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Philippe McKenzie : l’héritage d’un géant fatigué

Le chanteur innu Philippe McKenzie, c’est le Félix Leclerc ou le Gilles Vigneault de sa nation. Il a chanté le territoire, célébré la langue, enrichi la culture et dénoncé « les Blancs qui ont trahi » son peuple. Ses nombreux héritiers spirituels chantent aujourd'hui, à leur façon, la résistance des Innus.

Un Innu fixe la caméra.

Le chanteur-compositeur-interprète Philippe McKenzie

Photo : Radio-Canada / Charles Alexandre Tisseyre

Le poète et chanteur est fatigué, diminué. Son lit, installé en permanence dans la pièce centrale de sa maison, tout près de la télévision, en témoigne.

Sa main droite est paralysée et la démarche de l’homme est empreinte de fragilité. Un AVC sournois a mis fin à ce qui lui était le plus cher dans la vie : jouer de la musique. La tête est cependant toujours là.

La révolte aussi.

Je chantais le Blanc qui nous envahit, qui nous a trahis et exploités.

Une citation de :Philippe McKenzie
Un joueur de guitare et un petit garçon.

Un album de Philippe McKenzie avec son fils Mishta-Shipu dans les années 1980.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté

Il a chanté à l’époque des grandes contestations planétaires tout en s’ancrant dans les préoccupations locales, en pleine guerre du saumon entre autres, au moment où de jeunes Innus étaient retrouvés morts à l’embouchure de la rivière Moisie dans des circonstances non encore éclaircies.

C’est cette résistance qui était son fond poétique.

Dans un rire étouffé, le poète lâche : Ils disaient "Philippe, c’est un anarchiste".

Très jeune, Philippe McKenzie prend conscience d’être un Indien, comme il dit. Je savais que le racisme, j’allais traîner ça toute ma vie. Tu t’en vas à l’école et tu es déjà en train de te pogner avec….

La phrase s’arrête brusquement, comme ce sera le cas plusieurs fois pendant cette entrevue. Les yeux de Philippe partent dans un ailleurs et s’emplissent d’eau.

Les héritiers

L'auteur-compositeur-interprète innu Florent Vollant.

L'auteur-compositeur-interprète innu Florent Vollant.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Philippe McKenzie, c’est lui qui m’a donné ma première chance, dit Florent Vollant du groupe Kashtin et qui chante maintenant en solo.

Il avait des disques, des guitares. Il m’a aussi fait découvrir des chanteurs comme Jimi Hendrix, les Beatles.

Pour Florent Vollant, Philippe McKenzie, c’est d’abord la langue innue. La langue qui célèbre le territoire, la vie nomade, la liberté. Une langue qui mobilise. Une langue qui dit notre vérité.

C’est à travers lui que j’ai découvert qu’on s’est fait tasser. Qu’on était différents. Qu’on avait une identité.

Une citation de :Florent Vollant, chanteur innu

Et il ajoute : « Tu vas dans l'Ouest, chez les Cris, tout le monde connaît les chansons de Philippe. Je te dirais que ses chansons sont plus connues que lui ».

Confortablement assis dans le studio Makusham construit dans la communauté de Mani-utenam par Florent Vollant, Kim Fontaine, le bassiste du groupe innu Maten, affirme que Philippe McKenzie est probablement inconscient de toute l’influence qu’il a eue en tant que pionnier de la musique innue.

Il souligne lui aussi la qualité de la langue qui témoigne d’une époque d’avant la sédentarisation forcée. Et surtout, Kim Fontaine affirme avec conviction que c’est Philippe McKenzie qui est derrière le style innu encore bien présent chez les chanteurs d’aujourd’hui.

C’est de là que le style innu est né. Tu prends ta langue, que tu amènes dans un style folk. On parle d’un premier mélange. Et tu ajoutes à ça le rythme du makusham (une danse traditionnelle qui marque les festins), ce qui donne le style typiquement innu. Pis quand tu as une recette gagnante. Tu ne changes pas la recette.

Une citation de :Kim Fontaine, bassiste du groupe innu Maten

Le style innu, qu’on peut entendre chez Kashtin, Maten et de jeunes chanteurs comme Scott-Pien Picard ou Matiu, affiche effectivement des airs de Neil Young, des accointances avec la guitare des blues repris par Eric Clapton, le lyrisme de Willie Nelson ou encore les mélodies de Buffy Sainte-Marie, d’origine crie.

Matiu Vachon accompagné de sa fille Mahée.

Matiu accompagné de sa fille Mahée.

Photo : Radio-Canada / Matthew Vachon

Le tout dans une langue qui illustre la dépossession du territoire et l’enfermement dans la réserve, comme le rappelle le jeune chanteur innu Matiu, qui se reconnaît pleinement dans l’œuvre de Philippe McKenzie.

Comme Philippe, mes chansons racontent des histoires, affirme Matiu, dont la maison est située à quelques encablures de celle de Philippe McKenzie à Mani-utenam.

Et d’un bond, il se lève pour faire jouer une chanson du poète innue qu’il traduit en simultané. La chanson Ka Papeikupesh (Le solitaire), qui raconte l’histoire d’un Innu vivant dans la réserve, qui n’a rien à faire dans la vie, sauf d’aller prendre une bière, de refaire le monde avec ses chums… et de recommencer le lendemain.

Cet enfermement, Matiu le décrit aussi, 40 ans plus tard, dans sa chanson Loup-garou qu’il fait jouer :

Ça fait trop longtemps

que je suis enfermé chez nous

Mes jours sont gris

La nuit j’suis un loup-garou

Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse

Quand je traverse la lumière

Je suis le rôdeur

J’suis ben mieux dans ma tanière

Comme Philippe McKenzie, Matiu observe la vie dans la communauté où y’a rien à faire, sauf tourner en rond.

Il reste le territoire, bien campé dans l’imaginaire. Le territoire, immense, où les lacs et les rivières servaient de routes et de garde-manger. Le mythique Nitassinan, comme les Innus le désignent. Le territoire qui est source de la langue innue, une langue issue de la forêt, de la vie nomade, d’un monde où la vie était rude, mais où les Innus étaient libres.

Un contraste avec la vie d’aujourd’hui, illustrée par Matiu dans sa chanson Indian Time,le gars y’a envie d’y aller (dans le territoire) mais yé pogné dans son trois et demi et y mange de la bouffe de restaurant. Tu regardes les nouvelles, pis ça va mal pour les Autochtones. Pis tu te sens pas un bon warrior.

Bien loin alors le Nitassinan, source aussi de la spiritualité, du contact avec les ancêtres. Un territoire devenu pour plusieurs un mirage, parce que souvent inaccessible pour des jeunes comme Matiu.

Ça coûte cher, aller dans le bois. J’ai pas de chalet, de ski-doo, de pick-up, je suis pas assez riche pour ça.

Une citation de :Matieu, chanteur-compositeur-interprète innu

En revanche, les jeunes chanteurs de Mani-utenam profitent de ce que d’autres appellent un écosystème qui favorise l’émergence et le développement des talents.

Outre les modèles que constituent Philippe McKenzie ou Kashtin, il y a la radio communautaire qui inonde la communauté de nouvelles créations, il y a le studio Makusham, où il est possible d’endisquer, et il y a le Festival Innu Nikamu qui offre chaque année, depuis plus de 35 ans, une scène où se produire (en temps normal). Une chance unique pour une communauté.

L'artiste innue Karen Pinette Fontaine

L'artiste innue Karen Pinette Fontaine, originaire de Maliotenam.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Karen Pinette Fontaine fait partie de cette génération émergente d’artistes innus qui ont profité à fond de ces outils. Elle dit avoir grandi avec les chansons de Philippe McKenzie qui jouaient constamment à la radio locale. Elle réaffirme l’importance de chanter la résistance. Celle qui se fait appeler Kanen pour la scène ajoute du même souffle :

Aujourd’hui, si j’écris en innu, c’est grâce en partie à Philippe McKenzie. C’est tellement une langue que je veux (mieux) apprendre, et je veux faire la musique comme lui.

Une citation de :Karen Pinette-Fontaine

Le tout dans une nouvelle conjoncture, une nouvelle époque.

Je suis arrivée dans un moment où la scène québécoise est ouverte maintenant à nous inviter. Je n’ai pas rencontré de mur pour pratiquer mon art, avance Karen.

Des chansons qui font du bien

Philippe McKenzie porte, lui, un regard bienveillant sur ces jeunes artistes émergents. Il reconnaît leurs difficultés à vivre l’identité innue, dit avec une pointe d'amertume qu'on ne le visite pas beaucoup, tout en soulignant qu'il sent une révolte portée par certains de ces jeunes.

Puis le regard du poète plonge à nouveau dans le passé.

C’était le bon temps. Parce que je savais en dedans de moi-même qu’un Indien qui va chanter ses chansons contestataires, ça faisait du bien au monde qui écoutait.

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