheffe, et j’oublie que maintenant je suis cheffe. J’oublie le titre parce que je suis une personne qui travaille pour la communauté, c’est tout.

Depuis l’été dernier, Daisy House a pourtant rejoint un club encore restreint de femmes autochtones cheffes au Québec : elles sont six pour 41 communautés, un chiffre qui n’a pas augmenté depuis au moins 2014. Elles sont à la tête de ces communautés, un poste équivalent à celui d’une mairesse.

Une femme tient la même pause que celle prise par un monsieur en photo derrière elle en noir et blanc

Daisy House travaille sous les yeux de son arrière-grand-père, Peter House, qui a été chef de la côte de Chisasibi (alors Fort-George) il y a un siècle.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La position ne fait pas peur à la dynamique femme de 49 ans. D’ailleurs, elle affirme ne pas tenir compte de cela. Mais de temps en temps, il faut regarder. Généralement, les gens sont respectueux, nous écoutent, mais il y en a certains qui ne le font pas. Je le sens, je l’entends, je le vois dans leur comportement, leur voix, leur langage du corps.

En 13 ans, elle avoue avoir connu quelques incidents, commentaires de gens qui avaient des problèmes car j’étais une femme.

Dans son bureau quasi en face, Paula Napash, la cheffe adjointe, a constaté autre chose. Elle écoute attentivement les réunions régionales à la radio ou sur Internet et a une drôle d’impression, précise-t-elle, en cherchant les mots pour ne mettre personne dans le trouble.

Puis dit : les femmes ont leur place mais on peut faire plus. La façon dont on les écoute par exemple. On leur coupe la parole ou on leur dit : dépêche-toi. Je ne l’ai jamais entendu pour un homme.

Les petits détails

Une journée passée au Conseil suffit tout de même pour voir les petites différences. Comme lorsqu’une femme d’un organisme entre dans le bureau de Daisy House et lui demande de jeter un oeil sur différents types de lutrins pour des discours.

Rien à voir avec son travail, et la cheffe en est bien consciente, mais elle prend le temps. Les anciens chefs, on ne leur aurait pas demandé… ni posé certaines questions. Ils n’auraient pas eu certains appels, certaines réunions.

La mère de deux enfants est à même de pouvoir comparer. Elle a été vice-cheffe pendant les mandats de trois chefs.

Treize années de réunions, de rencontres et de discussions méticuleusement consignées dans des cahiers de notes qui remplissent trois cartons. Au cas où. L’autre jour, un monsieur m’a posé une question pour une réparation de toilettes. Je suis retournée dans mes notes et je lui ai fourni.

Elle enfile son masque noir avec le logo représentant la nation crie de Chisasibi avant de quitter son bureau et d’aller remplir sa bouteille d’eau dans la petite cuisine du centre.

Des femmes ensemble et une qui s'apprête à couper un gâteau

C'est l'anniversaire d'une des employés du centre administratif. La cheffe et la vice-cheffe prennent une pause pour déguster le gâteau et chanter joyeux anniversaire en trois langues.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Assise, Mary Chewanish, la doyenne du centre administratif – elle y travaille depuis plus de 30 ans – lui glisse quelques mots et lance : c’est différent d’avoir une femme cheffe. Comme femmes, on est plus confortables à l’approcher. Je suis plus relaxe.

Quand on regarde le mode de vie traditionnel, c’est toujours l’homme qui est de l’avant, et là, vous avez les femmes qui arrivent. Ça les effraie.

Une citation de :Mary Chewanish, avec un petit sourire en coin.

Ah, mais ça a changé, rétorque Daisy House. Toute la journée, elle ne cessera de remercier son mari qui lui a dit de foncer tête baissée en politique, l’assurant qu’il serait toujours là pour les enfants, et il n’est jamais revenu sur sa parole.

Elle est plus sensible à la conciliation travail-famille, dit sa cheffe adjointe tout en montrant le texto qu’elle a reçu de Daisy House lui indiquant de rentrer plus tôt le jour de la fête de sa fille.

Une employée interpelle la cheffe et lui demande de sortir quelques minutes d’une réunion, quelqu’un l’attend.

C’est mon mari, il faut presque qu'il prenne rendez-vous pour me voir, lance la cheffe en sortant, glissant plus tard se sentir souvent coupable de rentrer tard, que le premier mot de son deuxième enfant était papa… Mais qu’au moins au chalet, quand elle prend le temps d’y aller, c’est elle qui gère le foyer.

La politique par accident

Daisy House a encore parfois la tête qui tourne, se met beaucoup de pression entre son rôle de mère – car dans la nation crie, c’est toujours la maman qui est responsable – et de politicienne.

Je suis ici par accident. Je voulais être professeure et infirmière, lance-t-elle en riant et en précisant je ne suis pas une bonne politicienne parce que je ne suis pas capable de conter des mensonges.

Mais, en 2007, alors qu’elle travaillait pour la commission scolaire crie, la communauté a choisi de l’élire et même plus encore, au poste de vice-cheffe, car les membres décident de la position de la personne élue : chef, vice-chef ou conseiller.

Un panneau avec des arbres et de la neige

L'entrée pour le centre administratif de la nation crie de Chisasibi

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

De son côté, Paula Napash, 38 ans et mère de trois enfants, avait dit à son père qu’elle ne se lancerait jamais en politique. Je les trouvais stupides, qu’il y avait beaucoup d’égoïsme. Un stéréotype, précise celle qui a quitté son poste de professeure au primaire qu’elle adorait pour se consacrer à la politique, ou plutôt, corrige-t-elle, pour s’occuper de sa communauté.

Leur passage au Conseil des jeunes de Chisasibi leur a permis d’y goûter vraiment et d’aimer. Pas à la même époque, les deux femmes ont été présidentes de ce Conseil qui organise des activités, mais qui représente aussi les jeunes au conseil de bande.

C’était comme une pratique de la politique, dit Daisy House.

J’ai appris beaucoup, et aussi à utiliser ma voix pour passer le message des jeunes, précise Paula Napash.

Outre ce point commun, toutes deux ont fait des études en éducation, parlent parfaitement cri, anglais et français, et se côtoient à distance depuis longtemps, même si elles ont onze ans d’écart.

La cheffe est actuellement en train de finir sa maîtrise en leadership éducatif, une expertise importante à aller chercher.

Le leadership, c’est écouter pour apprendre, pas pour répondre.

Une citation de :La cheffe de Chisasibi, Daisy House

La politique de l’écoute

Daisy House arrive dans une grande salle, salue tout le monde et commence la réunion, qui concerne le territoire. Elle a invité le président de l’association des trappeurs et d’autres membres du conseil de bande concernés par le sujet.

Le ton n’est pas très formel, plutôt à la discussion et le tout en cri, parsemé de mots en anglais. Elle a encore des tonnes de courriels, de messages textes et des réunions, mais elle prend le temps et écoute, un enseignement tiré de la crise d’Oka.

Une femme écoute, les mains croisées, concentrée

La cheffe de Chisasibi, Daisy House, concentrée à écouter le président de l'association des trappeurs.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Elle se souvient des fusils et des chars d'assaut vus à la télé, mais surtout de cette réflexion : Mais qu’est-ce qui se passe, pourquoi ils ne peuvent pas se réunir et discuter?

Une pensée qui ne l’a jamais quittée et qui guide sa manière de faire de la politique : quand on veut, on peut. Il faut penser en dehors de la boîte, trouver une solution confortable pour tous. C’est pas nécessaire de gagner tous les arguments.

De la crise d’Oka, Paula Napash garde un souvenir douloureux et beau alors qu’elle n’avait que 8 ans. Celui de sa professeure à Montréal où elle vivait, Mme Francine, qui a organisé un voyage culturel entre Chisasibi et sa classe en réponse aux moqueries subies par Paula à cette époque.

Elle a instillé en moi que je voulais montrer au monde comment ma culture et ma langue sont belles.

Une citation de :La vice-cheffe, Paula Napash

Sa fierté, elle a décidé de la transmettre en étant une voix pour sa communauté, basée là aussi sur l’écoute et la discussion. Si les cheffes sont peu nombreuses, les femmes représentent plus du tiers des conseillers au sein des conseils de bande des Premières Nations du Québec.

Une femme pose devant un tambour coloré

La vice-cheffe de Chisasibi, Paula Napash

Photo : Radio-Canada

La politique pour ce duo de femmes, c’est un travail d’équipe basé sur l’enseignement des anciens, leurs vécus et cette vision.

Ce n’est pas le chef et le conseil qui vont tout faire, mais c’est en partageant, en travaillant ensemble qu’on peut faire plus. Chaque maison, chaque personne, chaque famille, chaque organisation.

Une citation de :Daisy House

D’ailleurs, régulièrement, des assemblées communautaires sont tenues pour écouter les demandes de la population et essayer de trouver des solutions. L’habitation préoccupe grandement les deux femmes : 800 à 1000 personnes attendent un logement sur 5000 habitants.

Autres priorités : l’environnement, le développement économique, le territoire et l’éducation.

Lorsque les résultats des élections sont sortis l’été dernier, la femme crie était à Gatineau avec son fils aîné, parti vivre sa vie d’adulte à 17 ans. C’est pour ça qu’on travaille fort pour avoir le cégep en ligne pour le territoire cri, car faire 10 ou 15 heures [de route] pour aller au cégep, c’est pas évident. L’an passé, on avait 71 finissants de secondaire 5, un record.

Une femme tient un document en main et semble expliquer quelque chose à une autre femme debout devant elle

Une employée vient discuter d'un dossier avec la cheffe

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Une réunion d’urgence vient s’ajouter au calendrier de la journée. Vas-y car je suis en conflit, lance la cheffe à son adjointe. Conflit d’horaire, mais aussi conflit tout court : un membre de sa famille est présent, alors elle se retire.

On est très vigilant. Je veux pouvoir défendre mes décisions et bien dormir la nuit, lance Daisy House, qui dit vouloir être équitable, transparente, honnête, même si ce n’est pas toujours évident.

Tu ne peux pas plaire à tout le monde, et c’est le plus difficile à vivre dans une communauté où tout le monde se connaît, car quand tu dis non, les gens ne comprennent pas toujours et se fâchent.

Alors elle repense à cet enseignement.

Les aînés nous avaient dit qu’on peut dire n’importe quoi à quelqu’un, mais le lendemain, il faut pardonner. Faut être professionnel et civil même si on a des conversations difficiles.

Une citation de :Daisy House

Violet Pachano, le modèle

Le téléphone sonne. Elle répond, et quelque temps plus tard, elle conclut : agooda. Une manière de dire OK en cri, et file attraper un fruit dans une corbeille. Sur plusieurs bureaux, dont le sien, trônent des collations : bonbons, fruits, barres granola.

Un héritage de Violet Pachano, la première femme à avoir été élue en 1989 comme cheffe d’une communauté crie et qui avait toujours des bonbons sous la main. Elle a ensuite été vice-cheffe du gouvernement de la nation crie, un poste détenu actuellement par une autre femme, Mandy Gull.

Daisy House s’en souvient comme si c’était hier. Elle était au secondaire et devait interviewer Violet Pachano pour le journal de classe. J’étais fascinée, c’était quelque chose d’incroyable. J’étais vraiment impressionnée de la voir. Tsé, une femme crie… une cheffe crie.

Pendant des centaines d’années, c’étaient les hommes qui étaient chefs, lance Paula Napash, tout en jetant un œil aux portraits en noir et blanc de deux de ses aïeux, qui ont été à la tête du conseil.

Un doigt montre un nom sur un livre et en arrière-plan de vieilles photos en noir et blanc

La vice-cheffe de Chisasibi, Paula Napash, montre qu'il y a un siècle, son arrière-arrière-grand-père, en photo derrière, était aussi chef.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Ça prend une femme pour changer les perspectives et comment les choses ont été faites pendant longtemps. Pour moi, un modèle, c’est Violet Pachano, poursuit-elle.

En 1996, dans le magazine The Nation, Violet Pachano indiquait que les femmes sont l’épine dorsale d’une communauté. Ce sont elles qui élèvent les enfants dans les foyers, alors j’estime qu’il est très important que les femmes soient représentées dans les rôles de leadership de la Nation crie.

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