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Jeremy Dutcher, œuvrer pour la résurgence

Un homme sourit en regardant au sol.

Jeremy Dutcher, compositeur et musicologue wolastoqey originaire de la Première Nation Tobique, au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Gabrielle Paul

Le musicologue wolastoqey (malécite) et ténor Jeremy Dutcher a pris le monde musical par surprise en 2018 avec la sortie de son premier album qui mélange musique classique et chants traditionnels de sa communauté. Alors en pleine préparation de son prochain album, il nous accueille dans son nouveau chez-lui à Montréal pour discuter de politique, de beauté et d’espoir.

Jeremy Dutcher nous a donné rendez-vous au pont du parc Saint-Viateur, dans le Mile End, un samedi après-midi de mars.

En marchant en direction de son appartement, il raconte qu'il habite à Montréal depuis près d’un an.

Avec la pandémie qui est arrivée, je n’ai pas l’impression d’avoir vraiment pu explorer la ville, déplore-t-il.

Après six années passées à Toronto, il souhaitait être un peu plus près de sa famille, qui vit toujours au Nouveau-Brunswick, et vivre dans la métropole du Canada ne lui apparaissait plus nécessaire.

L’industrie musicale au Canada, en anglais du moins, est à Toronto et, avant, je ressentais le besoin d’être là pour y parvenir, explique-t-il. Mais je sens maintenant que je n’ai plus besoin de faire mes preuves.

Récompensé aux prix Juno et Polaris, celui qui est originaire de la Première Nation Tobique s’en fait peu pour les trophées.

Je suis super reconnaissant, mais je fais ce travail pour nous, pour notre peuple, afin de rendre accessibles notre langue et nos savoirs.

Une citation de :Jeremy Dutcher

Une fois chez lui, nous découvrons un appartement spacieux. Un piano occupe le centre de la pièce principale et les murs sont décorés d’œuvres et d’objets artisanaux, tel un petit musée.

Dans l’une des pièces adjacentes, dont il se sert pour écrire, des plantes reposent près d’une fenêtre, et au sol se trouvent quelques vinyles, au-dessus desquels trône l’album Amazing Grace d’Aretha Franklin.

Je vis peut-être le rêve d’un de mes ancêtres, convient-il en riant. Peut-être que l’un d’eux rêvait de vivre dans un beau et grand appartement à Montréal et d’être dans les journaux.

Un homme lit des textes en langue wolastoqey.

Jeremy Dutcher à son bureau, derrière lui le drapeau des Wolastoqiyik.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Les ancêtres sont ceux sans qui son premier album Wolastoqiyik Lintuwakonawa n’aurait pas pu voir le jour.

Alors qu’il était encore étudiant à l’Université de Toronto, il s'est rendu au Musée canadien de l’histoire sur les conseils d’une aînée de sa communauté, Maggie Paul.

Mon intention au départ n’était vraiment pas de faire un album. Je voulais seulement faire de la recherche, dit-il.

Là-bas, il a découvert des enregistrements de chansons en wolastoqey sur des cylindres de cire.

Ces enregistrements avaient été consignés par l’anthropologue William H. Mechling au tournant du 20e siècle afin de documenter les cultures autochtones avant qu'elles ne disparaissent, explique Jeremy Dutcher.

Des textes en langue wolastoqey sur un bureau.

Jeremy Dutcher travaille à l'écriture de son second album.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Jeremy Dutcher se souvient de la succession d’émotions qu’il a vécue à ce moment-là.

C’était une expérience incroyablement émotionnelle pour moi, relate-t-il. D’abord, il y a eu la joie puis, lorsque j’ai entendu ces voix, il n’y avait plus rien d’autre dans la pièce, j’avais l’impression de flotter.

En 1907, lorsque cet ancêtre s’est penché près du gramophone à la demande de cet anthropologue blanc, pour qui chantait-il? Qui s’imaginait-il à l’autre bout en train de l’écouter? Peut-être chantait-il pour moi?

Une citation de :Jeremy Dutcher

Il devait alors faire entendre ces voix à un large public.

Ces voix devaient être présentes dans les chansons et pas seulement pour les entendre, mais pour être en conversation avec elles, précise-t-il.

Ça me rappelle une prophétie très importante qui parle d’un moment où nos jeunes se tourneront vers les aînés et les ancêtres et ils leur demanderont d'avoir accès à leurs savoirs, à leurs connaissances, dit-il.

Pour trouver notre chemin vers l’avant, il faut d'abord retourner en arrière.

Une citation de :Jeremy Dutcher

C’est enraciné dans l’épistémologie autochtone, poursuit-il. Notre conception du temps nous permet de jouer avec, de voyager à travers lui et de ramener des énergies d’il y a longtemps pour aller de l’avant. Et je pense que c’est ce que je fais quand je joue ces chansons.

La résurgence

En ce sens, le travail qu’accomplit Jeremy Dutcher évoque sur plusieurs points la résurgence, une école de pensée, mise de l’avant par des intellectuels autochtones, qui prône une réactualisation des ordres politiques traditionnels et un retour aux savoirs des ancêtres afin de répondre aux problèmes engendrés par le colonialisme.

Nous avons besoin de tous nos gens et pas seulement ceux qui sont en vie, mais de nos ancêtres aussi, pour faire ce travail de résurgence et de revendications, souligne Jeremy Dutcher.

Un homme joue au piano.

Jeremy Dutcher à son piano.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Son engagement politique est, par ailleurs, indéniable.

En 2019, le discours qu’il a prononcé aux prix Juno en acceptant le trophée pour le meilleur album autochtone de l’année a été remarqué.

M. Trudeau, une relation de nation à nation ne ressemble pas à des pipelines, avait-il lancé. Une relation de nation à nation ne ressemble pas à l'envoi de polices militarisées en territoire non cédé. Et une relation de nation à nation ne ressemble pas, en 2019, à nos communautés toujours sous avis d’ébullition de l’eau.

En ce qui a trait aux luttes autochtones, la dernière année a été particulièrement difficile pour lui, confie-t-il, en raison des manifestations en soutien aux Wet’suwet’en, de la mort de Joyce Echaquan, de Chantel Moore et de Rodney Levi, ainsi que du conflit de pêche en Nouvelle-Écosse.

J'espère que ça permettra au moins de faire bouger les choses, dit-il visiblement émotif. Ça ne peut pas continuer comme ça, c'est inacceptable. Nous ne pouvons plus vivre dans l'ignorance.

La beauté

En parlant des événements de la dernière année, Jeremy Dutcher relate un événement qui l'a particulièrement marqué.

J'ai vu cette vidéo, pendant ce qui se passait en Nouvelle-Écosse, des pêcheurs non autochtones se montraient agressifs, mais les femmes micmaques qui étaient là leur ont répondu avec des chansons et avec des prières, raconte-t-il.

Ce que nous avons est tellement beau, lance-t-il après un petit moment de réflexion. Nous faisons face à une réalité qui est difficile, mais nous lui faisons face avec grâce, avec amour et avec beauté. Nous sommes chanceux.

Nous avons été déshumanisés par le passé, mais nous possédons quelque chose de très spécial et nos savoirs doivent être mis de l’avant.

Une citation de :Jeremy Dutcher

D'après lui, les savoirs autochtones peuvent être une clé pour l'amélioration des relations entre Autochtones et non-Autochtones.

L'histoire entre le Canada et les peuples autochtones est irréconciliable, mais une réconciliation est possible si on peut commencer par se rencontrer et à être écoutés, dit-il. Nos façons de savoir sont légitimes et elles doivent être écoutées et reçues comme telles.

Je ne veux pas paraître comme un suprémaciste, nuance-t-il. Mais nous avons été si peu écoutés depuis les premiers contacts, alors que peut-être nous avons des enseignements pertinents à transmettre.

Un homme joue du piano dans un appartement de Montréal.

Pour Jeremy Dutcher, les enseignements des aînés et des ancêtres sont porteurs d'une sagesse qui pourrait résoudre les crises actuelles.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

L'état actuel des choses n'est pas idéal pour que cette rencontre ait lieu, selon lui.

L’extractivisme et le capitalisme nous ont fait complètement déroger de la manière dont on devrait vraiment vivre, croit-il.

Le capitalisme n’a pas de respect pour nos manières de vivre. Les choses ne pourront pas changer tant que nous ne remettons pas en question ce système économique et ses structures politiques.

Une citation de :Jeremy Dutcher

Il faut seulement commencer par y rêver, ajoute-t-il. Je vais continuer d’y rêver et d’en parler jusqu’à ce que ce soit matérialisé. […] Et quand ça va arriver, ce sera la plus belle chose qui puisse être.

La langue

L'espoir existe toujours, tient-il cependant à souligner. Cet espoir s'incarne notamment par la revitalisation des langues autochtones.

Nos langues sont sages et elles contiennent les solutions à ces problèmes, soutient Jeremy Dutcher.

Certains peuples autochtones, dont les Wolastoqiyik, font toutefois face à une course contre la montre pour la survie de leurs langues.

Pour la langue wolastoqey, nous sommes à une croisée des chemins, dit-il. Il y a tellement peu de locuteurs qui restent que maintenant nous devons y mettre tous nos efforts, sinon notre langue va mourir.

La langue s'est perdue en moins d'une génération. Mais si c'est arrivé aussi rapidement, je crois que nous pouvons arriver à la faire revivre tout aussi rapidement.

Une citation de :Jeremy Dutcher

C'est pourquoi il s'implique autant que possible auprès de sa communauté afin de travailler en ce sens. Il appuie entre autres sa mère dans la mise en place d'initiatives d'apprentissage de la langue.

Il souhaite également écrire un livre afin de rassembler les récits de sa communauté.

Son second album doit paraître dans les prochains mois, promet-il. Même s'il sera distinct du premier, la langue wolastoqey y sera encore centrale.

Ce n’est pas une question d’un seul album, c’est le travail de ma vie , affirme-t-il.

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