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Monts Groulx : la réappropriation d'un territoire par les Innus

« Dans le temps, c’était pour la chasse. Aujourd’hui, pour le travail! » - Joël Collard, agent territorial de Pessamit

Un homme de dos sur une motoneige dans une forêt enneigée sous un grand soleil.

Joël Collard, agent territorial du Conseil des Innus de Pessamit, patrouille dans les monts Groulx.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les agents territoriaux du Conseil des Innus des Pessamit patrouillent depuis 2019 dans les monts Groulx, au Québec, pour traquer les motoneigistes qui ne respectent pas les règles permettant la pratique dans ce joyau écologique. Une manière pour ces Innus de gérer et surtout de se réapproprier le Nitassinan, leur territoire ancestral.

La montée a été longue et difficile, mais la vue est à couper le souffle. En haut d’un mont, à plus de 1080 mètres, Joël Collard et Samuel Picard Hervieux descendent de leur motoneige, se rapprochent et contemplent en silence le Nitassinan enneigé qui s’offre sur des kilomètres.

Ça fait du bien de revenir aux endroits où nos ancêtres étaient, lance Joël Collard, 35 ans. Tu as un grand sentiment d’appartenance du territoire, c’est quelque chose de fort en dedans d’un Innu que de se retrouver en territoire.

Deux hommes en haut d'un sommet regardent la vue époustouflante.

Les deux agents territoriaux du Conseil des Innus de Pessamit observent les monts Groulx avec émotion.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il prend une pause, regarde encore au loin. Même si le massif se trouve en pleine forêt boréale, en quelques minutes, on passe de forêts de résineux à des landes à lichen, puis à de la toundra arctique alpine. En termes d’écosystème, de la Manicouagan au Nunavik.

Joël Collard se perd dans ses pensées dès qu’il scrute le Nitassinan. Il aime imaginer ses grands-parents le parcourant.

On commence à se réapproprier le territoire. Dans le temps, c’était pour la chasse. Aujourd’hui, plusieurs Innus travaillent un peu partout sur le Nitassinan, une façon de retourner dans nos amours!

Une citation de :Joël Collard

Comme l’indique l’écusson cousu sur son manteau de travail, Joël est agent territorial pour le Conseil des Innus de Pessamit. Il est aussi assistant de la protection de la faune, comme l'indique le dossard qu’il enfile à chaque patrouille dans les monts Uapishka, le nom innu des monts Groulx, des sommets rocheux toujours enneigés.

Écoutez le reportage complet de Marie-Laure Josselin présenté à l'émission Désautels le dimanche, diffusée sur ICI Première.

Un écusson avec l'inscription Conseil des Innus de Pessamit, agent territorial en gros plan.

Le Conseil des Innus de Pessamit, en collaboration avec la Réserve mondiale de la biosphère Manicouagan-Uapishka, a codéveloppé la station Uapishka.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Un joyau de plus en plus prisé

En 2002, le gouvernement du Québec a créé une aire protégée dans le massif des monts Groulx pour conserver le milieu en interdisant les principales activités industrielles. Le massif fait aussi partie d’un vaste territoire désigné comme réserve mondiale de la biosphère par l’UNESCO.

Au début de l’aire protégée qui fait désormais 1650 km2, les activités motorisées étaient interdites. Mais les motoneigistes venaient tout de même s’amuser. Faire respecter l’interdiction dans un si vaste territoire était impossible.

Le comité de gestion de la Réserve de biodiversité Uapishka, dont font partie notamment le ministère, la Réserve mondiale de la biosphère Manicouagan-Uapishka (RMBMU) et le Conseil des Innus de Pessamit, a donc décidé de les autoriser, même si la question divise toujours, mais avec un protocole d’encadrement strict.

Un minimum de deux mètres de couvert de neige est obligatoire, 24 motoneigistes par jour sont autorisés – l'an dernier, la moyenne était de 12 –, accompagnés par un guide officiel.

On veut que ce soit fait dans l’objectif premier de conservation de la biodiversité, d’où l’importance d’avoir une présence sur place pour s’assurer que la pratique de la motoneige soit [faite] dans le respect de ces objectifs, explique le responsable de la planification du réseau d’aires protégées de la Côte-Nord et de la Gaspésie pour le ministère québécois de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, le biologiste Dominic Boisjoly.

La surveillance a d'abord été menée par des agents du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, mais leur présence étant limitée, le gouvernement s’est tourné vers les Innus de Pessamit, qui avaient signifié leur intérêt.

On est impliqués dans la gestion de la réserve de biodiversité Uapishka, on cherche à prendre notre place. Les agents de protection de la faune sont limités en termes d’effectifs et ils ont tout le territoire de la Côte-Nord à patrouiller. Nous, on peut offrir une présence plus importante et plus fréquente, souligne le directeur du secteur territoire et ressources du Conseil des Innus de Pessamit, André Côté.

Un homme pose devant un tableau.

André Côté, directeur du secteur territoire et ressources du Conseil des Innus de Pessamit

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le choix était évident. Le ministère cherchait un partenaire qui avait une expertise terrain importante, avec la capacité de patrouiller dans cet énorme territoire, en pratiquant la motoneige hors-piste.

Cela demande une expertise particulière. Les Innus, les agents territoriaux, de par leur habitude à parcourir leur Nitassinan, étaient qualifiés pour réaliser cette surveillance, précise le biologiste. De plus, plusieurs sont aussi assistants, protection de la faune, ce qui leur confère la légitimité pour veiller à l’application notamment de la Loi sur la conservation du patrimoine naturel, qui permet de surveiller efficacement la pratique de la motoneige dans la réserve de biodiversité Uapishka.

C’est ainsi que, sept à huit fois par hiver, les agents quittent Pessamit en direction de la station Uapishka, à près de 400 kilomètres de là. Le point de départ des patrouilles pour ce territoire de plus en plus prisé par les amateurs de poudreuse.

Cogestion

Pendant qu’ils montent par la route 389 qui relie Baie-Comeau à Fermont, Joël Collard et Samuel Picard Hervieux sont déjà à l’affût du moindre indice.

Devant stationnement du kilomètre 313, le camion rouge des agents, avec les deux motoneiges accrochées, ralentit. Souvent, les motoneigistes qui souhaitent s’amuser dans les monts Groulx sans guide officiel, ce qui est interdit, s'y stationnent. Chaque indice va permettre aux agents d’établir un plan de match pour la patrouille.

Après cinq heures de route sur les berges est du réservoir Manicouagan, un bâtiment neuf, spacieux se profile. C’est la station Uapishka, initiative et propriété du Conseil des Innus de Pessamit et de la Réserve mondiale de la biosphère de la Manicouagan-Uapishka.

Un bâtiment neuf dans la nature.

La station Uapishka

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le conseiller à la recherche et au territoire pour la RMBMU accueille les deux agents territoriaux. C’est un espace de collaboration dans lequel on va favoriser des projets de développement durable, de recherche scientifique, d’appui logistique, d’éducation, de protection de l’environnement, explique Guillaume Proulx.

Lieu d’hébergement, camp de base pour le tourisme et la recherche, la station Uapishka se veut aussi un lieu d’occasions d’emploi pour les Autochtones. John, le cuisinier, en est la personnification. Un Innu qui n’avait pas mis les pieds depuis longtemps dans le Nitassinan et qui dit avoir recouvré un peu de paix depuis son arrivée il y a quelques semaines.

Le projet de la station est cité à travers le Canada et même souvent à l’international comme un modèle de cogestion autochtone et non autochtone, assure Guillaume Proulx.

Jeu du chat et de la souris

Après un petit déjeuner solide, Joël Collard et Samuel Picard Hervieux enfourchent leurs motoneiges pour une journée de patrouille, un jeu du chat et de la souris dans un territoire faisant trois fois la superficie de l'île de Montréal.

Guillaume Proulx les accompagne. Il veut profiter de leur présence pour explorer un emplacement afin d'y implanter un abri d’urgence et de surveillance, qui sera utile autant aux randonneurs qu’aux patrouilleurs et qu'aux scientifiques.

L’ascension se fait lentement; cette année, le manque de neige et des rivières pas assez gelées compliquent la tâche.

Deux hommes de dos dans la forêt; un panneau motoneige interdite est accroché sur un arbre.

Les deux agents territoriaux montrent le début de leur zone administrative.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Au bout d’un moment, les deux agents montrent un arbre sur lequel un panneau porte l’inscription Motoneige interdite. À partir d’ici, c’est notre juridiction, on est rendu aux 800 mètres, explique Samuel Picard Hervieux.

Au-dessus de cette altitude, tout motoneigiste circulant en dehors de portions bien définies et sans être accompagné d’un guide autorisé se verra remettre un constat d’infraction. Le montant peut atteindre 2000 $.

L'impact des motoneiges hors-piste n'a pas été encore étudié dans les monts Uapishka. Néanmoins, des projets sont en cours pour les prochaines années.

Le protocole d’encadrement vise un principe de précaution, et les deux mètres de neige obligatoires pour accéder aux massifs font en sorte d’éviter de piétiner les environnements, indique Guillaume Proulx. 

Un sommet de montagne avec peu d'arbres et beaucoup de neige.

Le massif des monts Groulx abrite une trentaine de sommets culminant à plus de 1000 mètres.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les endroits autorisés pour la pratique avec guide sont ceux où il n’y a pas d'occurrence d’espèces rares, donc on juge les impacts nuls ou négligeables, renchérit le biologiste Dominic Boisjoly. Le problème est plus au niveau des motoneigistes illégaux, qui vont circuler où ce n’est pas autorisé. Par exemple, sur les sommets où il y a peu de neige. Ils vont y aller pour la vue, alors que les autres vont se restreindre.

La montée se poursuit. Au détour d’un petit mont, une longue trace de ski est visible sur un lac enneigé. Des skieurs font une traversée de quelques jours… et fournissent des informations aux agents territoriaux.

Ah, ça fait du bien de voir des humains, lancent-ils. Depuis leur départ, ils n’ont vu aucune trace de motoneige.

Parfois, les guides autorisés contactent les agents innus pour signaler la présence de motoneigistes illégaux.

Deux hommes sur une motoneige au milieu d'un mont enneigé.

Guillaume Proulx et Samuel Picard Hervieux en patrouille dans les monts Groulx

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La patrouille repart. Cette fois, à la recherche d’un emplacement pour l’abri refuge. Guillaume Proulx a bien une idée en tête, mais cela prendra plusieurs détours et tentatives pour y arriver.

Ah vraiment, dit-il, pour les chercheurs qui veulent venir installer une station météo, l’appui des agents territoriaux est essentiel. Manoeuvrer dans ces conditions, c’est difficile!

Pas n’importe quel motoneigiste peut venir ici, répondent à l’unisson Joël et Samuel. Il faut bien connaître le territoire et le hors-piste, c’est beaucoup de sport. Ça demande beaucoup d’énergie. C’est rough circuler dans les monts Groulx.

Pourtant, ils comprennent bien ce qui peut attirer les motoneigistes. Des accumulations de neige assez exceptionnelles en temps normal. Le trip, c’est la neige qui est vraiment poudreuse et de monter dans les montagnes. Cela vient chercher l’adrénaline en toi!, lance Joël Collard.

Un homme en motoneige.

Joël Collard trace une piste pour passer.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La patrouille tire à sa fin. Les deux hommes coupent le moteur et tendent l’oreille à l’affût du moindre son, puis retour à la station Uapishka.

Ce n’est pas grave, ce n’est que partie remise, lance Samuel Picard Hervieux qui affiche un grand sourire malgré la fatigue : c’est la première fois qu’il allait dans ce secteur.

Parfois, ils arrivent à attraper des illégaux, parfois, ils les croisent juste en dessous des 800 mètres. Tout le monde s’entend pour dire que leur présence a un effet dissuasif. Ils savent qu’on est là.

Une présence symbolique

Des discussions sont en cours pour pérenniser le contrat des Innus. Il y a une volonté au sein de la direction des aires protégées, car leur présence permet une surveillance accrue du territoire, affirme le biologiste Dominic Boisjoly.

L’entente dépasse de loin la simple surveillance ou gestion d’un territoire, explique André Côté. C’est une reconnaissance des compétences des gens de la communauté, mais aussi une affirmation : on est chez nous. On veut que le territoire soit protégé. C’est très symbolique, significatif.

Avant, on était spectateur. Maintenant, on est sur la voie où on acquiert de la reconnaissance et de l’autonomie, affirme André Côté.

Il reste des choses à faire, mais c’est un début.

Un retour, plutôt, pourrait corriger Joël Collard. Il soutient être vraiment heureux de son travail, les yeux perdus encore une fois vers l’horizon quand il parle du territoire ancestral.

Je vais continuer jusqu’à ma vieillesse, car ça me permet de mettre le pied partout sur le Nitassinan, dit-il. Quand je patrouille en véhicule, à pied, en motoneige, ça me permet en même temps de m’évader avec mes ancêtres, et cela me fait un bien énorme.

Un coucher de soleil au loin à travers des montagnes.

Coucher de soleil sur le réservoir Manicouagan depuis la station Uapishka

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

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