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Itinérance : quand une expertise autochtone de Québec vient en aide à Montréal

Le Centre multiservices Mamuk via Missinak offre de la sécurisation culturelle par des services axés sur le savoir-être et le savoir-faire.

Des gens assistent à la cérémonie traditionnelle autochtone.

Commémoration de la tente du square Cabot

Photo : Photo courtoisie de André Toupin

Maria-Louise Nanipou

La gestionnaire de la tente chauffante, installée le 17 janvier dernier au square Cabot après la mort de Raphaël André, compte sur l’expertise du Centre multi-services pour Autochtones en milieu urbain à Kébec pour offrir des services de proximité aux Autochtones qui fréquenteront la tente. Celle-ci demeure accessible jusqu'au 31 mars, a confirmé la Ville de Montréal.

Alexandra Ambroise s’est tournée vers Jenny Hervieux, la coordonnatrice de ce centre multi-services, également nommé Mamuk via Missinak, pour accueillir et accompagner les Autochtones ainsi que tous les usagers de la tente chauffante.

Une histoire d'expertise et une quête de sens

Jenny Hervieux affirme qu'elle s'est sentie interpellée par l'annonce de la subvention de 3 millions de dollars octroyée par Ian Lafrenière, le ministre responsable des Affaires autochtones du Québec, permettant ainsi l'acquisition d'un nouveau local près du square Cabot, un lieu très fréquenté par la communauté autochtone.

D'ici l'ouverture de ce centre de jour, la coordonnatrice de Mamuk via Missinak rappelle que la tente chauffante poursuit ses activités alors que les itinérants éprouvent toujours des besoins urgents.

C'est notre offre de services de proximité favorisant la sécurisation culturelle qui est sollicitée, dit-elle.

Jenny Hervieux n'emploie pas le concept de sécurisation culturelle à tout hasard. C'est pour elle une réalité bien concrète qui vise à reconnecter les Autochtones en difficulté à leur culture, autant par les lieux que par l'accueil et la manière d'intervenir. Notre approche consiste aussi à aller vers les autres.

La sécurisation culturelle est devenue nécessaire après des années de traumatismes vécus, entre autres, dans les pensionnats autochtones. Ces traumatismes sont également issus des services de santé et du profilage racial.

Jenny Hervieux affirme que ces vieux traumatismes sont pour ainsi dire réactivés par la mort de Raphael André et celle de Joyce Echaquan.

Nous sommes issus d’un peuple que l’on a essayé d’éliminer par tous les moyens. Nous sommes un beau peuple. Je l'entends fort cette beauté, et au quotidien.

Une citation de :Jenny Hervieux

Au fil de la conversation, et tout naturellement, Jenny Hervieux passe à sa langue maternelle, l'innu, Mishalu utapueielitamunuau ilnuat, qui veut dire elle est grande la foi des Autochtones.

Intervention à la tente

Sans bien connaître la ville de Montréal et ses ressources en place, Jenny Hervieux a choisi d'appliquer le mandat de Mamuk via Missinak qui est d'assurer une présence, d'accueillir les usagers dans la tente, d'offrir de l’accompagnement et, au besoin, de diriger adéquatement les usagers vers des centres de santé.

Selon elle, l’acquisition d’un authentique shaputuan, la tente traditionnelle innue, aurait été un plus pour les itinérants.

Un lieu avec du sapinage, un poêle à bois, de la nourriture qui cuit comme autrefois. Cet aspect essentiel de notre culture favorise la création des liens et prédispose au mieux-être.

Une citation de :Jenny Hervieux

Son plus grand défi : ne pas connaître les usagers, ce qui rendait l’intervention plus difficile, affirme-t-elle.

Et lorsqu’un jeune de l’âge de mon fils est arrivé, je ne pensais pas que l’on pouvait aller aussi mal, aussi jeune. Cette rencontre l'a profondément touchée. Elle met ses mains sur son visage, prend une pause et ajoute :

Les Autochtones n’en demandent pas autant aux jeunes, du moins pas dans un souci de performance.

Une citation de :Jenny Hervieux

Et d'ajouter, une fois de plus en langue innue, Tshitshisseniten a? , une expression qui veut dire dans ce cas-ci : Nous voyons les choses d’une autre manière.

Lorsque son équipe a fait une première ronde de trois nuits, son cousin est venu la voir à la tente en lui disant : Jenny, je suis fatigué, je veux rentrer. Elle lui a appelé un taxi. Il consomme, il habite dans un lieu précaire, dit-elle, en précisant que beaucoup d’hommes autochtones éprouvent des besoins importants.

Le fait de ne pas juger est une valeur essentielle autant pour l’organisation que pour moi. C’est ma grand-mère qui m'a enseigné cette valeur. Je suis très triste de tout ce que j'ai vu.

Elle ajoute : Mais est-ce réellement possible d’être prête pour faire face à cette souffrance? La souffrance, elle était difficile à voir.

Jenny Hervieux tient à préciser que la tente chauffante accueille aussi des personnes noires, inuit et québécoises. Certaines restent pour la nuit, d’autres viennent s'y reposer ou manger, puis elles repartent vers l'errance. Je n'ai pas vu beaucoup d'Autochtones durant ces trois nuits, constate-t-elle.

Pour Jenny, la façon privilégiée d’aider, de faire une différence significative, c’est en créant des alliances et un réseau avec d'autres organisations. La tente chauffante est un moyen, pas une fin en soi, précise-t-elle, ajoutant qu'elle est une réponse à très court terme à un problème social récurrent.

À Québec, c’est plus facile pour notre équipe, nous connaissons notre monde. La ville est un peu plus petite; nous opérons et évoluons en partenariats essentiels pour bâtir également des solutions à plus long terme.

Autochtones et non-Autochtones

Jenny Hervieux constate que les Autochtones ont aussi besoin de l'expertise des non-Autochtones et de leur savoir-faire : Tshitshisseniten a? l'expression souligne aussi l'importance du propos et pourrait aussi se traduire par : Nous reconnaissons les capacités des allochtones. Puis elle va plus loin dans sa réflexion : Nos capacités mériteraient une reconnaissance équivalente.

Témoin du silence d'Autochtones devant un intervenant non autochtone, elle explique : C’est comme si l’intervenant souhaitait faire parler l’Autochtone au lieu de l’écouter.

L’Autochtone pense : Je n’ai pas besoin de tes solutions, mais amène-moi aux miennes, c'est ça aussi toute la pertinence de la sécurisation culturelle.

Une citation de :Jenny Hervieux
Deux femmes sourient à la caméra.

Jenny Hervieux (à gauche), coordonnatrice du Centre multiservices Mamuk via Missinak, et Pénélope Guay, directrice de la Maison communautaire Missinak pour les femmes autochtones.

Photo : Courtoisie / Facebook/Guitté Hartog

Mamuk via Missinak

Le Centre Multiservices Mamuk via Missinak est un complément à la Maison communautaire Missinak. Cette dernière est composée de 20 employés et l'équipe entière œuvre à Québec.

Cette maison vient aussi en aide aux femmes victimes de violence, elle offre notamment du soutien aux parents autochtones et offre des besoins spécifiques – fait rare – aux hommes autochtones, à travers le Projet Napeu, un service adapté aux besoins des hommes qui leur donne accès à une superinfirmière ainsi qu'à un médecin pour des suivis de santé.

Jenny Hervieux explique qu’on y tient compte des quatre dimensions de l'être humain comme le faisaient les anciens : le physique, le spirituel, le mental et l'émotionnel.

Constamment sur le qui-vive et prête à intervenir, Jenny Hervieux prend tout de même le temps de rendre hommage à la directrice de Mamuk via Missinak Pénélope Guay en soulignant l'importante des alliances entre Autochtones et non-Autochtones. Avec elle, nous touchons à tout, toujours.

Nous l’appelons notre grand castor (tshishe amishk). Une femme aimée.

Et pour conclure, Jenny Hervieux souligne que l'épanouissement et le mieux-être des Autochtones passent avant tout par l'éducation.

Étudier, c’est l’essentiel. C’est par l’éducation que nous éliminerons le racisme et qu’enfin nous parlerons pour nous, en notre nom. C'est ainsi que nous sortirons de nos problèmes sociaux.

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