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Aide aux victimes d'actes criminels : la façon de faire des Cris

Depuis 13 ans, les intervenants du centre d'aide aux victimes d'actes criminels cri procurent appui, réconfort et écoute.

Un homme debout devant la cour de justice de Chisasibi.

Alvin Cash a laissé sa carrière de policier pour devenir intervenant au CAVAC.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

« C’est bien simple. C’est un service par nous et pour nous. » Christy (nom d’emprunt), victime de violence conjugale, est catégorique : sans l’aide du centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) cri, jamais elle n’aurait pu passer à travers cette période difficile et le processus judiciaire. Ils m’ont donné l’espoir et la confiance en moi quand j’étais brisée. »

Le CAVAC cri, mis sur pied en 2008, est le petit dernier du réseau de ces centres présents désormais dans toutes les régions du Québec. Avant cela, victimes et témoins se retrouvaient isolés, sans soutien. Un centre qui fait face à plusieurs défis, mais qui est devenu indispensable.

Wiichihiitin et iitwaashtimaatin, celui qui est là pour t’aider et traduire tes mots.

C’est ainsi qu’Alvin Cash explique, dans sa langue, son travail d’intervenant pour le CAVAC cri quand il se présente aux victimes.

Alvin Cash est un ancien policier qui, de trop nombreuses fois, a constaté qu’on s’occupait toujours des agresseurs, mais qu’il n’y avait jamais personne pour les victimes pendant le processus [judiciaire] et le procès. On dirait qu’elles étaient mises de côté.

Alors, il y a dix ans, Alvin a troqué sa tenue de policier pour une tenue plus décontractée. Seule l’inscription sur le porte-clés qu’il traîne en permanence rappelle son employeur : le Département de la justice et des services correctionnels du gouvernement de la Nation crie.

Une affiche avec un bâtiment, un tambour, un arbre entouré d'un poisson et d'une outarde et l'inscription en anglais et cri : département de la justice et des services correctionnels.

Le CAVAC cri fait partie du réseau des CAVAC du Québec, mais il dépend du gouvernement de la Nation crie.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Depuis 13 ans, l’objectif de ce département est d’offrir un système de justice qui représente les gens qu’il dessert, tout en respectant le régime judiciaire de la province.

Intervenant itinérant

Après trois heures de route depuis Wemindji, Alvin Cash se gare près de la cour à Chisasibi, où flottent les drapeaux canadien, québécois et de la Nation crie.

Il est venu donner une formation à la nouvelle intervenante recrutée pour Chisasibi, qu’il retrouve dans un bureau au fond du bâtiment. Un bureau qui a longtemps été le sien.

Au début, le CAVAC cri ne comptait que deux intervenants. Alors Alvin Cash en a fait de la route. On va dire que je vivais dans mon char, lance-t-il en riant, je ne sais pas combien de temps je voyageais… mais c’était en masse.

La particularité de ce CAVAC est qu’il est itinérant afin de pouvoir desservir une population dispersée dans neuf communautés sur une superficie équivalente aux deux tiers de la France.

Les intervenants se déplacent donc de communauté en communauté pour assurer les services d'aide, mais aussi lorsque la cour itinérante y séjourne. De plus, ils s’y rendent pour préparer les personnes quelques semaines avant les audiences et y retournent pour effectuer les suivis nécessaires.

Alvin Cash naviguait alors entre cinq communautés : Chisasibi, Wemindji, Eastmain, Whapmagoostui et Waskaganish. Désormais, ils sont cinq intervenants et un spécialiste en agressions sexuelles, mais ils continuent de prendre la route ou l'avion pour aller aider les victimes.

L’an dernier, en dehors des dates prévues pour la cour, les intervenants itinérants ont effectué 118 visites dans les communautés. Chaque année, plus de 215 personnes ont recours aux services du CAVAC cri, plus de 60 % d’entre elles ont entre 18 et 35 ans, et ce sont majoritairement des femmes.

Être sur la route ne dérange pas l’homme de 44 ans, qui aime voyager et aider le monde. Il le répète à foison.

Au début, sa profession d’ancien policier, son statut d’homme – surtout pour les victimes de violence conjugale et d’agressions sexuelles – et la méconnaissance des services du CAVAC ont été un frein, mais il s’en est toujours tenu à son mantra :

Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme. Je suis ici pour tes mots.

Une citation de :Alvin Cash

C'est ce qu'il dit en français, avant d’ajouter en anglais : victim first (la victime en premier). 

Des services multiples et méconnus

Christy, désormais la trentaine, dit n’avoir que du respect pour les travailleurs du CAVAC, qui ont su la guider et lui offrir du soutien.

Son intervenant lui a notamment trouvé de la nourriture et une place temporaire pour rester avec son fils quand son ancien conjoint l’a crissée dehors après plusieurs épisodes de violence qui ont amené la police à intervenir.

Les intervenants des CAVAC informent sur les programmes d’indemnisation, orientent vers les ressources spécialisées, font de l’intervention post-traumatique et sociale, et accompagnent pendant tout le processus judiciaire, et ce, même lors du dépôt de la plainte.

Quand je suis rentrée dans son bureau, je pleurais. Mais il n’y avait pas de jugement. Et ce qui m’a poussée à parler, c’est qu’il était autochtone, précise Christy. 

Le personnel est aussi spécifiquement formé en aide aux victimes de traumatismes dans les communautés autochtones.

Les impacts d’événements traumatisants dans une communauté autochtone sont souvent ressentis par beaucoup plus d’individus que ce qui est reconnu dans le système judiciaire. Le soutien peut inclure un cercle plus élargi de services et de personnes, indique le directeur du Département de la justice et des services correctionnels du gouvernement de la Nation crie, Donald Nicholls.

L'intervenant de Christy l'a longuement écoutée quand elle allait mal, lui permettant de sentir qu’elle était humaine, que tout irait bien, qu’elle avait droit à la sécurité. Il lui a aussi expliqué tout ce qui, pour elle, était du charabia judiciaire.

Décrire la justice pour la comprendre

Dans le bureau de Margaret Cox, la nouvelle intervenante du CAVAC à Chisasibi, Alvin Cash lui explique, en cri, le formulaire qu’elle a sous les yeux. Margaret a commencé il y a trois semaines et, la veille, elle a ouvert son premier dossier.

Une femme écoute un homme dans un bureau

Alvin Cash, intervenant au CAVAC depuis dix ans, forme Margaret Cox qui vient de commencer

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le tout s’est fait par téléphone, pandémie oblige, et en langue crie. Les deux intervenants sont catégoriques : être cri et parler la langue, ça change tout.

Cela met à l’aise la victime qui est plutôt renfermée sur elle-même au début. Elle se met alors à parler.

Une citation de :L'intervenant Alvin Cash

Car au sein du personnel de la cour (procureur, juge …) qui se déplace d’Amos, personne ne parle cri, mais ici, on est en territoire cri. On parle notre langue et pas tout le monde parle bien anglais.

Souvent, expliquent les deux intervenants, le procureur de la Couronne va discuter avec la présumée victime et lui demander à la fin si elle a compris. Cette dernière répond par l’affirmative, alors que, dans les faits, a constaté Alvin Cash, elle ne comprend pas, elle veut juste finir le rendez-vous. Mais nous, on veut qu’elle comprenne comme il faut.

On travaille avec les documents qui viennent du Sud en anglais ou en français et on les traduit aussi pour les clients, poursuit-il.

Afin d’avoir les mots justes, chaque intervenant décrit des termes judiciaires qui n’existent pas en cri avec ses propres expressions.

Le mot procureur, Alvin Cash l’explique par ayimishtimaachaasuu, celui qui parle pour toi.

Margaret Cox, tout en jetant de petits coups d'œil comme des appels à l’aide à Alvin, propose un autre mot.

Tu vois son langage du corps, lance Alvin en souriant, il faut comprendre pour mieux aider.

D’habitude, le client ou la victime a de la misère à trouver le mot qu’il veut dire, mais nous, avec la culture et la connexion avec le client, on comprend ce qu’il veut dire et on peut l'inviter à préciser sa pensée et traduire ensuite au procureur, assure l’intervenant du CAVAC.

Une cour de justice vide

L'intérieur du palais de justice de Chisasibi

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Christy confirme. Au-delà de la traduction, juste la présence humaine rassure.

Si son intervenant du CAVAC ne s'était pas assis dans le tribunal, elle aurait eu peur, c’est vraiment intimidant!. Donc d’avoir près d’elle ce soutien neutre, qui n’est pas un policier, l’a vraiment rassurée.

Le difficile équilibre

La présence de l’agent du CAVAC n’est pas négligeable non plus dans des communautés où tout le monde se connaît, même si cela pose de sacrés défis.

Le procureur te dit : voilà, c’est fini et après tu rentres et tu fais tes affaires. Mais ici, c’est différent. Tu vois tout le temps ton conjoint, même si tu as des problèmes. Tu le vois à l’épicerie, à la station d’essence, partout, et le service CAVAC aide à se sentir en sécurité dans la petite communauté, affirme Christy. 

Cette pression est à gérer. Alvin Cash le concède, il a déjà vécu la situation.

Il ne donne pas de détails, mais la pression a commencé quand la famille a su que l’agresseur allait en cour. La victime a subi aussi cette pression, mais il l’a encouragée à poursuivre le processus : au final, elle s’en sortira, et même grandie, lui a-t-il assuré.

Lui, la pression, il la fait passer par-dessus son épaule. Victim first (la victime en premier), répète-t-il. 

Un panneau avec l'inscription en trois langues Centre d'aide aux victimes d'actes criminels et, au fond, deux personnes qui discutent.

Le bureau du CAVAC de Chisasibi

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Margaret Cox, qui en est à sa troisième semaine en tant qu’intervenante du CAVAC, redoute un tel défi. Un défi qu’elle connaît bien pour avoir travaillé comme policière, mais aussi à la protection de la jeunesse à Chisasibi.

J’ai grandi ici, je connais les gens, leur vie personnelle. C’est ce que je trouve le plus difficile. Je dois séparer le professionnel du personnel. Quand tu connais trop leurs problèmes, c’est là que ça devient compliqué de maintenir la limite, explique-t-elle.

C’est vrai, mais il y a des lignes directrices, des limites, la rassure sur le champ son collègue.

Si un intervenant est trop proche de la victime, le CAVAC fait venir un agent d’une autre communauté pour éviter les conflits d’intérêts et rendre un meilleur service pour protéger la victime, mais aussi l’agent.

Un autre défi soulevé par le directeur du CAVAC, Donald Nicholls, est le manque de services de soutien pour appuyer le travail de l'organisme : pas assez de psychologues, de travailleurs sociaux…

Nous aimerions aussi parfois utiliser des méthodes plus culturelles pour traiter les traumatismes et la guérison des gens, et cela peut parfois être un défi lorsqu’il s’agit d’expliquer les avantages de cela, car les règles de financement reconnaissent la thérapie, mais pas nécessairement les approches culturelles, soulève Donald Nicholls. 

Briser les tabous

Désormais, Alvin Cash se consacre aux dossiers des agressions sexuelles. Il veut absolument que ce qu’il considère comme un tabou éclate. Un tabou lié aux pensionnats autochtones devenu un gros cycle qui dure depuis trop longtemps et dont personne ne veut parler.

Ils n’osent pas dénoncer, car c’est embarrassant pour eux, ils prennent le blâme, se sentent coupables, mais ce n’est pas leur faute!, s’insurge l’homme.

Un homme regarde l'objectif.

Alvin Cash est passionné par son travail et souhaite qu'il soit mieux connu.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Prévention et sensibilisation sont les maîtres mots pour lui, car les agressions sexuelles rendent les gens misérables, ils sont brisés à l’intérieur et veulent rester dans la noirceur. Mais nous, on veut les sortir vers la lumière.

Plus tu parles, mieux tu vas, car cela ne reste pas juste dans ta tête.

Une citation de :Alvin Cash, spécialiste des agressions sexuelles pour le CAVAC cri

Et il est bien placé pour en parler. Lui-même a décidé de sortir par les mots un mal qui le rongeait de l’intérieur, pas lié aux agressions sexuelles, précise-t-il, mais tout de même, il fait un parallèle.

Cette douleur n’est pas un mode de vie sain et le fait de traiter mes problèmes et parler avec des professionnels, ça aide!.

C’est le changement qu’il espère constater, lui qui a bien remarqué que la présence d’intervenants du CAVAC cri avait apporté beaucoup.

La preuve, le service ne cesse de s’agrandir.

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