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Chronique

Suspect… jusqu’à preuve du contraire

Manifestation contre le profilage racial.

Manifestation contre le profilage racial

Photo : Radio-Canada

Edith Bélanger

Les événements entourant l’arrestation de Mamadi III Fara Camara ont suscité de vives réactions au cours des derniers jours.

Alors qu’aujourd’hui l’innocence de M. Camara est clairement établie, il me reste comme un arrière-goût lorsque je me remémore les premières déclarations des policiers dans cette affaire et leur réticence à formuler des excuses à l’endroit de l’homme accusé à tort.

En entrevue à TLMEP dimanche soir, l’avocat Me Cédric Materne a affirmé que son client n’avait en aucun temps bénéficié de la présomption d’innocence, rempart nécessaire contre les abus de pouvoir.

Comme on a toujours le choix de voir le verre à moitié vide ou à moitié plein, si on le reformule autrement on peut aussi dire qu’en tout temps il a été présumé coupable.

Il me semble que ça se rapproche plus de ce que le principal intéressé a dû vivre. Cette dernière formulation est aussi plus en ligne avec ce que la société attend des policiers, c’est-à-dire que leur travail ne consiste pas à poursuivre des innocents, mais bien des responsables.

Or, les policiers sont des humains qui, comme tout le monde, voient la réalité à travers leur propre filtre. La question est de savoir, à travers leurs lunettes, quelle image ils ont de certaines minorités ethniques. Quels préjugés portent-ils, probablement même à leur insu, qui viennent embrouiller leur vision et fausser leur jugement?

Le profilage envers les Autochtones

Je suis tentée d’aller puiser des exemples dans le milieu autochtone, car là aussi, il semble que la perception des policiers ne permette pas toujours aux gens d’être servis et protégés comme ils le devraient. Au cours de l’été, deux tragédies ont marqué la province du Nouveau-Brunswick. Rodney Levi et Chantel Moore, deux Autochtones, ont péri sous les balles de policiers lors d’interventions où, fort probablement, une infirmière ou un travailleur social auraient réussi à maîtriser les victimes sans violence, comme cela se fait tous les jours dans les hôpitaux.

D’ailleurs, nombreuses ont été les personnes à faire une comparaison avec l’arrestation, dans la même province, de deux hommes responsables des tueries de Moncton en 2014 et de Fredericton en 2018.

Dans ces deux cas, les suspects armés ont été capturés vivants malgré le fait qu’ils venaient d'assassiner des innocents, parmi lesquels se trouvaient notamment des policiers.

De loin, ils se ressemblent tous?

Plus récemment, dans la communauté Innue de Pessamit, des résidents ont rapporté être victimes de profilage racial par les policiers de la Sûreté du Québec qui, selon les propos rapportés, procédaient à des interpellations musclées de personnes autochtones alors qu’ils se contentaient de questionner les allochtones. Une enquête indépendante est en cours. Effet de race ou biais de confirmation?

Est-ce que les policiers impliqués dans ces affaires sont victimes de leur esprit qui leur joue des tours?

Après tout, certains phénomènes cognitifs peuvent expliquer ces erreurs d’identification. Je pense entre autres à celui connu sous le nom d’effet de race qui fait en sorte que les humains d’un certain groupe ethnique sont plus à même de distinguer les caractéristiques du visage au sein de ce même groupe.

Par extension, cet effet génère l’impression que les personnes d’une autre ethnie se ressemblent toutes. Ce travers de notre cerveau est bien connu, et lorsqu’on en prend conscience, on ne peut plus l’ignorer, surtout quand on est policier. Bref, il devient trop facile dans ce contexte d'invoquer les ressemblances lorsqu'il y a erreur sur la personne.

J’ai l’impression que la cause est bien plus profondément enfouie dans l’inconscient des agents ET imbriquée dans le système. Le cas de Stacy DeBungee me semble un exemple évident cette réalité.

Dans cette histoire qui se déroule en Ontario, le service de police de la ville de Thunder Bay est pour une deuxième fois sous enquête alors que le coroner de la province s'interroge sur le travail des agents entourant le décès de plusieurs jeunes Autochtones retrouvés morts dans la rivière qui sillonne la ville industrielle.

C’est Brad DeBungee qui a levé le voile sur cette affaire quand il a décidé d’embaucher un enquêteur privé, à la suite de la mort de son jeune frère Stacy.

L’émission de CBC The Fifth Estate s’est aussi intéressée à l’affaire et il en ressort que, même si de nombreux éléments pointaient vers une hypothèse criminelle, la police a conclu, en moins de 24 heures, qu’il s’agissait d’une mort accidentelle.

Idées reçues et préjugés à l’avant-plan, pas même l’ombre d’une enquête ne semble avoir été menée.

Alors que l’enquêteur privé, choqué par un tel cas flagrant de racisme systémique, faisait rapport aux autorités ontariennes, les journalistes de CBC recueillaient par dizaines les témoignages de gens de la communauté Odjibwé de Rainy River qui, depuis 50 ans, disent subir du profilage racial au quotidien et vivre dans la crainte des policiers.

Lorsqu’une personne a un préjugé envers un certain groupe ethnique, son cerveau, par ce que l’on appelle le biais de confirmation, sera porté à noter tous les faits qui renforcent ce préjugé et à ignorer ceux qui l’invalident.

Les policiers qui ont une méconnaissance des réalités autochtones, ou qui n’en connaissent que les facettes les plus sombres, sont certainement affectés par ce phénomène psychologique.

Mais ce n’est pas non plus une excuse. Collectivement, nous avons un problème. Le on ne pouvait pas le savoir sonne faux.

Alors que la reconnaissance par les autorités de l’existence du racisme systémique nous apparaît de plus en plus comme une utopie, est-il au moins possible d’imaginer que les corps de police reconnaîtront l’existence d'une ignorance qui met à mal les relations entre les minorités et les forces de l’ordre?

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