•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Craindre d'être blessé en allant se faire soigner

Malgré la tempête actuelle, les choses continuent de s'améliorer pour les Autochtones qui se présentent dans les établissements de santé, assurent divers intervenants.

Un capteur de rêves est en amorce avec au fond, en flou, des intervenantes vêtues de blouses bleues.

La mort de Joyce Echaquan « n'est pas un accident unique au Québec », mais la volonté de bâtir des ponts est forte.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Après le décès de Joyce Echaquan à l'hôpital de Joliette et l'épisode de discrimination vécu par Jocelyne Ottawa au CLSC de la même ville, le réseau de la santé québécois fait face à une crise de confiance de la part des Autochtones. Au lieu d'y voir un lieu de guérison, plusieurs l'abordent avec crainte.

En tant que directrice générale de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL), Marjolaine Siouï est bien placée pour voir les difficultés rencontrées par les Premières Nations dans le système de santé.

Elle note toutefois qu'actuellement le momentum est bon et que des avancées durables pourraient en découler.

Le décès de Joyce Echaquan est venu confirmer de façon tragique ce qui existe dans le système depuis des années; ce n'est pas un accident unique.

Une citation de :Marjolaine Siouï, directrice générale de la CSSSPNQL

À partir du moment où les gens doivent se rendre dans le système de santé, il y a un certain risque, évoque Mme Siouï. Il y a des endroits où ça ressort un peu plus, mais il y a des cas un peu partout, note-t-elle en nommant l'Abitibi, la Côte-Nord ainsi que la Gaspésie.

Cela englobe notamment les commentaires désobligeants ou racistes de la part de professionnels de la santé, le manque d'accompagnement des patients ou les difficultés à accéder aux services spécialisés en santé mentale, comme cela a été le cas pour ce père innu vivant à Wendake, qui a mis fin à la vie de ses deux enfants l'automne dernier.

Marjolaine Siouï, directrice générale de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL).

Marjolaine Siouï, directrice générale de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL).

Photo : Photo courtoisie

Le problème de l'accès aux soins, inadapté aux besoins des membres des Premières Nations, peut aussi prendre d'autres formes, ajoute-t-elle.

Elle cite en exemple l'interprète autochtone à l'hôpital de Joliette, à qui l'on refuse de fournir un bureau, et la bataille judiciaire de 10 ans, qui a été nécessaire pour faire reconnaître le principe de Jordan.

Le principe de Jordan tient son nom de celui de Jordan River Anderson. Cet enfant de la nation crie de Norway House, au Manitoba, est mort d'une maladie rare à l'âge de 5 ans à l'hôpital sans avoir pu vivre ses dernières années à la maison, les gouvernements fédéral et manitobain se renvoyant la balle pendant deux ans quant à savoir qui réglerait la facture des soins à domicile.

Mais le problème, c'est aussi parfois le manque de connaissances des employés du réseau de la santé. Certains ne savent pas qu'il existe des agents de liaison chargés de faire le pont entre les cultures.

Pour un aîné autochtone qui ne parle que sa langue et qui doit quitter sa communauté un certain temps pour recevoir des soins, c'est un peu comme aller à l'hôpital dans un autre pays. Il a donc besoin de se sentir en confiance, explique Mme Siouï.

La clé du succès sur la Côte-Nord

Agents de liaison au CISSS de la Côte-Nord, Dale Walker et son collègue s'assurent que les huit communautés innues et la communauté naskapie de la Côte-Nord, réparties sur 1300 km, puissent recevoir des services adéquats. Depuis plus de cinq ans, il affirme avoir vu beaucoup d'améliorations.

La clé du succès, selon lui, réside dans de bons mécanismes de communication et de concertation entre partenaires. Au début, le gros de son travail a consisté à améliorer les relations entre Autochtones et allochtones par l'intermédiaire de rencontres d'arrimage de services.

Les perceptions et les préjugés viennent de la méconnaissance de l'autre.

Une citation de :Dale Walker, agent de liaison du CISSS de la Côte-Nord

Pour sensibiliser le personnel du réseau de la santé, une formation annuelle sur les réalités autochtones et six vidéos ont notamment été produites.

Un homme est en studio devant un micro.

Dale Walker, agent de liaison pour le CISSS de la Côte-Nord

Photo : Radio-Canada

Aujourd'hui, à l'initiative de la nation innue, des réunions entre tous les partenaires (autochtones, fédéral, provincial, CISSS...) se tiennent deux fois par semaine et permettent d'aborder les questions liées à la COVID-19 : où en est la pandémie? Quelle est la situation épidémiologique? Les normes sanitaires sont-elles respectées lors du transport par train? Il peut y avoir une trentaine de personnes lors de ce genre de réunion, indique M. Walker.

En ce qui concerne la barrière de la langue, il y a un service d'interprète, et le CISSS de la Côte-Nord travaille à bonifier son offre.

Selon Marjolaine Siouï, le système de plaintes gagnerait aussi à être amélioré afin de restaurer la confiance dans le système.

Tous ces changements ne se feront pas du jour au lendemain, et ils nécessitent un engagement personnel et collectif, souligne-t-elle, en se disant malgré tout optimiste.

Ça se parle, il y a une prise de conscience partout et à tous les niveaux, mentionne-t-elle en évoquant le milieu de la santé, mais aussi celui de l'éducation, qui semblent tous deux vouloir affronter la question du racisme au sens large et pas juste envers les Premières Nations et les Inuit.

Selon elle, il devrait désormais y avoir des engagements écrits du gouvernement afin que tout le travail entrepris n'ait pas à être refait dans quelques années, quand un nouveau gouvernement viendra remplacer le précédent.

Difficultés de paiement

Marlene Jeannotte, coordonnatrice en services de santé de la communauté micmaque de Gespeg, signale pour sa part des problèmes administratifs.

En tant que communauté non conventionnée, les soins de santé des membres de la communauté de Gespeg sont généralement couverts par la Régie de l'assurance maladie du Québec et par les programmes de Services de santé non assurés du Canada (de Santé Canada), qui font office d'assurance collective.

Une femme regarde l'objectif.

Marlene Jeannotte, coordonnatrice en services de santé de la communauté micmaque de Gespeg

Photo : Courtoisie

Mais même dans le réseau public, les Micmacs de Gespeg se voient parfois demander d'acquitter le coût total des soins reçus, en attendant le remboursement du gouvernement fédéral, un peu comme des touristes étrangers qui recevraient des soins au Canada.

À Gaspé il n'y a généralement pas de problème, souligne Mme Jeannotte, mais quand les services sont reçus à Québec ou à Montréal, la donne n'est pas la même.

Il faut alors que le client autochtone paie la facture totale avant de partir et se fasse rembourser par Santé Canada, ce qui peut prendre quelques semaines ou mois. Ça peut causer du stress et un fardeau financier si d'autres membres de sa famille sont dans la même situation.

Une citation de :Marlene Jeannotte, coordonnatrice en services de santé de la communauté de Gespeg

Cette attente est bien inutile, car il existe déjà un système de liaison très rapide entre les fournisseurs de services de santé québécois et Santé Canada pour ce genre de demande, estime Mme Jeannotte. Elle dit ne pas comprendre les raisons qui justifient ce refus de collaborer, sans vouloir affirmer que cette différence de traitement est due à l’ethnicité de ces clients.

Ces conflits juridictionnels limitent l'accès des Premières Nations à plusieurs services, dont l'inhalothérapie, l'ergothérapie ou la pédiatrie, déplore Sophie Picard, gestionnaire de services de santé à la CSSSPNQL.

Face à la lourdeur administrative, certains professionnels, comme des dentistes ou des psychologues, se sont désinscrits de la liste des fournisseurs du fédéral. Et certains pharmaciens se disent découragés quand un membre des Premières Nations entre dans sa pharmacie, car les processus sont beaucoup plus complexes que pour la population générale, regrette-t-elle.

Un plan attendu

Pour ce qui est de la question du racisme en milieu hospitalier, Dale Walker reste diplomate.

Un hôpital est construit et réfléchi pour la population dominante. Notre travail consiste notamment à voir comment intégrer la culture des Premières Nations dans le système afin de sécuriser les personnes et développer un lien de confiance.

Une citation de :Dale Walker, agent de liaison du CISSS de la Côte-Nord

Comment, par exemple, accueillir une famille innue de 10 personnes ayant fait 700 km pour rendre visite à un aîné mourant, alors que la règle établie est de 2 visiteurs par usager (pour la prévention des infections et le respect de l’intimité du cochambreur)? demande-t-il.

Plus largement, la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador présentera d'ici l'été un plan d’action en collaboration avec les organismes et les communautés. Un plan qui doit notamment s'attaquer à la discrimination dans l'accès au logement ou à l'emploi, tout en préparant par exemple la relève des prochaines générations.

Quand on parle de santé, on l'aborde de façon holistique, souligne Marjolaine Siouï.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !