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Crise d'Oka : « j'ai appris ce que c'était que de haïr »

Une jeune fille avec de longues tresses en premier plan. Derrière elle, deux hommes discutent.

Tracey Deer livre un film semi-autobiographique sur la crise d'Oka de l'été 1990.

Photo : Courtoisie : Sebastien Raymond/EMA Films / Sebastien Raymond

Le film Beans de la réalisatrice mohawk Tracey Deer sera diffusé à la Berlinale, un festival de cinéma. Dans cette œuvre, elle livre la vision d'une adolescente de 12 ans sur la crise d'Oka de 1990. Une histoire que Tracey Deer a elle-même vécue, puisqu’elle a grandi dans la communauté mohawk de Kahnawake. Il sera diffusé à la Berlinale, qui se tient du 1er au 5 mars et sera disponible au grand public à la fin du printemps. Rencontre avec la réalisatrice.

Vous avez choisi de montrer les événements de la crise d’Oka à travers les yeux d’une adolescente, pourquoi?

Je voulais montrer les conséquences dévastatrices que ces événements ont eues sur moi. Cet été est celui durant lequel j’ai réalisé qui j’étais. Avant la crise d’Oka, j’avais une enfance vraiment idéale : j’apprenais ma culture, ma langue, j’étais entourée de mes amis et de ma famille. Chaque journée était une aventure. La crise d’Oka a vraiment fait éclater mon innocence.

Deux fillettes dans la forêt.

Beans sera diffusé à la Berlinale qui se tient du 1er au 5 mars.

Photo : Courtoisie : Sebastien Raymond/EMA Films / Sebastien Raymond

J’ai réalisé qu’être Autochtone dans ce pays était dangereux. Que ce pays n’était pas un endroit sûr pour moi à cause de ce que j’étais.

Tracey Deer

En tant qu’enfant qui a réalisé toute cette haine qui existait à notre encontre, c’était difficile à digérer et à comprendre.

En tant qu’adolescente, j’ai fini par me sentir vraiment invisible et inutile. Le message que j’ai reçu était le suivant : ce pays n’attend rien de moi.

Tracey Deer

Ça m’a pris beaucoup pour surmonter cette négativité et devenir ce que je suis maintenant : une réalisatrice. Aujourd’hui, tout ce que je fais est guidé par ce que j’ai vécu à cette époque, car je ne veux jamais que quelque chose comme ça se répète. Je veux que nos enfants se sentent accueillis dans le monde et que leurs rêves comptent, qu’ils aient la même plaisir à imaginer leur avenir que les enfants de la majorité.

Une mère et sa fille, les bras croisés sur un pont de Montréal.

Tracey Deer se souvient du moment où sa famille est partie de la communauté.

Photo : Courtoisie : Sebastien Raymond/EMA Films / Sebastien Raymond

Pensez-vous que c’était plus difficile pour les jeunes de digérer cet événement que pour les adultes?

Je pense que c’était difficile pour tout le monde, mais d’une manière différente. Quand on est adolescent, il y a encore tellement de choses qu’on ne comprend pas sur soi-même ou sur le monde. Digérer ce genre d’événement est quelque chose qu’on n’a pas encore appris à faire. Même aujourd’hui, être adolescent, c’est quelque chose de difficile.

Vous expliquez que ce film est semi-autobiographique. Quels souvenirs gardez-vous de cet été 1990?

Il y a des scènes que j’ai vraiment vécues et d’autres qui sont des événements historiques durant lesquels je n’étais pas là personnellement. Mais le souvenir qui m’a le plus marqué et qu’on peut voir dans le film est celui de la caravane de voitures. On a quitté la communauté et on a été attaqués. Des Québécois nous ont jeté des pierres.

Tracey Deer.

Tracey Deer a mis sept ans à écrire son film.

Photo : Dory Chamoun

Comment avez-vous vécu cet épisode?

J’étais très en colère. C’était la première fois de ma vie que je voyais ma mère aussi effrayée. Elle pleurait. Je la regardais et je détestais voir ma mère apeurée comme ça. Mes sœurs aussi pleuraient. C’est à ce moment que j’ai appris à haïr. Ce que je veux dire dans ce film, c’est que la haine est comme un virus. Aussi longtemps qu’elle existe entre les gens, elle alimente un cercle vicieux. Il faut se demander comment briser ce cercle vicieux.

Quel message voulez-vous faire passer avec ce film?

Je veux que les gens vivent ce que nous avons vécu, mais avec notre perspective, pour qu’ils ouvrent leur cœur et leur esprit. Nous avons besoin d’alliés, nous avons besoin des Canadiens pour que les choses aillent mieux. Mon autre but est de célébrer et honorer notre force et notre résilience en tant que peuple.

Une fillette et une femme assises derrière un bureau.

Le 28 août 1990, un convoi de familles mohawks en voiture en provenance de Kahnawake est lapidé par des citoyens francophones et anglophones mécontents. Des enfants en bas âge et plusieurs aînés sont victimes de cet incident, qui fera plusieurs blessés.

Photo : Courtoisie : Sebastien Raymond/EMA Films / Sebastien Raymond

Dans quelle mesure la crise d’Oka est-elle toujours un traumatisme pour les Mohawks?

Cet événement n’est qu’un traumatisme parmi tant d’autres. Ce n’est pas un sujet tabou, c’est juste qu’il y a encore beaucoup de tristesse et de haine associées à cet événement et cela s’accumule avec d’autres événements traumatisants.

Pensez-vous que les relations entre Autochtones et non-Autochtones ont changé depuis Oka?

Dans une certaine mesure les choses ont changé, mais il y a toujours le même genre d’événements qui sont rapportés. Il suffit de penser au conflit entre les pêcheurs et les Micmacs. Il y a encore beaucoup d’exemples qui montrent que le statu quo est toujours là, toutefois, il y a aussi de nombreux exemples qui montrent que les choses changent.

Je trouve qu’on fait plus de place médiatiquement aux Autochtones. Les gens commencent à s’intéresser à ce qu’on a à dire. Les réalisateurs autochtones sont maintenant partout et on raconte notre histoire, ce qui n’arrivait pas il y a 30 ans.

Tracey Deer

Cela vous a pris sept ans pour écrire ce film, pourquoi?

C’est une histoire que je veux raconter depuis très longtemps. Je voulais devenir réalisatrice dès mes 12 ans. Quand j’ai commencé à travailler dessus, c’était très effrayant, je me suis mis beaucoup de pression pour faire les choses bien, j’ai dû revisiter beaucoup de souvenirs. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point ils étaient enfouis et à quel point il était traumatisant de les revivre. Ça m’a pris beaucoup de temps pour arriver à dire ce que je voulais dire.

Ce film est-il une sorte de catharsis pour vous?

La petite fille en moi est si fière d’être là! Je me sentais si invisible et inutile à ce moment-là et partager cette histoire, être vue, entendue, ça m’apporte beaucoup.

Beans sera présentée à la Berlinale (mais hors compétition), qu’est-ce que cela vous fait?

On est très heureux de faire partie du festival et aussi très excités. Être capable de porter cette histoire au niveau international est incroyable, car le monde doit savoir ce qui s’est passé à Oka en 1990. Les quelques personnes qui ont vu le film ont toutes été choquées de voir qu’un tel événement a eu lieu au Canada.

Au niveau international, le Canada a cette réputation rayonnante. On le voit comme le pays de l’inclusion, de la diversité et du respect. Oui, c’est vrai d’une certaine manière, mais ce n’est pas le cas en ce qui concerne les Autochtones.

Tracey Deer

C’est important que les gens, tant les non-Canadiens que les Canadiens, sachent ce qui se passe dans ce pays.

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