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Appropriation culturelle : des Abénaquis se portent à la défense de Sylvain Rivard

Un homme accoté à un mur.

Sylvain Rivard est un artiste pluridisciplinaire et anthropologue du vêtement.

Photo : Radio-Canada / Josée Bourassa

Des membres inscrits de la communauté abénakise d’Odanak prennent leurs distances du Grand Conseil tribal des Abénakis qui a décidé d’appuyer publiquement le conseiller Jacques Thériault-Watso, qui estime que l’artiste multidisciplinaire Sylvain Rivard n’est pas Abénakis et qui l’accuse d’appropriation culturelle. Ils pressent le Conseil des Abénakis d’Odanak d’intervenir et d'organiser une consultation populaire pour débattre de la question.

Le Grand Conseil de la Nation Waban-Aki a publié le 5 novembre dernier un communiqué dans lequel il dit ne pas reconnaître les prétentions de Sylvain Rivard en matière de descendances abénakises. Il dénonce sa démarche qu’il considère comme étant de l’appropriation culturelle.

M. Rivard a pu se construire un crédit culturel profitable auprès des Abénakis, et ce, en dépit de toute reconnaissance identitaire, a-t-il dénoncé, jugeant que l’artiste ne devrait bénéficier d’aucune tribune en tant que représentant culturel des Premières Nations.

Dans une lettre obtenue par Espaces autochtones, Élise Boucher-DeGonzague, Guy O’Bomsawin, Hélène O’Bomsawin et Nicole O’Bomsawin affirment que la position du Grand Conseil tribal des Abénakis ne reflète pas celle de la communauté en général et ils s'en dissocient.

Il faut bien noter que ce ne sont pas les Abénakis d’Odanak qui accusent Sylvain Rivard d’appropriation culturelle, mais le conseiller Jacques Thériault-Watso, avec l’appui du Grand Conseil tribal des Abénakis, sans que cette instance n’ait au préalable obtenu l’aval du Conseil des Abénakis d’Odanak, déclarent-ils.

Cette sortie publique intervient après la diffusion d’un reportage à l’émission Enquête, le 21 janvier dernier, consacré aux Métis et à certains considérés comme étant des usurpateurs. Dans l’émission, il est notamment question de Sylvain Rivard, l’artiste qui divise la communauté d’Odanak.

Homme vêtu d'un haut de peau et de fourrure

Sylvain Rivard est reconnu pour ses créations vestimentaires.

Photo : Radio-Canada / Josée Bourassa

Les signataires de la lettre font valoir que les Abénakis ne mènent pas une lutte contre l’appropriation culturelle, puisque c’est plutôt sur la valorisation culturelle et le partage des savoirs sans égard aux statuts que notre communauté se concentre.

Un gros malaise

En entrevue, Guy O’Bomsawin dit qu’il existe un gros malaise au sein de la communauté au sujet du dossier Sylvain Rivard. On ne comprend pas l’affaire. On ne comprend rien à ça parce qu’on est plutôt universalistes, lance-t-il.

Guy O’Bomsawin affirme qu’il n’y a pas eu d’approbation préalable du conseil de bande pour la diffusion d’un communiqué de presse du Grand Conseil qui fait allusion à Sylvain Rivard.

Le problème, c’est qu’on se dit : Mais pourquoi ce n’est pas le chef ou le conseil de bande qui a décidé d’éjecter Sylvain Rivard?, demande-t-il, précisant que le Grand Conseil n’a pas autorité sur les Abénakis. C’est le conseil de bande qui a une certaine autorité sur ses membres.

Il n’y a pas eu de consensus. Il n’y a pas eu de réunion publique là-dessus ou de référendum si on veut pour expliquer aux gens ce qui arrive avec ça.

Une citation de :Guy O’Bomsawin

Il réclame la tenue d’une consultation publique pour faire le point sur cette affaire. De plus, il demande au conseil de nommer Sylvain Rivard membre honoraire des Abénakis.

Il n’y a aucune raison de ne pas nommer cette personne membre honoraire des Abénakis. Au contraire, il mérite ça, opine-t-il. L’homme considère que Sylvain Rivard met en valeur les Abénakis. C’est un apport pour la communauté, souligne-t-il.

Définir un Autochtone

Guy O’Bomsawin estime que définir, voire reconnaître un Autochtone constitue un exercice bien plus complexe que la simple généalogie. Il est d’avis que cela dépasse largement l’application de la Loi sur les Indiens.

Selon lui, les registres publics ne sont pas fiables. Il souligne entre autres que bon nombre d’Autochtones portent de faux noms qui trahissent leur vraie identité. Au Québec, beaucoup de noms ont été changés à la naissance, illustre-t-il.

Guy O’Bomsawin.

Guy O’Bomsawin.

Photo :  courtoisie

Ils donnaient un prénom à une famille abénakise au lieu de l’enregistrer sous le nom abénaquis ou algonquin. Beaucoup de familles à prénom étaient d’origine autochtone, poursuit-il.

Et parfois, les informations manquaient. Il raconte avoir vu dans le passé un registre contenant l’inscription suivante : né d’un Sauvage. Il portait un nom, mais quel nom?, demande-t-il.

Par ailleurs, il tient à éclaircir une confusion bien répandue : On défend le fait que ce n’est pas parce que quelqu’un dit qu’il est d’origine abénakise qu’il se dit Abénakis officiellement. Ça, c’est la terrible confusion qu’il y a entre l’inscription, qui est quelque chose d’administratif, et les liens du sang remontant évidemment à quelques générations, sinon plusieurs. Être ou ne pas être Abénakis n’a d’ailleurs en soi aucune importance au quotidien.

Les réserves, de même que le fait d’affirmer être de telle race ou de telle tribu dans l’intention de se démarquer, ne sont que source d’un racisme inversé qui n’a pour effet que de susciter le rejet, l'intolérance, la confrontation, les conflits.

Une citation de :Guy O’Bomsawin

M. O’Bomsawin voit un danger à agir comme l’a fait le Grand Conseil tribal des Abénakis, c’est-à-dire en rejetant des individus. Les impacts sont concrets, fait-il remarquer. Déjà, des contrats ont été perdus à Odanak, indique-t-il. Quand ils soulèvent une chose semblable, de commencer à exclure des gens, bien, nous on va se faire exclure de la société majoritaire, parce que ça se joue à deux cela [ce jeu-là], avise-t-il.

Personnaliser le débat

De son côté, Nicole O’Bomsawin, signataire de la lettre et anthropologue de formation, reproche au Grand Conseil tribal des Abénakis d'avoir personnalisé le débat entourant la question de l'appropriation culturelle en citant le nom de Sylvain Rivard.

De mettre le nom de Sylvain de façon publique comme cela pour en faire un exemple, je suis pas d'accord. [...] De là de nommer quelqu'un, de lui faire porter l'odieux de l'exemple au nom des Autochtones et au nom des Abénakis, je trouve que c'est parti dans une direction qui n'est pas acceptable, juge-t-elle.

Mme O’Bomsawin ne croit pas que Sylvain Rivard s'adonne à de l'appropriation culturelle. Elle estime d'ailleurs que l'expression peut avoir un sens différent pour certaines personnes, comme pour le concept de racisme systémique. Chacun peut donner sa propre définition, constate-t-elle.

Nicole O’Bomsawin.

Nicole O’Bomsawin.

Photo :  courtoisie

Elle souligne la position développée par le Conseil des arts du Canada pour prévenir l'appropriation culturelle : toute personne qui désire collaborer avec les peuples autochtones dans le cadre d'un projet doit nécessairement impliquer un bénéfice pour la communauté. Il faut qu'il y ait un retour à la communauté, ce que Sylvain a fait, assure-t-elle.

De plus, elle déplore le traitement réservé à Sylvain Rivard, qu'elle qualifie de harcèlement et d'injuste. Ce qui a choqué c'est que les gens ont commencé à lui dire : si tu as des origines abénakises, prouve-le. Tu es de quelle famille? Alors, il s'est fait harceler sur Facebook à toutes les fois qu'il publiait quelque chose. C'est qui ta famille abénakise?, explique-t-elle.

Une discussion franche

Nicole O’Bomsawin pense que cette affaire nuit à toute la communauté, pas seulement à Sylvain Rivard. Selon elle, le communiqué émis par le Grand Conseil tribal des Abénakis braque les projecteurs sur sa communauté de façon indue.

Ça met les Abénakis un peu comme si on portait le flambeau de la défense, à travers tous les Autochtones, de l'appropriation culturelle au Québec.

Une citation de :Nicole O’Bomsawin

On s'est levé beaucoup, les Abénakis. On a fait des luttes. Les Femmes autochtones du Québec sont nées beaucoup par les Abénakises, entre autres. On est capables de faire des luttes. On est capables de se battre pour nous, mais pas contre des personnes, précise-t-elle.

Nicole O’Bomsawin peine à justifier le silence du chef du Conseil des Abénakis d’Odanak, Richard O’Bomsawin. On ne comprend pas pourquoi il n'est pas sorti publiquement, déclare-t-elle. Je m'explique mal comment ça se fait qu'il n'ait pas pris son rôle de chef en disant que lui-même n'était pas en accord avec cela. Mais ça, c'est un mystère!

Elle plaide, elle aussi, pour une rencontre publique. Il ne faudrait pas que ce soit virtuel, il faut que ça soit en personne. Pour avoir des discussions franches, il va falloir qu'il y ait des gens pour modérer l'assemblée, une personne qui n'est pas impliquée dans les parties, affirme-t-elle.

Elle mentionne au passage que le clan adversaire souhaite organiser un forum sur l'affirmation identitaire. Je ne suis pas sûre que c'est de cela qu'on veut parler, mais c'est sûr que cela en ferait partie, opine-t-elle.

Dans le fond, l'idée de faire une rencontre ce n'est pas nécessairement de dire on est là pour défendre Sylvain Rivard. On va être là pour parler de l'appropriation culturelle, puis qu'est-ce que ça signifie et qu'est-ce que ça représente. Et comment nous on s'intègre en tant qu'Abénakis là-dedans?, détaille-t-elle.

Le mot du chef

Le chef du Conseil des Abénakis d’Odanak, Richard O’Bomsawin, n'a pas voulu commenter l'affaire. Au téléphone, il nous a plutôt renvoyés au mot qu'il a publié dans l'édition hivernale du journal local. C'est suffisamment clair pour mes concitoyens, a-t-il brièvement dit, refusant toute explication supplémentaire.

Je voudrais parler d'une question qui se pose dans notre communauté/pays, celle de l'appropriation culturelle par rapport à l'appréciation culturelle. Dans les histoires que l'on me raconte, je ne crois pas que nos ancêtres se soient disputés à propos de l'appropriation. J'entends toujours des histoires sur notre ouverture à accueillir d'autres nations. Nous avons appris et partagé entre nous ainsi qu'avec d'autres nations, écrit-il dans le Mot du chef.

Nous devons travailler ensemble afin que notre peuple puisse s'épanouir, sans exclusion. Nous devons continuer à restaurer les morceaux brisés de notre patrimoine. Un patrimoine si décidément perturbé par un "monde civilisé" qui ne voit aucune valeur dans le respect de notre réalité différente, déclare-t-il vers la fin de son message.

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