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La réconciliation vue de l'Australie

L'histoire des Aborigènes d'Australie suit une trajectoire très similaire à celle des Autochtones du Canada. Y a-t-il alors des leçons à tirer de l’expérience australienne pour les Premières Nations du Canada?

Une jeune femme est en train de planter dans le sol une main rouge. Autour d'elle, des dizaines de mains similaires sont déjà plantées. Elles sont de couleurs jaune (le soleil), rouge (la terre du désert) et noire (la couleur de leur peau).

Dans le cadre de la Semaine de la réconciliation de 2016, le drapeau aborigène est reconstitué avec une mer de mains qui symbolisent désormais le soutien pour la réconciliation, les droits et le respect.

Photo : afp via getty images / William West

Mathias Marchal

Ils n'ont fait partie du recensement qu'à partir de 1971. Leurs enfants (surtout ceux considérés de race mixte) ont été enlevés et placés en pensionnat (ou dans des familles blanches), dans une perspective de génocide culturel.

Leurs terres ont été accaparées par les colons britanniques en vue de leur exploitation. Ils ont été ghettoïsés dans des réserves appelées « missions ». Leur émancipation est relativement récente (les années 1960) et a mené à des excuses de l’État et à un processus de réconciliation qui s'est amorcé en 2008.

Est-ce que ce processus de réconciliation en Australie donne des résultats? Oui et non, indiquent les spécialistes consultés, mais l'intention est là. Voici une liste (non exhaustive) de quatre pistes qui mériteraient d’être explorées au Canada (si ce n’est pas déjà fait).

1- Des occasions de se réconcilier

Institué en 1998, le Sorry Day est l’occasion de se rappeler, chaque année, les actes commis contre les Aborigènes d’Australie. L’instauration de cette journée (fériée à certains endroits) a abouti, 10 ans plus tard, aux excuses publiques officielles du gouvernement australien (la même année que le Canada, qui ne s’est toutefois excusé que pour les pensionnats).

Récemment, l’hymne national a été légèrement modifié afin d’être plus inclusif. Le passage for we are YOUNG and free qui niait plus de 60 000 ans de présence aborigène a été remplacé par for we are ONE and free. Les avis restent toutefois partagés sur la portée du geste, même au sein de la population autochtone.

Actuellement, c’est la question de la fête nationale qui fait débat. Alors que l’Australia Day est célébré chaque 26 janvier, pour les Aborigènes et les Insulaires du détroit de Torres, c’est une journée de deuil. Il s’agit en effet de l’arrivée, en 1788, des premiers colons (des bagnards et leurs geôliers) et du début de leurs problèmes.

Les Aborigènes militent depuis longtemps contre cette commémoration et ont reçu cette année le soutien de la Fédération de cricket, ce qui a soulevé le courroux du gouvernement conservateur.

Chaque petit geste comme changer le libellé d'un match de cricket ou changer un mot dans l'hymne national, et peut-être même changer la date de l'Australia Day, crée une petite ondulation qui finira par créer une vague.

Une citation de :Minda Murray, membre de la communauté Yorta Yorta et chercheuse au Centre for Aboriginal Economic Policy Research

Au Canada, et en Australie, il y a des efforts de rapprochement qui sont faits. Mais les grands gestes de réconciliation, malgré leur portée symbolique, changent encore relativement peu de choses au quotidien , note l’anthropologue québécoise Annick Thomassin, qui vit en Australie depuis plus de 13 ans et travaille à la National University of Australia.

Habillé et maquillé de façon traditionnelle, un homme tient dans ses bras un bébé devant la traditionnelle mer de mains, symbole de la réconciliation.

Max Eulo tient un bébé dans ses mains, pendant que sa mère les prend en photo, lors de la journée de réconciliation.

Photo : Reuters / David Gray

Changer une date ne change effectivement rien pour une famille autochtone pauvre vivant dans un logement surpeuplé en plein milieu de la brousse, sans eau ni système septique, convient Minda Murray.

Je pense néanmoins que c'est important, car cela génère une conversation […] On ne reconstruit pas une relation avec quelqu'un avec qui on a été en conflit sans d'abord aborder le sujet du conflit. Une partie de cela implique de dire la vérité en osant la nommer, car il y a une profonde honte nationale ici.

Alors qu’une partie de la population demande qu’on arrête de regarder en arrière en se flagellant, d’autres soulignent l’importance de rétablir la vérité sans pour autant déboulonner les statues controversées, qui sont autant d’occasions de se rappeler le passé sombre de l’Australie.

2- Reconnaissance sportive et culturelle

Contrairement aux Autochtones du Canada, les Aborigènes ont largement l’occasion de se faire valoir en sport et en culture, même si le prix à payer est parfois élevé. Parlez-en à Adam Goodes, légende du footy et élu Australien de l’année en 2014. Ce dernier a mis fin à sa carrière après avoir été pris en grippe par les spectateurs à la suite d’une altercation avec un partisan l’ayant traité de singe.

L'athlète pose pour les photographes avec le drapeau aborigène et le drapeau australien.

Le Comité olympique est très strict quant à l'emploi de drapeaux. Cathy Freeman a néanmoins pu célébrer sa victoire au 400 m des JO de Sydney, en 2000, en portant aussi le drapeau aborigène.

Photo : Getty Images / Mike Powell

Avant lui, plusieurs centaines d’Aborigènes avaient tracé la voie.

Eddie Gilbert, en cricket, dans les années 1930. Evonne Goolagong, sept fois gagnante d’un tournoi de tennis du Grand Chelem dans les années 70. Ou Arthur Beetson, premier capitaine aborigène d’une équipe nationale australienne (rugby) en 1973.

À l’image de Cathy Freeman, qui a arboré le drapeau aborigène après sa victoire au 400 mètres des JO de Sydney, ces sportifs servent de modèle aux jeunes et n’hésitent souvent pas à descendre dans l’arène politique pour dénoncer le racisme.

Je suis heureuse que d'autres sports comme le cyclisme aient une représentation aborigène, confie Minda Murray, qui a été professionnelle pendant 9 ans. Elle évoque aussi Patty Mills, basketteur du détroit de Torres, qui joue maintenant en NBA, un autre sport auquel les peuples autochtones ne participent généralement pas.

C'est peut-être une indication que les choses changent dans ce pays.

Une citation de :Minda Murray

Même constat du côté culturel. Des séries humoristiques telles que Bush Mechanics (Nouvelle fenêtre), Black Comedy (Nouvelle fenêtre) ou la série de science-fiction Cleverman, diffusée aussi aux États-Unis, mettent en valeur la culture aborigène en s’écartant des scénarios misérabilistes habituels. Le téléjournal de NITV News est en outre exclusivement consacré aux nouvelles reliées à la communauté.

Cette visibilité ne doit rien au hasard, le gouvernement australien misant notamment sur le sport et la culture comme vecteur d'émancipation des Aborigènes. Actuellement, 2,9 % du budget fédéral est destiné aux Aborigènes et aux insulaires du détroit de Torres (2,3 % au Canada), et c’est sans compter les budgets des États australiens, qui représentent plus de la moitié des dépenses totales.

Mais investir ainsi contribue-t-il réellement à la réduction des différences socio-économiques entre Blancs et Aborigènes telle que ciblée par la politique gouvernementale (Closing the Gap policy (Nouvelle fenêtre))? Une étude du chercheur Nicholas Biddle dans la revue Social Policy Connections apporte de sérieux bémols (Nouvelle fenêtre).

Indicateurs pour les Autochtones d'Australie

  • Taux de mortalité à la naissance : -30 % depuis 10 ans (mais objectif : -60 %).
  • Maternelle 4 ans : 86 % d'inscrits (objectif de 95 % en 2025)
  • Scolarisation (72 % des Aborigènes scolarisés à 15 ans contre 89 % des allochtones).
  • Taux d’emploi inchangé depuis 10 ans (44 % chez les Aborigènes et 75 % chez les allochtones)
  • Espérance de vie : écart stable de 8 ans entre les deux groupes de population.
  • Prisons : 29 % des prisonniers sont autochtones, alors qu’ils sont 3,3 % de la population.

3- Créer des occasions de rapprochement

Créer des ponts entre Autochtones et allochtones en misant sur le partage des connaissances aborigènes autour de la technique du brûlis, c’est l’idée derrière la Firesticks Alliance Indigenous Corporation. Créé en 2018, l’organisme organise notamment des ateliers où est enseignée cette technique qui permet de brûler les feuillus, ce qui du même coup nourrit la terre tout en évitant de donner aux incendies le combustible nécessaire pour progresser.

Trois jeunes Aborigènes et une femme blanche sont regroupés pour une activité.

La Firesticks Alliance Indigenous Corporation fait appel au brûlis culturel comme vecteur de rapprochement.

Photo : Facebook Firesticks Alliance

Pour les propriétaires terriens blancs, c’est l’occasion d’en apprendre plus sur cette méthode millénaire fort utile, et pour les Aborigènes, cela permet notamment d’avoir accès à des terres ancestrales dont l’accès leur est parfois refusé. Mais surtout, c’est l’occasion de se rencontrer.

Depuis deux ans, Ginibi Robinson, membre de la communauté Githabul, a participé à quatre ateliers de brûlis culturel.

Pour moi, c'était vraiment une guérison. Je sentais pour la première fois depuis longtemps que je remplissais vraiment mon obligation envers Country (le territoire).

Une citation de :Ginibi Robinson, membre de la communauté Githabul

À une exception près, elle a eu l’impression que l’expérience a aussi été une révélation chez tous les non-Autochtones. Cette expérience, cela réinitialisait presque ce à quoi nos relations auraient pu ressembler dès le départ, dit-elle.

Ces rencontres entre Autochtones et non-Autochtones ont le potentiel d’engendrer des relations durables. Les propriétaires de cette propriété où nous avons fait le brûlis culturel, leurs perceptions envers nous ont changé pour toujours. Pareil pour le capitaine du service incendie, selon elle.

Tu sais, ça me donne espoir. Je pense que ce que nous avons réalisé avec les brûlis culturels, ici à Captains Flat, un petit village minier de 600 âmes, ce n’est que le début de la conversation.

4- L'épineuse question territoriale

Pas facile de vulgariser la question des territoires ancestraux qui, en Australie aussi, est au cœur des litiges.

Moralement parlant, l’entièreté de l’Australie est un territoire aborigène et les îles entre l’Australie et la Papouasie Nouvelle-Guinée appartiennent aux insulaires du détroit de Torres.

Une citation de :Annick Thomassin, anthropologue

Légalement parlant, environ 46 % du territoire a maintenant été reconnu comme étant de propriété autochtone. Mais il y a différentes formes de régimes, ajoute-t-elle en précisant que la plupart de ces titres de propriété ne sont pas exclusifs et aucun d'entre eux n'inclut la possession du sous-sol et des ressources minières.

Par contre, les droits territoriaux aborigènes dans le Territoire du Nord sont issus de l'Aboriginal Land Rights Act (ALRA) de 1974 et donnent aux communautés qui en sont détentrices un droit de veto sur l’exploration minière. C'est la législation la plus puissante en matière de droits territoriaux en Australie.

Les autres droits au territoire et titres de propriété sont généralement non exclusifs et ne donnent que le droit de négocier des compensations monétaires avec les compagnies minières.

Une famille aborigène au grand complet pose devant le rocher.

Pour les Aborigènes, le rocher Uluru est l'un des arrêts le long du chemin parcouru par les ancêtres au Temps du rêve, qui correspond à la période de la formation du monde. C'est un site sacré que les Aborigènes n'escaladent pas, contrairement aux touristes... jusqu'en 2019.

Photo : afp via getty images / Saeed Khan

Cette reconnaissance territoriale a mené à l’émergence d’aires protégées autochtones (Indigenous protected areas), un modèle qui suscite l’intérêt de plusieurs communautés au Canada, mentionne Annick Thomassin. Le cas le plus connu étant le site sacré d'Uluru, dont l'ascension est désormais interdite. Même Google a dû retirer ses images et s'en tenir au sentier qui longe le pied du rocher qui, lui, reste ouvert.

En parallèle, certains États ont entamé un processus qui aboutira d'ici quelques années à la signature de traités. C'est le cas dans l'État de Victoria, où se trouve la ville de Melbourne.

Le grand public croit à tort que des traités sont en cours de négociation. Ce qui se négocie en ce moment, c'est la position de l'Assemblée concernant les mécanismes sous-jacents aux traités, mentionne Minda Murray. Celle-ci explique que la vérité sera au cœur du processus, mais aussi la question de la souveraineté.

Il n'y a actuellement pas de discussions avec le gouvernement fédéral, qui est terrifié d'aborder le sujet. Mais qu’en serait-il si l'État de Victoria peut prouver que des souverainetés peuvent coexister?

Une citation de :Minda Murray

J'espère que d'autres États poursuivront dans les traces de l'État de Victoria et qu'il y aura un jour un point de bascule que le fédéral ne pourra plus ignorer.

La chercheuse conclut sur une pointe de philosophie en paraphrasant une citation lue sur Instagram et dédiée aux Blancs : Nous ne vous blâmons pas directement pour les systèmes coloniaux mis en place à l'époque et dont vous bénéficiez encore. Mais c'est à vous de contribuer au changement; dire la vérité et participer au processus de guérison en fait partie.

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