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Gérer une pandémie : une occasion pour les Innus de pousser plus loin l'autonomie

Uashat mak Mani-utenam a réussi à protéger sa population grâce à des décisions draconniennes.

Un homme dans un conteneur salue depuis une fenêtre.

Brian Jean-Pierre tient une des guérites contrôlant l'accès à la communauté.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À l’instar de nombreuses communautés autochtones, Uashat mak Mani-utenam a pris des décisions plus sévères que le gouvernement provincial pour éviter que le coronavirus ne se propage dans la communauté innue située sur la Côte-Nord. Une gestion tout en équilibre, difficile à trouver pour la communauté, mais qui pourrait, dans le futur, permettre plus d’autonomie. Premier reportage d’une série de deux.

C’est devenu un rituel. Tous les lundis après-midi depuis près d’un an, le comité des mesures d’urgence d'Uashat mak Mani-utenam se réunit. Une douzaine de responsables de divers secteurs : éducation, santé, infrastructures, loisirs, politique… discutent des décisions à prendre afin de protéger la population de 4500 âmes du coronavirus.

Tous se souviennent de la même période il y un an.

Le 26 mars 2020, soit deux jours avant que Québec ne confine les régions, dont la Côte-Nord, le conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam (ITUM) décrète un interdit d’entrée et de sortie de la communauté, sauf exception.

La communauté innue ferme ses portes, avec le début d’une longue série de mesures qui permettent de dresser un résultat plutôt positif : 12 cas répertoriés en un an.

Un homme de dos regarde deux écrans où apparaissent plusieurs personnes

Le chef de Uashat mak Mani-utenam, Mike McKenzie, en réunion virtuelle avec les responsables des différents secteurs de la communauté

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans son bureau du conseil, le chef Mike McKenzie scrute ses deux écrans et lance à la blague : C’est lui, c’est lui! Il montre un homme dans le quadrillage de visages qui apparaissent. L’homme répond : C’est moi le coupable, en riant.

Lui, c’est Kenny Fontaine, le directeur des sports et loisirs de la communauté. Celui qui a donné une belle frousse au conseil et qui, malgré lui, a sensibilisé l’équipe sur l’urgence d’agir.

Fin mars, Kenny Fontaine, très malade, a reçu un diagnostic positif à la COVID-19, le premier de la communauté, puis a été placé dans le coma pendant une quinzaine de jours. Ça nous a aidés à prendre des décisions plus sévères pour la province, et plus vite , lance le chef qui, comme les autres décideurs, a dû se mettre en isolement, puisqu’il avait été en contact avec M. Fontaine.

Le déclic

Un début d’aventure époustouflant, résume la directrice de la santé Karine Régis.

Ç'a été un choc pour le comité des mesures d’urgence, car la bombe venait de tomber dans le lieu où les décisions se prennent, mais en même temps, ça nous a mobilisés.

Une citation de :Karine Régis, directrice de la santé

Avec la surpopulation dans les maisons, beaucoup de maladies chroniques (diabète, hypertension artérielle…), de nombreuses personnes âgées, la communauté le sait, elle est vulnérable et si la COVID venait à se propager, ce serait catastrophique.

On devait aller plus loin dans les mesures, il fallait absolument qu’on évite une éclosion, précise Karine Régis.

En trois jours à peine, un plan de pandémie pour gérer la crise a été mis en place et dès le printemps, avant même Québec, le comité des mesures d’urgence a pris plusieurs décisions fortes : couvre-feu, confinement et même réquisition d’un hôtel pour le faire, instauration de guérites, distribution d’un millier de produits désinfectants dans les maisons…

Une femme pose devant un tableau

La directrice de la santé d'Uashat mak Mani-utenam, Karine Régis

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Mais cela ne s’est pas fait sans peine. Il y a eu des discussions, explique le chef. On essayait de trouver de l’information pour savoir avec qui on allait transiger. Est-ce que c’est la province qui va prendre les Premières Nations ou le fédéral? Normalement, c’est fédéral. Mais il fallait trouver les interlocuteurs autant provinciaux que fédéraux.

Chaque conseil de bande peut tout de même édicter ses propres règlements administratifs. De plus, afin d’avoir un poids politique et d’avoir des décisions concertées entre les différentes communautés, une cellule innue a été créée, avec l’appui des docteurs Stanley Vollant et Amir Khadir.

On écoute la santé publique (du Québec), mais on écoute aussi nos infirmières, nos médecins innus. Stanley Vollant est un médecin innu qui connaît les communautés, les coutumes, la santé précaire des Premières Nations, précise Mike McKenzie.

La particularité

Devant les cartes aériennes d'Uashat et de Mani-utenam, le directeur du service de Sécurité publique de la communauté Raynald Malec montre du doigt différents secteurs. Certains sont sous sa juridiction, d’autres non… et ce, parfois en traversant simplement la rue.

Un vrai casse-tête pour lui, car Uashat mak Mani-utenam, ce sont deux communautés séparées par 14 kilomètres, et le secteur Uashat est carrément dans la ville de Sept-Îles.

Lorsque mon DG m’a appelé pour me demander de faire un plan de confinement de la communauté, je me suis dit : ''Bon, comment je vais faire?'', car confiner une communauté qui est dans un milieu urbain, c’est tout un défi!

Une citation de :Raynald Malec, directeur de la Sécurité publique

En tout, 23 accès à la communauté devaient être contrôlés, alors plusieurs ont été fermés avec des barrières – et même des amoncellements de neige cet hiver – et cinq sont restés ouverts avec des guérites pour vérifier les entrées et les sorties.

Les effectifs de nuit ont été doublés pour assurer une surveillance accrue et une trentaine de personnes ont été embauchées aux guérites.

Un homme pose avec ses lunettes de soleil sur la tête, dehors.

Brian Jean-Pierre ne veut pas que la pandémie se propage dans sa communauté et monte la garde cinq jours par semaine pendant 12 heures.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le bras souvent en l’air pour saluer ceux qui passent, Brian Jean-Pierre travaille, depuis des mois, à la guérite tout près des Galeries montagnaises, un centre commercial qui appartient aux Innus. Les voitures ne cessent d’aller et venir, c’est l’heure de pointe, sourit-il en sortant du conteneur avec fenêtre qui donne sur le trottoir et qui lui sert de bureau.

Le panneau rouge avec l’inscription Nakai (arrêt en innu) bien en évidence avec des cônes orange, impossible de ne pas comprendre qu’il faut s’arrêter avant de pouvoir entrer dans la communauté.

Pourtant, plusieurs se sont essayés, raconte Brian Jean-Pierre. Au début, certains ont même dit croire qu’il faisait la guignolée, d’autres ont inventé des histoires. Mais l’homme ne perd ni sa vigilance ni son sourire malgré les journées de 12 heures, cinq jours par semaine.

J’ai déjà reviré le monde de bord plusieurs fois. Certains jouent la carte de l’innocence ou de l’oubli. Je commence à avoir l’habitude.

Une citation de :Brian Jean-Pierre

Une voiture s’arrête avec trois personnes à l’intérieur. Brian les questionne en innu. Même s'il les connaît, elles ne sont pas de la communauté et doivent donc préciser où elles vont – cette fois, un endroit autorisé –, et se présenter plus tard pour signaler leur sortie.

Un autre homme arrive. C’est un non-Autochtone. Brian le laisse passer, il le connaît aussi, car l’homme a un enfant qui va à l’école de la communauté et passe devant la guérite lorsqu’il a la garde de l’enfant.

Quand Brian repère des produits dans une voiture provenant de magasins qui ne sont pas du coin ou qu’on l’appelle pour signaler que des gens sont allés à Québec et vont revenir – la magie des réseaux sociaux où nombreux sont ceux à poster ce qu’ils font –, il leur demande de se garer dans le coin. Il appelle son superviseur, qui les envoie en confinement. Au besoin, il demande même l'appui de la police.

Car de manière générale, toute personne qui veut entrer dans la communauté ou un membre qui revient d’une zone orange ou rouge doit se confiner et passer deux dépistages en sept jours.

Brian Jean-Pierre a ce travail à cœur, il ne voudrait pas que le coronavirus fasse des malheurs dans la communauté. Je suis un peu fier, car je protège ma communauté. Ce n’est pas tout le monde qui peut entrer et je ne laisse pas non plus entrer n’importe qui sans qu’il y ait un suivi!

L’important est de contrôler les gens qui arrivent de l’extérieur de la région, affirme Raynald Malec, qui admet avoir un contrôle, mais pas à 100 %. Des personnes passent par les rues, sur les terrains privés, en forêt… Après un an, ce n’est toujours pas normal, mais c’est ancré pour les gens, on sait qu’il y a des points de contrôle. C’est moins pire qu’au début de la pandémie, souligne le chef de police.

La soupape

19 h. C’est l’heure du changement de quart pour les patrouilleurs du service de police. Jordan Rock passe en tenue civile tandis que Sonny Fontaine monte dans l’autopatrouille. Le métier a changé depuis la pandémie, assure Jordan Rock, policier dans sa communauté depuis onze ans.

Un agent de police au volant de son autopatrouille

L'agent Sonny Fontaine débute son quart de travail dans sa communauté

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Outre la distanciation sociale difficile à respecter lors des interventions policières et le port du masque, il y a les interventions pour s’occuper du monde qui arrive de l’extérieur.

Il y a le couvre-feu aussi à faire respecter, le port du masque et l’interdiction de rassemblements. Pour cela, le chef de police a dû faire des demandes à la province.

La loi sur la santé publique est une loi provinciale. Il a fallu cogner à la porte du ministère de la Sécurité publique pour dire : écoutez, les communautés autochtones, on existe aussi, on aimerait appliquer cette loi. Il y a un problème sur un territoire fédéral! Ils ont fait leurs devoirs, maintenant on peut donner des constats d’infraction liés à la loi sur la santé publique, explique Raynald Malec.

Depuis les fêtes, une douzaine de constats d’infraction ont été donnés, essentiellement pour des rassemblements de jeunes.

Donner une contravention est souvent le dernier recours, confie la police, qui privilégie les avertissements, car dans la communauté, tout le monde se connaît.

Quand tu donnes une infraction aussi salée [1550 dollars], tu risques de revoir la personne, mais on en a donné à des gens qui ne comprenaient vraiment, mais vraiment pas!, dit Raynald Malec.

La journée a été assez mouvementée pour un mercredi, lance Jordan Rock. Avec sa coéquipière Marie-Neige Fréchette, ils ont dû intervenir pour régler une chicane de couple. Ce qui n’étonne pas trop le chef de police.

Selon ses calculs, 90 % des appels portent sur des gens qui sont dans un autre état qu’un état normal : intoxiqué, psychotique…

Avant, ce n’était pas autant. C’est normal, tu confines les gens, tu les restreins… faut que la vapeur sorte, on le voit… il y a plus d’interventions avec des gens qui souffrent .

Des tombes ensevelies par la neige avec au fond une croix et un coucher de soleil.

Le cimetière de Mani-utenam au coucher de soleil

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans le cimetière de Mani-utenam, alors que le coucher de soleil projette une lumière orangée sur les tombes recouvertes de neige dans le froid mordant, Raynald Malec affirme que travailler dans une communauté où tout le monde se connaît a ses avantages et ses inconvénients, surtout lors de funérailles.

Le côté le plus difficile auquel on a dû faire face, c’est de faire respecter la distanciation sociale quand les familles étaient endeuillées. Aller tasser les gens au moment de la mise en terre et dire non, faut deux mètres, ce n’est pas le fun. C’est le côté que mes patrouilleurs et moi, on aime le moins dans notre travail.

Raynald Malec appréhende la suite. La question majeure désormais? Quand ça va arrêter? affirme-t-il en regardant ses troupes, car le personnel aussi commence à être fatigué d’être à l’affût tous les jours, ça pèse lourd!.

Le manque d’effectifs l’inquiète. Tout le monde recrute et il est bien difficile de faire concurrence aux services policiers de Montréal ou du Québec, il est aussi encore plus compliqué de trouver des policiers autochtones, une denrée rare.

L’autonomie à travers la pandémie

Le chef Mike McKenzie aime le rappeler : ici, on gère comme un gouvernement, que ce soit provincial ou fédéral, on gère l’éducation, l’infrastructure, les services sociaux, l’emploi, la santé, le développement économique…

Mais la pandémie a permis des discussions plus approfondies avec la province, surtout à travers la cellule de la nation innue, mais aussi avec le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Côte-Nord, affirme le chef.

Le volet santé avec le dépistage, les enquêtes épidémiologiques ou encore la vaccination menés dans la communauté par l’équipe santé de la communauté en sont de bons exemples.

On ressent une belle collaboration avec le CISSS, souligne Karine Régis, même une relation meilleure qu’avant.

Selon le chef, la pandémie et surtout sa gestion, va même permettre d’améliorer encore plus les relations ou les services qu’on donne aux Premières Nations.

D’ailleurs, Mike McKenzie rêve d’autonomie en matière de santé. Sur la table à dessin, comme il dit, il y a d’ailleurs un centre de santé qui serait annexé à une maison des aînés. Il rêve aussi de son propre hôpital pour pouvoir desservir en langue innue, selon leurs coutumes et leurs valeurs.

La pandémie va aider à démontrer qu’on est capable d’être autonome, mais aussi d’avoir notre propre expertise. Je la vois depuis un an

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