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Uashat mak Mani-utenam : une communauté soudée face à la pandémie

Dans une salle, un homme à l'entrée monte la garde pendant qu'une femme de dos donne des renseignements à une table.

La salle communautaire de Uashat mak Mani-utenam a été reconvertie en clinique de vaccination.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

« La gestion de la pandémie dans les communautés autochtones appartient aux gens qui vivent dans la communauté. Ce sont eux qui décident si, oui ou non, on va avoir à gérer quelque chose d’épouvantable, mais jusqu’à date, ça a bien été. »

Deuxième reportage d'une série de deux dans la communauté de Uashat mak Mani-utenam.

Le constat de Karine Régis est implacable. La directrice de la santé de Uashat mak Mani-utenam se fait pragmatique : même si le Conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam a pris des mesures strictes rapidement, sans la volonté communautaire, la pandémie de COVID-19 aurait pu faire des ravages.

Dernier exemple en date : la vaccination. Elle reprend cette semaine. 200 doses sont attendues. Plus de 800 personnes ont déjà été vaccinées sur une cible de 2300 adultes.

Devant une porte, deux personnes entrent. Un panneau entrée vaccination est au-dessus d'eux.

Deux personnes entrent pour se faire vacciner.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La salle communautaire de Uashat affiche à l’entrée un grand panneau rouge avec l’inscription : Entrée vaccination. Offrant plus d’espace, elle a été reconvertie et permet quatre postes de vaccination pour garder les personnes à distance, y compris pendant les 15 minutes après l’administration du vaccin.

Crayon et feuille en main, Nadine Beaudin calcule le nombre de doses restant et le nombre de patients. Elle mène rondement la vaccination jusqu’à la dernière goutte. C’est beaucoup de logistique, précise-t-elle.

Car ce vaccin, elle en est consciente, est précieux. Les pépites d’or, comme elle les appelle, sont entreposées dans un endroit froid, fermé à clé. On a fait beaucoup de doléances auprès de la santé publique pour les avoir et vacciner le plus rapidement possible afin d’avoir une certaine protection communautaire, c’est important avec les vulnérabilités qu’on a.

Une dame porte un masque et regarde la caméra.

La coordonnatrice des soins infirmiers de la communauté, Nadine Beaudin

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Mais parfois, certaines personnes ne se présentent pas, alors elle doit recalculer, contacter d’autres membres de la communauté.

Au fond de la salle à droite, derrière un panneau, William Fontaine observe l’infirmière sortir la fiole de vaccin et préparer l’aiguille.

Il tourne la tête, un peu nerveux, et avoue qu’il ne pensait pas se faire vacciner.

Immunosupprimé, William Fontaine sait pourtant qu’il est plus à risque. Il a d’ailleurs vécu beaucoup de stress, car un collègue de travail a eu la COVID le printemps dernier. Quand l’infirmière demande pourquoi il a changé d’avis, il hausse les épaules, puis répond qu’avoir vu sa femme, sa famille, d’autres membres de la communauté se faire vacciner, cela lui a donné un boost.

Une infirmière vaccine un homme.

Dans la salle communautaire de Uashat, William Fontaine se fait vacciner par Kathie Truchon.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Je ne voulais pas trop me faire vacciner à cause des histoires qu’on entend sur Facebook, dans les autres pays, des gens qui racontent que la vaccination, c’est mauvais. Mais finalement, je pense que c’est important, c’est sage de se faire vacciner, conclut William Fontaine.

L’homme n’est pas un cas à part, confirme la coordonnatrice des soins infirmiers de la communauté, Nadine Beaudin. Certaines personnes ont refusé la vaccination, mais des infirmières les ont appelées pour valider. Des fois, c’est une question de perception, car ils avaient lu des choses sur les réseaux sociaux. Tout part de la désinformation. Mais finalement, la moitié des gens ont changé d’idée par la suite.

Afin de rassurer et de motiver la population, le chef du Conseil ITUM, Mike McKenzie, comme de nombreux chefs, s’est lui-même montré sur les médias sociaux lorsqu’il s’est fait vacciner.

Patsy Roussel, l’infirmière, s’approche d’un autre membre de la communauté venu se faire vacciner. Michel Laurent hait les piqûres, et elle tente de le rassurer. Finalement, les deux éclatent de rire dans un moment de complicité. C’est un clown, commente l’infirmière.

Une femme avec un masque parle avec un homme de profil.

L'infirmière Patsy Roussel questionne l'Innu Michel Laurent avant de le vacciner dans la salle communautaire de Uashat.

Photo : Radio-Canada

On s’est beaucoup pris en charge. On voulait assurer le suivi des gens dans la communauté plutôt que ce soient des gens qu’ils ne connaissent pratiquement pas. Quand une infirmière que tu connais appelle et t’explique, c’est plus sécurisant, affirme Nadine Beaudin.

En effet, l’équipe de la santé de Uashat mak Mani-utenam a été proactive depuis le début : du dépistage à Mani-utenam dans l’ancienne caserne de pompiers reconvertie aux enquêtes épidémiologiques, jusqu’à la vaccination.

Du monde compétent, engagé et qui connaît la communauté, ça rassure!

Une citation de :Karine Régis, directrice de la santé de la communauté

On parle souvent du droit à la confidentialité, mais les Innus vivent en collectivité; donc, la valeur du groupe est plus forte que celle de l’individu, explique Jean-Claude Therrien-Pinette, directeur de cabinet et responsable des communications d’ITUM.

Deux femmes avec habits de protection sanitaire devant une fenêtre d'auto.

Deux infirmières remplissent le questionnaire d'une personne qui se fait dépister dans un service à l'auto.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Selon lui, tout le monde a joué un rôle. D’ailleurs, les gens n’ont pas hésité à s'autodéclarer sur les réseaux sociaux quand ils ont appris avoir contracté le coronavirus. Une arme à double tranchant : si elle a permis aux équipes de santé de faciliter l’enquête épidémiologique, elle a eu un effet apeurant pour certains membres qui se sont mis à se surveiller.

Les anges gardiens

Cellulaire en main, Alice Guimond montre une page Facebook et lâche : il a fallu s’adapter aux réalités des clients! Sa collègue Marie-Claude Mallet poursuit en citant l'exemple d’un jeune qui vivait des crises de panique et qu’elle a, par Messenger, pu aider à distance.

Toutes deux sont coordonnatrices d’un secteur pour le Centre de santé et services sociaux Uauitshitun. Les intervenants ont été créatifs pour rejoindre la communauté pendant la pandémie.

Collations déposées devant les maisons avant un atelier zoom, épicerie, livraison de repas, ligne téléphonique de soutien psychosocial, et même création de comptes Facebook pour être joints facilement et tenir une veille.

Très rapidement, on a senti le besoin de la communauté et il fallait trouver des façons de faire pour aller directement dans les familles, explique Anouk Vollant, la directrice des services communautaires. Car le télétravail, selon elle, ne convient ni au travail psychosocial ni à la communauté qui aime le contact direct.

Trois femmes posent avec des masques.

Marie-Claude Mallet, Alice Guimond et Anouk Vollant travaillent pour les services de première ligne de Uashat mak Mani-utenam.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Alice Guimond prend une pause. Le plus difficile pour les membres de la communauté en temps de pandémie, estime-t-elle, est d’affronter l’adversité seuls.

D’habitude, leur manière de le faire est de se serrer les coudes et de traverser ensemble. Mais en ce moment, tout le monde est confiné; donc, se rassembler pour affronter l’ennemi est plus difficile. On essaie vraiment d’innover pour permettre à la communauté de le faire.

Une citation de :Alice Guimond et Marie-Claude Mallet

Mais la solidarité n’est pas pour autant mise au rancart. La population s’est mobilisée, mais différemment. En observant, à distance, le voisin, par exemple.

Comme cette fois où une personne a appelé Alice Guimond pour signaler qu’un aîné ne fermait plus ses lumières à l’heure habituelle et a demandé que l’équipe aille vérifier.

Une personne montre une page Facebook sur son cellulaire.

Les intervenants psychosociaux répondaient même par Messenger aux appels à l'aide.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les habitants à avoir aussi pris des captures d’écran quand une personne signifiait son mal-être et envoyé l’image aux intervenants psychosociaux afin qu’ils interviennent.

Cela nous permet de voir la pointe de l’iceberg. Les gens sont des anges gardiens de la communauté.

Une citation de :Alice Guimond, coordonnatrice du secteur prévention

L’équipe est à majorité autochtone et vit dans la communauté, ce qui constitue une force.

C’est facilitant pour l’intervention qu’on veut déployer et ça ouvre une porte, lance Anouk Vollant.

Et là encore, une équipe psychosociale connue des membres, rapidement accessible et qui connaît la réalité de la population est un atout inestimable, comme pour la vaccination ou le dépistage.

L’équipe a eu, par exemple, l’idée de déposer de petites affiches devant les maisons où habitent des aînés afin de rappeler aux enfants, ou d’autres personnes, que les aînés ne peuvent recevoir de visite. Un moyen simple permettant aux aînés de mettre des limites dans une communauté tissée serré.

Solitude et bingo

20 h. Un mardi soir. Dans la cuisine de sa maison verte à Mani-utenam, Bernadette Fontaine allume la radio et s’assoit. Devant elle, un marqueur violet-rose et des cartes qu’elle commence à tamponner au fur et à mesure que des chiffres sont annoncés à la radio.

Bernadette Fontaine a déjà reçu sa première dose de vaccin et attend avec grande impatience la deuxième pour pouvoir aller voir sa famille et ses amis. 

En attendant, ce soir, c’est bingo, un moment que Bernadette, 81 ans dans quelques jours, ne loupe pas. En fait, dit-elle, c’est sa seule activité.

Chez nous, les Innus, on est tout le temps proche, lance la dame en levant le nez de ses cartes. Mais sans la radio, la maison est bien calme et silencieuse, car les filles de Bernadette habitent Québec et son fils vient de partir travailler en dehors de la communauté.

Bernadette faisait beaucoup de couture, mais elle a arrêté, ça ne [lui] tentait plus. Elle fait son petit ménage, écoute un peu la télévision, parfois encore va faire son épicerie. Mais le temps est long. 

Une vieille dame tient un feutre rose et tamponne une carte de bingo.

Bernadette Fontaine de Mani-uteman passe le temps en jouant au bingo depuis sa cuisine, trois fois par semaine.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Je trouve cela dur de ne pas voir le monde, pas de visite. Je ne peux pas marcher comme avant. Ça m’énerve de rester enfermée, lance-t-elle en appuyant sur le mot éneeerve.

Avant, elle recevait beaucoup de visites, alors le bingo est la seule chose qui désennuie Bernadette qui se sent bien seule.

Comme partout au Québec, l’isolement a des impacts importants et les bouleversements communautaires dus à la pandémie pèsent lourd. D’ailleurs, explique la journaliste de la radio communautaire CKAU Joyce Dominique, le mot liberté n’existe pas en innu.

Ça crée de l’anxiété, il y a des crises d’angoisse et plus d’interventions, parce que les Innus, les Autochtones en général, on vit en liberté. Ça fait partie de notre mode de vie. Liberté, c’est un mot non autochtone.

Une citation de :Joyce Dominique, journaliste à CKAU

La troisième vague

D’ailleurs, les équipes de police et de santé de première ligne le ressentent.

Anouk Vollant, Marie-Claude Mallet et Alice Guimond l’annoncent à l’unisson. Elles n’ont jamais vu cela : 150 nouvelles demandes de service par mois environ depuis quelque temps. C’est près du double.

Malgré les efforts déployés, même si l’équipe de première ligne a anticipé les problèmes, l’inquiétude est palpable, car les demandes explosent en ce qui concerne les dépendances et la santé mentale.

Ce qui me fait peur, c’est la troisième vague, lâche Anouk Vollant. Celle de la santé mentale.

Un sondage Ipsos commandé par Radio-Canada a mesuré à quel point la pandémie avait influé sur les habitudes de consommation d’alcool, de cannabis et de tabac des Canadiens. Et la communauté innue n’y échappe pas, précise Anouk Vollant, l’isolement amène les gens à consommer plus, y compris des jeux vidéo pour les jeunes.

Le vaccin est une lueur d’espoir, mais la communauté vit un traumatisme et ça va prendre un certain temps avant de retrouver un certain équilibre.

Une citation de :Anouk Vollant, directrice des services communautaires

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