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De la prison à la rédemption, l'itinéraire d'un ancien détenu autochtone

Un détenu regarde par une fenêtre à travers des barreaux dans une prison.

Au Canada, les Autochtones représentent plus de 30 % de la totalité des prisonniers, selon l’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger.

Photo : Getty Images / Peter Macdiarmid

Gillis English a connu les allers-retours en prison. Il a connu la rue, la solitude, la dépendance. Alors qu'il purge une énième peine, il a la chance de bénéficier du programme Sentiers autochtones du Service correctionnel du Canada. Si cet Anichinabé estime que c’est ce qui lui a « sauvé la vie », il déplore qu'il soit encore difficile d'y accéder.

Gillis English n’a pas de mal à parler de sa vie. De ses échecs. De ses peurs. De ses anciens démons. Bien au contraire, il pense même que cela fait partie de son voyage vers la guérison. Il est facile de lui poser des questions sans emprunter de détours.

Son père qui se suicide quand il n’a que 6 ans, ses allers et retours en famille d’accueil, quand ce n’est pas en prison, sa fille qu’il n’a pas pu élever comme il aurait aimé, ses problèmes de drogue, la mort tragique de son frère… Il dit tout. Il répond à toutes les questions avec une sincérité déroutante.

Gillis English sur un parcours d'accrobranches

Gillis English estime que sa vie a changé lorsqu'il a intégré le programme Sentiers autochtones dans une prison de Colombie-Britannique.

Photo : Courtoisie Gillis English

Et si aujourd’hui il en est là, c’est grâce, selon lui, au programme Sentiers autochtones, auquel il a adhéré lorsqu’il était à la Mission Institution, puis à la William Head Institution, deux pénitenciers fédéraux de Colombie-Britannique.

Sentiers autochtones

Ce programme offre un cheminement de guérison en établissement pour les délinquants qui démontrent un engagement à suivre un mode de vie axé sur la guérison traditionnelle en tout temps, précise Service correctionnel Canada.

Le programme est dirigé par un aîné qui soutient le mode de vie traditionnel des Autochtones grâce à des rencontres individuelles. Il propose aussi un meilleur accès aux cérémonies.

Seuls les délinquants qui se sont déjà engagés à poursuivre leur cheminement de guérison et qui ont travaillé sérieusement avec des aînés pour s'occuper d'aspects de leur guérison peuvent participer à l'initiative des Sentiers autochtones, indique encore Service correctionnel Canada.

Sortir du cercle vicieux

C’est un peu par hasard que Gillis English, né Proulx dans une communauté du Nord de l’Ontario, tombe sur le programme Sentiers autochtones. Lors de ses rencontres, notamment avec Lloyd Haarala, un aîné anichinabé, il s'intéresse aux cérémonies autochtones et apprend à jouer des percussions, à chanter.

On était en petit groupe avec lui, mais on pouvait lui parler en privé de nos histoires. Dans ce programme, on ne nous dit pas des choses basiques comme "il ne faut pas prendre de drogue", "il ne faut pas commettre de crime". On nous explique comment ne pas se rendre là, quel est le chemin à prendre pour y arriver, explique Gillis.

Pour l’homme qui a aujourd’hui 46 ans, la prison est un cercle infernal duquel on ne sort pas facilement.

Personne ne nous apprend à vivre une fois dehors. Généralement, on ressort dans le même état qu’on est entré. Parfois pire encore.

Une citation de :Gillis English
Une vieille photo de Gillis English, dans sa jeunesse.

Lorsqu'il était plus jeune, Gillis a décidé de changer de nom de famille. De "Gillis Proulx" il est devenu "Gillis English".

Photo : Courtoisie Gillis English

Le programme Sentiers autochtones lui a permis de s’extirper de ce cercle vicieux.

Des séjours en prison, Gillis en a fait de nombreux.

Il a 12 ans la première fois. À partir de ce moment, il passe toute son adolescence dans des établissements pour jeunes délinquants.

La mort de son frère a été l’événement traumatisant de trop pour Gillis. Celui qui, à 19 ans, le conduit à prendre de mauvaises décisions. C’est ce qui a fini de détruire complètement ma famille, raconte-t-il.

Cellules de prison fermées.

Gillis English a fait de nombreux allers-retours en prison.

Photo : iStock

C'est là qu'il écope de sa plus grosse peine – 15 ans – après un cambriolage qui tourne mal. Une altercation éclate entre lui et un employé présent sur les lieux. Dans l’adrénaline, la pire chose qui pouvait se produire s’est produite. Je ne voulais pas tuer cet homme, alors je lui ai tiré dans la jambe. Heureusement, il n’est pas mort. Puis on s’est fait arrêter par la police, raconte-t-il.

Devant les policiers, Gillis avoue ses crimes. Pas seulement le cambriolage qu’il vient de commettre avec un ami, mais six autres. Je voulais que ça se termine. J’étais très instable à cette époque. Je voulais être arrêté pour que ça s’arrête, dit-il.

Ça, c’est son mode de vie. Les larcins, donc, mais aussi la consommation de drogue, d’alcool. Une vie à errer de rue en rue, à la recherche de clients à qui vendre de la marijuana pour subvenir à ses propres besoins.

Au bout de six ans, Gillis peut demander une libération conditionnelle et en profite pour trouver un emploi.

Mais 11 mois à peine après être sorti de prison, il reçoit un appel de sa mère qui va tout chambouler.

Elle m’a appelé pour me dire que ma fille souffrait d’un grave problème cardiaque, qu’on devait l’opérer à coeur ouvert. Ça m’a rendu fou d’inquiétude. J’ai essayé de joindre la mère de ma fille, mais elle ne répondait pas. Le temps qu’on arrive à se parler, j’avais déjà rechuté et j’étais à nouveau en prison pour avoir brisé les conditions de ma libération, explique Gillis.

Ce n’est que là qu’il apprend que sa mère a largement exagéré le diagnostic de sa fille. Mais il est déjà trop tard. Gillis repart pour six ans de prison.

S’ensuivent à nouveau plusieurs allers-retours entre les dortoirs de la prison du coin et les pavés des rues de Victoria. Je reprenais de la drogue, j’ai fait une surdose, je suis allé à l’hôpital. C’était comme si je voulais me tuer. Je n’avais plus la force de faire quoi que ce soit pour rester en vie, se souvient-il, la gorge nouée.

C’est finalement en 2011 qu’il entre dans le programme Sentiers autochtones, alors qu’une fois de plus il est condamné à être détenu. J’ai moi-même demandé à entrer dans une prison fédérale pour avoir accès à ce programme, dit-il.

Pendant cette période, il obtient un diplôme d'études secondaires avancées.

Cérémonie de purification autochtone.

Grâce au programme Sentiers autochtones, les détenus autochtones peuvent (re)découvrir leur culture.

Photo : Radio-Canada / Gouvernement de l'Ontario

Quand il ressort du pénitencier, il assure que c’est Sentiers autochtones qui lui a permis de ne pas perdre tout le travail de guérison qu’il avait entamé. De ce qu’il a appris des aînés et surtout de Lloyd Haarala, c’est l’humilité qu'il retient, surtout.

Je ne pense pas être au-dessus de quoi que ce soit. On m’a appris que si tout ce qui m’entoure disparaît, je n’existe plus non plus. Si le soleil disparaît, si la forêt disparaît, même si la lune disparaît, je n’existe plus. Avant que je prenne conscience de cela, la vie me torturait. Elle était un mystère qui me torturait, dit Gillis.

Ce n’est pas juste un détenu qui se fait aider dans la prison, c’est toute la communauté qui se fait aider.

Une citation de :Gillis English

Il explique combien ce programme l’a aidé à surmonter ses traumatismes et déplore qu’il ne soit pas plus accessible aux détenus autochtones qui sont surreprésentés dans les prisons canadiennes.

Grâce à ce programme, j’ai la chance de pouvoir surmonter mes traumatismes pour ne pas les transmettre à ma fille, dit-il, la gorge nouée et la voix tremblante. L’émotion qui saisit Gillis est palpable, même à l’autre bout du fil.

Dans un sanglot, il poursuit : Elle a déjà subi beaucoup de choses difficiles en ayant son père en prison. Si j’étais mort dans la rue, qu’est-ce que j’aurais laissé à ma fille? Mon père s’est suicidé et m’a transmis tous ses traumatismes. C’est pour ça que c’est important pour moi de pouvoir transmettre ce que j’ai appris à ma communauté, à ma famille.

Lorsqu’il parle de cet apprentissage qu’il a reçu des aînés, de leur écoute dont il a bénéficié, le quadragénaire ne cache pas ses émotions. Gillis est en paix avec celles-ci. Il veut surtout les partager.

Podcast cathartique

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il s’est lancé dans la création d’un podcast avec un ami. Au début, c’était un projet de livre qui s’est transformé en projet audio. Plain English: Crime to life compte 13 épisodes de plus d’une heure.

Couverture du podcast qui représente un homme de dos, face à des barreaux de prison.

Parler de sa vie fait partie de la thérapie de Gillis English. Il l'a fait notamment sous la forme d'un podcast.

Photo : Courtoisie Plain English - Crime to life

Dans une discussion avec son ami Aaron Frisby, Gillis se met à nu. Il parle de son père, de sa mère, de sa soeur, de la prison et même du mouvement Black Lives Matter. Le podcast n'était qu'une partie d'un plus grand voyage que j'ai entrepris. Ce que j'espère partager, c'est l'histoire d'une issue, quelle que soit la gravité de la situation. Le chemin ne change pas, nous ne pouvons en emprunter qu'un seul... Mais la façon dont nous nous y prenons peut changer, philosophe-t-il.

Aujourd’hui, Gillis a 46 ans. Il en avait 38 lorsqu’il est sorti de prison. Et son voyage vers la guérison, comme il le dit, ne fait que commencer. En tout cas, il s'estime suffisamment guéri pour ne plus se faire de mal et ne plus faire de mal aux autres, mais il lui reste du travail.

Toujours en Colombie-Britannique, Gillis travaille comme couvreur. Il espère pouvoir revenir un jour en Ontario, dans la communauté qui l’a vu naître, celle de Baagwaashiing, aussi appelée Pays plat, non loin de Thunder Bay.

Ma famille est éparpillée un peu partout, en Alberta et en Ontario, mais je veux faire partie de leur vie, qu’on puisse à nouveau vivre ensemble.

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