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Chronique

Décoloniser la sphère politique autochtone, mission impossible?

Peinture autochtone.

Kekwan ka wapataman? / Que vois-tu? de l'artiste atikamekw Eruoma Awashish Acrylique et encre de Chine sur papier 300g 17’’x12’' 2021

Photo : Gracieuseté / Galerie AMF

Edith Bélanger

La semaine dernière, le Conseil des Atikamekw de Wemotaci annonçait qu’il se retirait graduellement du Conseil de la Nation Atikamekw (CNA), organisation qui regroupait jusqu’à présent les trois communautés de Wemotaci, Manawan et Opitciwan.

Dès le mois d’août précédent, les tensions entre les élus de la communauté Wemotaci et leur conseil tribal étaient déjà tendues alors que cinq conseillers avaient présenté leur démission pour protester contre ce qu’ils alléguaient être un manque de transparence de la part du CNA.

Ce n’est pas la première fois que l’on voit cette opposition entre deux organes de gouvernance autochtone.

Au contraire, les conflits opposant les élus de conseils de bande à des organisations représentatives sont chose courante au Canada.

Pourtant, les structures de gouvernance rassemblant différentes communautés des Premières Nations visent généralement à pallier un problème fondamental : la nature coloniale des conseils de bande. Or, il semble que la cible est ratée et que, malheureusement, la décolonisation soit beaucoup plus pénible que prévu.

En effet, il convient de se rappeler que dès l’entrée en vigueur de la Loi sur les Indiens en 1876, la Couronne britannique a imposé un seul et unique mode de gouvernance afin de garder le contrôle sur les réserves indiennes : les conseils de bande élus.

Ce faisant, le gouvernement souhaitait faire une croix sur les modes de gouvernance traditionnels que les différentes nations autochtones avaient développés, maturés et nourris depuis des millénaires en fonction de leurs réalités géographiques, sociales et culturelles.

Des communautés, une seule nation

Au-delà de la décolonisation, la recherche d’unité semble aussi avoir été un moteur important derrière la création de supra-organisations regroupant différentes communautés. En effet, avant la création des bandes indiennes par la politique de mise en réserve, l’organisation sociale des nations autochtones était beaucoup plus fluide et reflétait davantage les mouvements des peuples sur leur territoire.

Bien sûr, la stratégie de diviser pour mieux régner ne servait que les autorités coloniales. Pas étonnant alors que plusieurs groupes cherchent à renouer avec cette identité nationale forte de siècles d’histoire commune en se regroupant.

Mais pourquoi donc cela s’avère-t-il si ardu?

Loin de moi l’idée de faire l’analyse de la situation spécifique aux communautés atikamekw, car je ne suis pas au fait de toute la situation, néanmoins en fonction des réalités observées ailleurs, je vois déjà quelques pistes d’explication.

Frontières coloniales

Par exemple, si je regarde ce qui se passe du côté de la nation Wolastoqey (malécite) je constate que le conseil tribal qui a été formé pourra difficilement répondre à l’objectif de décolonisation, puisqu’il se base sur un découpage territorial, lui aussi imposé de l’extérieur sans égard aux premiers peuples.

Alors que la nation Wolastoqey regroupe huit communautés réparties sur deux provinces et un État américain, le conseil tribal ne regroupe que certaines des communautés situées au Nouveau-Brunswick.

On peut se demander quel est l’avantage de reconnaître la légitimité de frontières coloniales dans la création d’une structure politique qui, pourtant, n’a pas à les considérer, sauf pour des considérations purement administratives.

L’argent ne change pas le monde, sauf que…

Est-ce possible que ce soit des enjeux financiers qui justifient la conformité à des découpages cartographiques ou encore l’adoption de modèles de gestion très éloignés de ceux de nos ancêtres?

Après tout, quand il est question de développement, c’est l’argent qui est le nerf de la guerre et les communautés autochtones n’échappent pas à cette règle.

Les responsabilités qui incombent aux conseils de bande sont gigantesques, même quand on les compare à celles des municipalités, et pourtant, le rapport de force avec le fédéral est loin d’être équilibré.

Peut-être est-ce dû au fait que, lors de l’adoption de la Loi sur les Indiens, les autorités croyaient que ce serait temporaire puisqu’en quelques décennies, tous les Sauvages seraient assimilés.

Quoi qu’il en soit, plusieurs analystes, et j’en suis, suggèrent que la dépendance des Premières Nations envers les fonds fédéraux, conséquence d’un système paternaliste, est un réel frein à l’autodétermination des peuples autochtones et empêche de penser à la création de structures plus souples basées sur les gens plutôt que sur l’argent.

Le pouvoir au peuple

Dernière piste de réflexion pour expliquer l’échec de la décolonisation par les organismes de représentation : la conception moderne de la démocratie.

Il me semble étrange de retrouver autant le modèle du suffrage universel comme outil pour déterminer qui sera en position de leadership.

C’est un peu comme si on avait assimilé complètement l’idée que la démocratie équivaut nécessairement à la mécanique du vote, alors qu’un simple coup d’œil aux traditions juridiques des Premières Nations nous fournit bien d’autres modèles par lesquels le peuple peut exercer son pouvoir.

Or, si l’on cherche à se décoloniser, à recréer une unité et à élaborer des espaces décisionnels à l’image de nos sociétés, il faut peut-être prendre quelques pas de recul en réfléchissant en profondeur au sens du terme autodétermination qui, en plus de désigner un droit inhérent, peut aussi s’entendre comme une forme de responsabilité qui incombe aux gouvernements autochtones.

Eh oui, une de plus…

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