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Chronique

C’est quoi ton petit nom?

Une mère embrasse son nouveau-né.

Il n'est pas facile de choisir le nom d'un enfant.

Photo : Getty Images / Linda Yolanda

Edith Bélanger

J’ai vu passer dans les dernières semaines quelques discussions entre parents portant sur la pertinence de donner un nom en langue autochtone à leurs enfants. Et comme si c’était déjà dans l’air du temps, il y a quelques mois, des échanges vraiment intéressants avaient circulé concernant les démarches d’adultes qui changeaient de nom pour retrouver une identité plus proche de leurs racines.

Ces réflexions m’ont donné matière à penser, car moi aussi j’ai eu ce choix à faire pour mes propres enfants et je me suis reconnue dans les questionnements, craintes et appréhensions des parents, tout comme dans le besoin d’affirmation culturelle qui s’exprime par l’attribution d’un nom.

Dès le départ, le processus de sélection du nom d’un enfant s’avère souvent ardu. C’est l’une des sphères de la parentalité où bien des gens s’invitent dans la discussion sans nécessairement être les bienvenus. On entend donc des commentaires comme Ben voyons, y’a personne qui va être capable de prononcer ça, Euh, t’es certaine qu’il ne va pas se faire agacer à l’école?, Ben là, pauvre enfant, elle va passer sa vie à devoir épeler son nom...

Bref, vous voyez le tableau, n’est-ce pas?

Pour ce qui est des adultes, les commentaires et les réticences exprimées sont d’un autre ordre et s'inscrivent plus dans une démarche spirituelle ou de réappropriation culturelle, que certains se permettent de critiquer sans en comprendre les tenants et aboutissants.

Or, dans les deux cas, qu’il s’agisse d’adultes ou d’enfants, les motivations sont souvent les mêmes et l’acte de nommer (ou de renommer) revêt une symbolique forte qu’on pourrait presque qualifier d’acte politique.

Parlez, vos ancêtres écoutent

Les langues autochtones sont la pierre d’assise de l’identité de nos peuples. Elles racontent et décrivent le territoire et la manière de l’habiter.

Pensez-y. Que sait-on de la vie, sur les terres que nous foulons aujourd’hui, il y a 500 ans, il y a 2000 ans, il y a… 10 000 ans? Pas grand-chose, n’est-ce pas? À part quelques vestiges archéologiques, bien peu de choses peuvent nous renseigner sur ce passé lointain où nos ancêtres vivaient une totale interdépendance avec leur environnement.

À cet effet, les langues autochtones sont d’une richesse inouïe. Elles sont des systèmes de communication tellement anciens qu’elles fournissent parfois ni plus ni moins qu’une fenêtre sur le passé et nous racontent un paysage depuis longtemps disparu ou des animaux que la mémoire des hommes a oubliés.

Malheureusement, sous l’effet de la colonisation, certaines langues autochtones se sont retrouvées dans une situation précaire. Par exemple, plusieurs noms de lieux ont été effacés sciemment par des gens qui les trouvaient trop compliqués, éliminant du même coup la signification de ces sites et donc la mémoire ancestrale des peuples qui fréquentaient ces endroits. Fort pratique lorsque l’on veut accaparer des terres. Si les Shawinigan, Kamouraska, Chicoutimi et Pohénégamook ont survécu au grand nettoyage, quelle richesse en termes de compréhension du territoire avons-nous collectivement perdue en renommant les lieux avec tous les saints du ciel?

T’as-tu ton totem?

De la même manière, l’identité des personnes a elle aussi été colonisée. Bien sûr les missionnaires avaient l’habitude de renommer les Autochtones en leur donnant des noms de famille à consonance européenne pour des raisons pratiques, mais aussi en poursuivant un objectif d’assimilation. Pire encore dans les cas des Inuit : pour les autorités gouvernementales, la pratique courante était plutôt de numéroter les gens à l’aide d’un petit disque de cuir qui faisait office de document d’identité. Difficile de penser à autre chose qu’au terme déshumanisant.

Bien sûr, le métissage culturel ne se fait pas que dans un sens et, dans plusieurs cas, les gens étaient fiers de porter un nom français.

Je vous donne un exemple. Je fais partie du clan Nicolas, qui regroupe un très grand nombre de Wolastoqiyik (Malécites). On raconte que la toute première personne à porter le patronyme Nicolas a été renommée ainsi par le baptême pour rendre hommage à un Français qui, selon la croyance du groupe, portait chance aux gens et éloignait la maladie.

Il faut aussi éviter d’avoir une vision folkloriste des noms autochtones. Après tout, le stéréotype des noms totems qui plaisent tant aux amateurs de vieux westerns est bien loin de la réalité. Force est d’admettre qu’après plus de 400 ans de cohabitation avec des francophones et des anglophones, ces langues ont intégré nos identités culturelles. Ainsi, on n’est pas moins autochtone parce qu’on se nomme Paul, Vincent ou Gabriel, de nom ou de prénom.

Naître, être et devenir

J’aime bien cette phrase de Taiaiake Alfred qui dit que naître "indien" au Canada, c’est entrer en politique. Cela rejoint les mots de mon mentor : Tu es le rêve vivant de tes ancêtres. Or, ce n’est pas parce que, en tant qu’Autochtones, nous portons l’héritage de ceux qui nous ont précédés que nous sommes nécessairement investis d’une mission particulière.

Bien sûr, plus nous revitalisons et protégeons les langues autochtones, plus riche sera notre culture collective. Certains pays, comme l’Islande par exemple, obligent les parents à choisir parmi une liste de noms islandais approuvés. Il est fort probable qu’une telle contrainte ne serait pas bien reçue ici.

Nommer son enfant est un acte important, certes, mais c’est à chaque parent d’y infuser la portée symbolique qui lui convient, et la pression ne devrait pas venir de l’extérieur.

C’est déjà assez compliqué comme ça.

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