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Chronique

Ces femmes qui n’avaient pas de voix

Une femme porte un masque où l'on peut lire : Justice pour Joyce.

Mirella Dubé, une cousine de Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Edith Bélanger

Vous avez sans doute vu dans les derniers mois le symbole visant à sensibiliser le public à la réalité de la violence faite aux femmes et aux filles autochtones. Il s’agit d’une image forte : l’empreinte d’une main, rouge sang. Parfois apposée sur la bouche, cette image en dit long, car elle n’évoque pas seulement la violence, mais aussi le silence auquel ont trop longtemps été réduites les femmes autochtones dans ce pays.

L’histoire des hommes

Les premiers récits historiques qui relatent l’époque des premiers contacts entre les peuples autochtones de l’Amérique et les Européens parlent somme toute assez peu des femmes, sauf pour les réduire à des créatures inférieures et sexualisées. Par exemple, l’extrait suivant tiré du récit de Samuel de Champlain laisse transparaître les biais inconscients qui influençaient la perception des premiers explorateurs : « … quand une fille est en l’âge de quatorze ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs et amis et aura compagnie avec tous ceux que bon lui semblera… ». Avouez que cela devait être bien pratique pour un équipage d’hommes de voir les femmes autochtones sous cet angle.

En effet, hormis de nombreux extraits comme celui-ci, destinés à frapper l’imaginaire des monarques et de leur cour, rares sont les mentions du rôle des femmes dans l’ordre social ou encore de l’équilibre pourtant bien évident des forces masculines et féminines au sein des récits de la création.

À quoi attribuer ce silence? Peut-être est-il dû à une vision ethnocentriste par laquelle les nouveaux arrivants ne voyaient leur vis-à-vis qu’à travers leur filtre social, culturel et religieux. Ou peut-être cet oubli était volontaire et faisait partie du grand projet de la conquête, bien ancré dans les principes de la doctrine de la découverte.

Entre ces deux hypothèses, je privilégie la seconde, car la suite de l’histoire nous apprend que c’est en réduisant les femmes au silence que s’est opéré le processus de colonisation du Canada.

Le diable porte une robe

Dans la cosmologie traditionnelle de la nation Wolastoqey, on retrouve un équilibre parfait entre les forces de la création. Il y a un principe féminin et un principe masculin à l’origine du monde. Or, dès l’arrivée des missionnaires, seul le principe masculin a été retenu. Les Jésuites et les Récollets assimilaient Kci-montu à Dieu pour convaincre les sauvages qu’au fond d’eux ils étaient déjà rompus à la foi catholique. Puisqu’il ne peut y avoir qu’un seul Dieu, le principe féminin Kci-niwesq est devenu… le diable. Comme c’est pratique, n’est-ce pas ?

Au nom du père

Une autre tactique utilisée pour bien asseoir le modèle patriarcal européen s’est faite par le biais du baptême. Depuis des temps immémoriaux, plusieurs communautés avaient une structure sociale basée sur l’appartenance au clan, transmise à un enfant par sa mère. Par le mariage, les hommes rejoignaient l’organisation familiale de la femme. En imposant, par le baptême, l’utilisation de noms de famille français et la filiation par le père, ce sont des millénaires d’histoire qui s’effaçaient. Et que dire des noms de famille qui étaient utilisés? Souvent il s’agissait des prénoms des missionnaires… bien sûr exclusivement masculins.

Intrusion dans la sphère privée

Si les femmes étaient le pilier central des sociétés autochtones, il va sans dire que, pour assimiler ces groupes conformément au projet colonial canadien, il fallait viser au bon endroit, là où ça fait mal. C’est ainsi que, par le biais de trois tactiques ciblant spécifiquement les femmes autochtones, le gouvernement a entrepris de faire table rase des organisations traditionnelles.

1969

On lit souvent que c’est l’année à partir de laquelle les femmes autochtones ont obtenu le droit vote, mais on devrait dire que c’est l’année à partir de laquelle les femmes autochtones ont retrouvé leur droit à prendre part à la gouvernance de leur communauté. En effet, par l’imposition de la Loi sur les Indiens, le gouvernement canadien a forcé toutes les bandes indiennes à se doter d’un conseil de bande élu selon le modèle des municipalités. Bien évidemment, les femmes ne pouvaient pas être élues ni même voter, et ce, peu importe la manière dont les groupes étaient organisés avant l’imposition de ces mesures. Ce faisant, on éliminait sciemment leur participation à la gouvernance des communautés au profit de l’établissement de structures paternalistes et eurocentristes.

Le colonisateur s’invite sous les draps

Autre forme de violence coloniale : l’intrusion du gouvernement dans l’intimité des femmes autochtones par les dispositions de la Loi sur les Indiens régissant la perte de statut en fonction du mariage. Cette attaque a été menée sur deux fronts : tout d’abord, les femmes autochtones qui mariaient des non-Indiens perdaient leur statut, ce qui les privait, ainsi que leurs enfants, de prendre part à la vie de leur communauté. Ensuite, les femmes blanches qui mariaient des hommes autochtones, elles, gagnaient un statut d’Indien, ce qui leur permettait de faire entrer leurs valeurs et modes de vie non autochtones dans les communautés.

Comment appelle-t-on une mère sans enfant?

Troisième tactique, et non la moindre, l’enlèvement des enfants. Sous prétexte de la civilisation, déguisée sous l’enrobage des vertus de l’éducation, des générations d’enfants autochtones ont été enlevées aux soins de leurs parents. Cette agression ultime contre la féminité et la maternité était en quelque sorte l’aboutissement de décennies de politiques basées sur le mépris envers les femmes des premiers peuples. Aujourd’hui, partout au pays, la désorganisation des communautés, les taux de représentation carcérale et de victimisation qui affectent les femmes et les filles autochtones ne sont que l’écho de ces siècles où elles ont été réduites au silence.

En cette journée internationale des femmes, je tiens à rendre hommage à toutes celles qui se sont battues pour que cessent ces injustices. Grâce au courage de femmes comme Sandra Lovelace-Nicolas, Mary Two-Axe Earley, Phyllis Webstad, Delilah Sauders et plus récemment Joyce Echaquan, le silence n’est plus une option.

Faisons entendre notre voix.

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