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Josée Rock : être Innue au 21e siècle

Josée Rock possède un dépanneur et une centaine d’unités de motels. L'arrière-grand-mère de 55 ans a joggé sur la Grande Muraille de Chine, visité la Jordanie, rencontré des Quechuas en Bolivie. Mais, avant tout, elle prend soin du territoire ancestral de sa famille, où se côtoient les vivants et les disparus.

La femme d'affaires Josée Rock, propriétaire de l'épicerie Innu, située à Mani-utenam.

La femme d'affaires Josée Rock, propriétaire de l'épicerie Innu, située à Mani-utenam.

Photo : Courtoisie / Josée Rock

Dans sa cuisine ultramoderne à Mani-utenam (14 km à l’est de Sept-Îles), Josée Rock fait de la confiture de bleuets. Des bleuets qu’elle a sortis du congélateur la veille. Il a bien fallu, dit-elle, faire un peu de place pour y mettre le caribou abattu dans la semaine.

Josée, comme elle le fait plusieurs fois par année, revient d’une dizaine de jours passés chez elle, dans le territoire de sa famille, à 175 milles au nord de Sept-Îles. Un territoire de plus en plus accessible grâce au train Tshiuetin, en partie propriété des Innus.

Un lieu fréquenté depuis des milliers d’années par les Innus et les animaux qui leur servent de nourriture de base, comme la perdrix blanche, le poisson, le lièvre, l’ours et, par-dessus tout, le caribou.

Nous autres, si on ne mange pas de caribous, on va être malades. Ton corps en demande.

Une citation de :Josée Rock

Puis Josée sort son téléphone où la chasse aux caribous a été gravée. On y voit le groupe de chasseurs, ventre contre terre. La tension monte.

Le troupeau d’une vingtaine de bêtes qu’on cherchait depuis deux jours surgit. La harde constituée de mâles, de femelles et de faons du printemps dernier entre dans le champ de mire. Les coups de feu éclatent. Des jurons bien sentis et audibles en français sont lancés, une arme est coincée par le froid.

Des bêtes tombent. Sept caribous ont été sacrifiés.

Moi, si je ne monte pas dans le bois, je vais être malade. C’est comme aller me ressourcer. Moi, je vais chercher mon plein d’énergie là-dedans. Dans le bois, tu ne penses pas au travail, tu ne sais même pas quel jour on est. Tu manges quand t’as faim. Tu sais juste quel jour tu vas descendre.

Des gens souriant avec beaucoup de matériel.

Josée Rock (deuxième personne à partir de la droite à l'arrière-plan) et ses compagnons de chasse à la descente du train, 170 milles au nord de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté

Le territoire porte aussi, à travers ses immenses lacs, ses épinettes noires, son lichen, sa lumière unique au printemps, toute l’histoire orale de la famille Rock.

C’est là qu'est morte la grand-mère de Josée, là où a grandi son père aujourd’hui décédé, là où elle retrouve son chum Réginald, parti il y a trois ans, comme elle dit.

Dans le bois, pense Josée, personne ne meurt vraiment.

Quand je vais dans le bois, je vois mon père encore. Je vois ce qu’on a fait ensemble. Je vois aussi mon frère Stéphane qui est décédé. Mon chum qui vient de mourir, Réginald, y’est tout le temps là. En fait, personne ne meurt quand t’es dans le bois. Je vois tout ce qu’on faisait ensemble. Ça ne me fait même pas de la peine. T’es juste contente de te souvenir qu’on a fait telle chose ensemble, qu’on a appris telle chose ensemble. Je suis contente quand tous ces souvenirs reviennent.

Une citation de :Josée Rock

Identité forte et ouverture sur le monde

Si ce n’était que d’elle, Josée serait en permanence dans le bois, elle qui a pourtant visité le monde. Elle raconte dans un rire son jogging de 5 kilomètres sur la Grande Muraille de Chine, dont elle doutait, avant de la voir, de son existence réelle.

Elle se remémore aussi avoir voulu s’acheter un billet pour aller à un spectacle d’Eric Clapton en Californie, pour finalement se retrouver au sein d’un voyage organisé… pour la Jordanie.

Elle rit encore quand remonte le souvenir de la correspondance manquée à Miami, en direction de la Bolivie, alors qu’elle ne parle pas un mot d’anglais.

La Bolivie qu’elle a écumée pendant plus d’un mois, où plus de 50 % de la population est d’origine autochtone. Partout, c’est son identité singulière qui l’a portée à s’ouvrir à l’autre, dit-elle.

Il faut être fier d’être Innu. Quelqu’un qui n’est pas fier ne peut pas avancer, parce que t’es pas ancré dans tes racines. Tu sais, les gens qui ont des problèmes, c’est à cause de cela. Ils ne savent pas où aller, ils ne savent pas leur histoire.

Des arbres et des motoneiges, vus de loin.

Le territoire familial de la famille de la femme d'affaires innue Josée Rock.

Photo : Courtoisie / Josée Rock

Se lancer en affaires grâce aux allocations familiales

L’histoire de Josée, elle, a changé le 10 mai 2001, lorsqu’elle a acheté le dépanneur de Mani-utenam. Elle connaissait bien l’entreprise pour y avoir travaillé. Tout ce qui manquait était la mise de fonds.

Celle qui a été mère pour la première fois à l’âge de 16 ans et qui, au moment de l’achat du dépanneur, comptait trois gamins à sa charge avait scrupuleusement déposé dans un compte, mois après mois, l’argent des allocations.

C’est ce capital qui a servi de mise de fonds. Une dette qui a été remboursée à ses enfants une fois que le commerce a pris de l’expansion, tient-elle à préciser.

L’épargne, dit Josée, fait partie de sa vie depuis toujours.

Je passais les journaux quand j’étais petite. J’avais assez hâte de déposer l’argent. Je voulais tout le temps augmenter mon compte de banque. C’est fou quand t’es jeune de penser de même, lance-t-elle une fois de plus dans un éclat de rire.

N’empêche, aujourd’hui, Josée Rock est une femme d’affaires prospère. Son dépanneur, qu’elle qualifie de mine d’or, lui a permis d’investir dans une centaine d’unités de motels à Havre-Saint-Pierre et d’acquérir un terrain industriel à Sept-Îles.

Elle rêve même de construire un supermarché dans sa communauté, une demande qui lui a été refusée, dit-elle, par le conseil de bande.

Peut-être parce que je suis une femme, lâche-t-elle, mi-figue, mi-raisin.

Les femmes, parlons-en. Elles constituent l’essence du personnel de la femme d’affaires.

Les femmes ne sont pas juste là pour élever les enfants. Elles ont d’autres choses à montrer. Faut qu’elles sortent de la maison pour voir du monde, se dégêner. Après ça, elles peuvent retourner à l’école […]. Je cherche des femmes pour qu’elles aient un revenu, qu’elles se gâtent, qu’elles gâtent leurs enfants.

Une citation de :Josée Rock

Comme elle connaît tout le monde dans la communauté de 1500 habitants, Josée sait à quelle porte frapper quand vient le temps d’embaucher.

Ensuite, il faut convaincre, car le travail salarié est une nouvelle donne à Mani-utenam, surtout en dehors du principal employeur qui est le conseil de bande.

Tu sais, moi, je ne veux pas juste faire de l’argent. Je suis là pour écouter les gens. Les gens viennent à mon bureau, il y en a qui viennent pleurer. Conter leur problème. J’essaie de les aider.

Une femme dans un gros manteau d'hiver.

Autoportrait de la femme d'affaires innue Josée Rock dans le territoire familial.

Photo : Courtoisie / Josée Rock

Un combat quotidien en faveur de la langue innue

Un dépanneur dans une petite communauté représente aussi un poste d’observation privilégié. On sait qui va bien, qui va moins bien, la qualité de l’alimentation des uns et des autres, les opinions politiques les plus débattues et, aussi, on est à même de jauger l’état de la langue.

Chaque matin, par exemple, le dépanneur ouvre tôt pour permettre à ceux qui attendent l’autobus scolaire de profiter d’un abri lorsqu’il pleut ou qu’il fait froid. C’est là que Josée intervient auprès des écoliers, à qui elle fait son plaidoyer en faveur de la langue innue.

Ils parlent tous français, lance-t-elle, étonnée.

Je m’en vais les voir, pis je leur dis, pourquoi vous faites ça, les jeunes [parler en français]? On me dit : c’est parce que je parle mal en innu. Je lui dis : parle, on va te corriger.

Elle frappe sur le même clou avec ses enfants et petits-enfants, elle qui vient tout juste d’atteindre le statut d’arrière-grand-mère à 55 ans.

Mon gars, il parle à sa fille en français. Pis moi, je lui parle juste en innu quand je la vois. Je lui dis que je ne commencerai pas à te parler en français, t’es une Innue. Je ne commencerai pas à changer mon vocabulaire pour elle. Tu vas le regretter un jour si tu ne parles pas en innu.

Une citation de :Josée Rock

Une fois de plus, c’est le territoire, pour Josée, qui va sauver la langue. C’est là que la langue se déploie pour décrire les objets du quotidien; c’est là que les éléments de la nature retrouvent un nom, comme ils ont été ainsi désignés depuis des milliers d’années; c’est là aussi que les récits sont transmis pour nourrir l’imaginaire singulier de la culture innue.

Je dis à mes enfants, vous savez, je vais vieillir. C’est beau là, je peux encore aller chercher mon caribou […] Maman, elle vieillit, pis un moment donné, elle pourra pu vous montrer ce qu’elle a à vous montrer.

Une façon de dire que chaque génération chez les Innus a le devoir de transmettre à celle qui suit la nécessité du contact avec le territoire, au risque, dans le cas contraire, d’être privée de sa culture, de sa langue, de son histoire, bref, de sa relation particulière au monde.

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