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« Je voulais l’appeler Kuanutin, mais finalement j’ai choisi Léonardo »

Naomi Fontaine et son fils

Naomi Fontaine est retournée vivre dans la communauté innue de Uashat après la naissance de son fils.

Photo : Fournie par Naomi Fontaine

Radio-Canada

La romancière innue Naomi Fontaine évoque les craintes qu'elle a ressenties au moment de choisir un prénom issu de sa culture pour son enfant, par peur des difficultés qu’il pourrait rencontrer. Des doutes partagés par d’autres mères autochtones, qui revendiquent le choix d'un prénom comme un combat pour faire vivre leur langue.

Naomi Fontaine a longtemps hésité avant de coucher le prénom de son fils sur les papiers officiels.

Kuanutin, en innu, cela veut dire le vent du sud. Je trouvais ça vraiment beau. Mais quand j’ai dit que c’est ainsi que je voulais nommer mon fils, lors d’un rendez-vous prénatal, mon médecin m’a regardé avec des points d’interrogation dans les yeux. Elle a essayé de le répéter et ça ne marchait pas du tout. Je me suis dit, ça va lui arriver tout le temps, il va se faire massacrer son nom…

Elle dit avoir vu, par le passé, les titres de ses livres écorchés en ondes, ou encore des gens qui lui conseillaient de les traduire en français pour qu’ils soient plus vendeurs.

Finalement, son fils s’appelle Léonardo, et Kuanutin apparaît en deuxième prénom. Après réflexion, elle aimerait qu’il puisse choisir l’un ou l’autre. Parce qu’on ne devrait pas toujours avoir à faciliter la vie à la majorité, en s’effaçant, raconte-t-elle dans une publication Facebook, applaudie par plusieurs mères autochtones.

Un message de sa sœur, qui a donné deux prénoms innus à ses filles, a aussi nourri sa pensée. Elle m’avait dit : "Donner ces prénoms à nos enfants, c’est comme un geste de résistance."

Éliane Grant, biologiste et membre de la nation crie de Waswanipi, dans le Nord-du-Québec, partage cette vision.

Elle a appelé sa fille Chîshikâshtâu, ce qui signifie clair de lune en langue crie, un nom qui a été proposé par une aînée de sa nation.

Je l’ai donné en deuxième prénom aussi. Même si les gens peuvent avoir des difficultés à le prononcer, au moins, ça ouvre la discussion. Je ne maîtrise pas complètement la langue crie, mais j’essaye de lui dire des mots, de garder cet héritage vivant.

Elle estime que ces sonorités doivent être davantage exposées, pour être plus facilement prononcées par les non-Autochtones. Je ne suis pas née dans une communauté. Donc, j’ai plus d’échanges avec le reste du monde. Pour ceux qui sont dans ma situation, on se demande toujours : est-ce qu’un prénom différent va être accepté par les autres?

Comme elle, Naomi Fontaine est une pionnière. On est une nouvelle génération qui fait ce pas-là! Je pense que c’est juste le début. Par le passé, nos noms de famille ont été traduits ou laissés de côté par des prêtres qui nous renommaient. C’est difficile de retrouver notre nom traditionnel… donc d’ajouter un prénom cri, c’est une petite victoire!

Des cultures fragilisées

La colonisation que les Premières Nations ont subie et la discrimination qu'ils vivent les fragilisent et ne leur permettent pas toujours d’avoir assez de force pour se dire : "On va utiliser le prénom que l’on souhaite." Comme si c’était simple, dit Astrid Tirel, chercheuse en sociologie de l’Université du Québec à Montréal et spécialiste des questions autochtones.

Pour elle, assumer un prénom différent, c’est affirmer une fierté pour ses origines et surtout refuser l’invisibilité que les membres des Premières Nations peuvent se voir imposer dans l’espace public. Ces sonorités devraient résonner dans l’espace culturel, ces langues méritent d’être davantage entendues. Plus les prénoms autochtones seront utilisés, moins il y a de chances qu’ils soient écorchés.

Pouvoir choisir

Naomi Fontaine se demande si son fils pourra facilement inverser sur ses papiers administratifs son second prénom et son premier s’il le souhaite dans le futur : Il faut regarder les démarches. Un changement de prénom ou de nom n’est pas chose aisée. Au Québec, il prend du temps (90 jours après soumission de la demande) et doit être justifié auprès du directeur de l’état civil.

En dehors des documents officiels, Astrid Tirel constate qu’il est plus facilement accepté de nos jours de choisir l’identité que l’on souhaite. À l’UQAM, par exemple, on peut demander que notre professeur nous appelle par un autre prénom, si on le souhaite, indique-t-elle.

Après la naissance de son enfant, Naomi Fontaine est retournée vivre dans la communauté de Uashat. Finalement, mes oncles de la communauté ont du mal à prononcer Léonardo, ils disent Orlando, lance-t-elle, en constatant que les difficultés à prononcer certains prénoms sont finalement universelles.

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