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Alexandra Ambroise, la solidarité en héritage

Rencontre avec Alexandra Ambroise, celle qui gère les activités de la tente du square Cabot.

Cérémonie à la mémoire de Raphaël André. Alexandra Ambroise, responsable de la gestion de la tente, qui porte un message dans ses mains pour les parents du disparu. Sur la photo, Joséphine Bacon, poétesse et réalisatrice, ainsi que Ghislain Picard, chef de L'APNQL, et Michèle Audette, l'ex-Commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Alexandra Ambroise, responsable de la gestion de la tente érigée au square Cabot, porte un message à l'attention des parents de Raphaël André.

Photo : Courtoisie / André Toupin

Maria-Louise Nanipou

Alexandra Ambroise est une femme innue porteuse des valeurs traditionnelles de sa nation, héritées en grande partie de sa mère. Des valeurs où règnent en avant-plan la solidarité et l'empathie. Elle est au cœur même de la gestion de la tente chauffante installée pour les itinérants à Montréal. Sa manière à elle d'affirmer que plus jamais un itinérant ne doit mourir seul avec pour unique refuge une toilette publique.

Cet après-midi-là, près de cinquante personnes sont réunies. Alexandra Ambroise, qui gère les activités rattachées à la tente du square Cabot, se fait discrète.

Le soir venu, à la question comment se fait-il que l’on ne te connaisse pas dans ce rôle? Elle répond qu’elle n’est pas à l’aise avec les médias.

Dans ses mains, tout au long de la cérémonie en hommage à Raphaël André, un texte évoquant la mort de l'itinérant permet à la famille du disparu de lire un message de paix en participant virtuellement à la célébration. C'est Alexandra qui établit les ponts entre Matimekosh (Schefferville), d'où est originaire Raphaël André, et Montréal où il est décédé, seul.

Alors que tous étaient transis de froid lors de la cérémonie, l’aîné de Kahnawake Charles Otsi’tsaquen:ra a expliqué que nous sommes tous interreliés comme les racines d’un arbre et comme une famille.

Nous sommes tous affectés. Ce qui touche l’un touche l’autre. Peu importe nos origines, affirme l'autorité Mohawk.

C’est dans cet espace extérieur de recueillement que Michèle Audette, ex-commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), confiera à Espaces autochtones que c’est Alexandra Ambroise la grande chef d'orchestre du site. C'est elle qui gère toute la tente, dit Michèle Audette.

Plus la journée avance, plus le froid est mordant. Comment est-ce possible de vivre dans de telles conditions? s’indigne Alexandra Ambroise en faisant référence aux itinérants qui passent leurs jours et leurs nuits très souvent à l'extérieur.

Alexandra Ambroise confie que c'est à la suite d'un appel de Michèle Audette et de son conjoint qu'elle a accepté de gérer cette tente.

J’ai dit oui sans réfléchir, guidée par mes valeurs et celles de ma mère.

Michèle Audette et Serge Ashini-Goupil, entrepreneur social et conjoint de l'ex-commissaire de l'ENFFADA, souhaitaient réunir des femmes compétentes et organisées afin de poursuivre le mouvement de solidarité entourant le décès de Raphael André. C'est une des raisons qui expliquent pourquoi le couple a fait appel à Alexandra Ambroise.

Mort de Raphael André : Michèle Audette affectée, touchée et en mode solution

Aurons-nous un shaputuan? demande Michèle Audette, qui a communiqué avec la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller. Elle veut que ce shaputuan devienne réalité. (NDLR : un shaputuan est la tente traditionnelle utilisée par les Innus dont le plancher est fait de branches de sapin). Et puis les Innus sont venus prêter main-forte avec notamment le chef d'Ekuanitshit (Mingan) Jean-Charles Pietacho.

Rapidement, nous avons assisté à une vague humaine, une mouvance par laquelle plusieurs personnes ont fait de belles choses. Nous sommes en 2021, il nous faut rappeler aux autorités de la Ville de Montréal que nos membres doivent se retrouver et se sentir chez eux

Une citation de :Michèle Audette
Des jeunes Innus dans un shaputuan à Mani-utenam.

Un shaputuan traditionnel innu.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Tente du square Cabot : célébration d'un lieu sacré et générosité des Mohawk

Michèle Audette explique que la nation mohawk est aussi en deuil à la suite de la mort d'une de leurs membres dans des circonstances tragiques. Malgré tout, les Mohawks ont laissé tout l’espace, mentionne Michèle Audette, pour rendre hommage à Raphaël André.

Au cœur de cette atmosphère de solidarité et de froid qui nous rassemblait, nous avons eu droit à la célébration de la vie et à la cérémonie du deuil. L’aîné a parlé de nettoyer nos oreilles, nos yeux, notre respiration

Une citation de :Michèle Audette

Pour sa part, Alexandra Ambroise explique que ce sont ces valeurs de solidarité qui la guident dans son accompagnement avec les parents de Raphael André. Une mission qui fait partie de son mandat. Elle précise : c'est aussi pour mes valeurs familiales que Michèle et Serge sont venus vers moi, mon mandat est aussi amplifié par la dignité de la famille de Raphaël André dans leur épreuve, ce qui me touche profondément.

Alexandra Ambroise est particulièrement touchée par une question que lui a lancée le père de Raphaël André :

Que va-t-il se passer pour les autres personnes comme mon fils?

Une citation de :Père de Raphael André

Alexandra Ambroise, une femme innue engagée

Deux mois avant la mort de Raphael André, Alexandra Ambroise était en compagnie de sa cousine Kathya Rock, une artiste innue aux talents variés et grandement appréciée.

Elle lui a proposé de cuisiner pour les gens en situation d’itinérance. Le lendemain, pas deux, mais bien quatre femmes innues ont prêté main-forte.

Même mes cousines me disent que je ressemble à ma mère, précise-t-elle. Alexandra Ambroise était la principale cuisinière. Elles disent que je suis une cuisinière qui réunit à la fois le partage et la nourriture. L’un ne va pas sans l’autre pour moi, comme pour ma mère. Les quatre femmes innues ont donc distribué 290 repas chauds ce jour-là.

C'est dans ce contexte, soit huit semaines plus tard, qu'Alexandra Ambroise a appris la mort de Raphael André, raconte-t-elle.

Aujourd'hui, c’est la proximité spéciale avec ma mère qui guide mes actions. Sa mère cuisinait énormément et lui rappelait l’importance de ne pas juger quiconque, mais plutôt d’accueillir les autres. Elle lui a appris cette sagesse : On ne dit pas : Tshimitshin a? Veux-tu manger? On dit : Ashtam mitshishu! Viens manger!, disait Marjolaine Ambroise, la défunte mère d’Alexandra Ambroise.

Une partie de son histoire

Alexandra Ambroise, originaire de la communauté d’Uashat mak Mani-utenam, habite à St-Hubert avec sa fille de sept ans et son compagnon, un Innu originaire de Pessamit. Elle a deux grands fils, l'un de 26 ans et l'autre de 29 ans. Elle a aussi trois petits-enfants.

Elle est détentrice d’un certificat en techniques juridiques et elle a entamé un baccalauréat en droit à l’Université du Québec à Montréal. Ça me convient d’être occupée en cohérence avec mes origines et mes valeurs.

C’est alors que je fais rouler la tente.

Ce qui veut dire que c’est elle qui s’occupe de toute la logistique et des horaires, qui accueille les nouvelles équipes et qui s’assure que tout va bien sur le terrain.

De plus, elle intercède également auprès des parents de Raphaël André qui se préparaient à accueillir le corps de leur fils à Matimekosh.

J'ai acheté des fleurs bleues pour eux et je suis allée à la maison funéraire pour les déposer.

Elle exprime aussi qu’elle se sent une fois de plus profondément marquée par une autre question provenant du père de Raphael André : Comment se fait-il que mon fils soit mort gelé à Montréal dans une grande ville remplie de maisons et de lumières, alors qu’à Schefferville on ne meurt pas de froid et qu’il nous manque des maisons?

Après un silence soutenu et une émotion palpable sur son visage, elle explique qu’elle est aussi responsable de chaque quart de trois jours de travail des organisations qui offrent du temps auprès de celles et de ceux qui utilisent la tente.

Alexandra Ambroise, sans équivoque, explique que la tente chauffante doit être accessible jusqu’au printemps 2021, alors que son installation n'est prévue que pour deux semaines*.

Elle aurait aimé que sa mère soit toujours vivante pour la voir faire, ajoute-t-elle. Elle qui a étroitement collaboré à l’organisation du rassemblement des aînés pendant deux semaines.

Ce n’est pas un hasard que l’on m’ait confié ce mandat en parallèle avec ma mère qui a œuvré pendant 32 ans au bénéfice des services de maintien à domicile. Elle est là ma mère, toute proche.

Nous sommes tous liés, ajoute-t-elle. Comme nous l'avons tous entendu aujourd'hui.

Nous accueillons 15 personnes à la fois, précise-t-elle. C’est devenu un lieu d’espoir. La tente chauffante doit être accessible jusqu’à l’arrivée de la chaleur.

Nous travaillons en ce sens.

*NDLR : Entre le moment de cette entrevue avec Alexandra Ambroise et sa publication, la Ville de Montréal a annoncé que la tente chauffante allait demeurer jusqu'au 31 mars, alors qu'initialement elle devait être démantelée à la mi-février.

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