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Chronique

Quand plus rien ne nous rassemble : le piège de la polarisation

Des membres de centaines de communautés autochtones et plusieurs environnementalistes se sont joints au mouvement de contestation des Sioux de Standing Rock contre la construction du pipeline Dakota Access.

Contestation du pipeline Dakota Access.

Photo : Reuters / Stephanie Keith

Edith Bélanger

En tant que chroniqueuse depuis plus d’un an, j’essaie de rester à l’affût en tout temps de ce qui se passe dans le monde autochtone et de suivre les courants d’opinions qui sont véhiculés à propos des différents sujets.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle est actuellement étudiante en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est également membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite)

Or, pendant la fin de semaine, j’essaie d’éviter la consommation excessive de l’actualité et des médias sociaux. J’ai réalisé que cette pause me procurait une paix d’esprit bien nécessaire.

Particulièrement ces temps-ci.

Car, au-delà de la pandémie qui s’éternise, il faut dire que les dernières semaines ont été le théâtre d’échanges très peu courtois sur la toile.

Tout d’abord, à la suite de la parution du reportage de l’émission Enquête sur l’identité métisse, un simple coup d’œil aux fils d’actualités permettait de voir à quel point le sujet enflammait et divisait les gens.

Ajoutons à cela, il y a quelques jours à peine, la parution d’une chronique de Joseph Facal dans le Journal de Montréal qui remettait en question l’idée que Montréal soit un territoire mohawk non cédé, ce qui a donné lieu à des échanges dont la teneur violente ne manque pas de me créer un malaise.

J’ai constaté que je n’étais pas seule à me sentir démunie devant ce tournoi de tir de couteaux lorsque j’ai lu une publication touchante de mon ami Facebook le poète néo-brunswickois Sébastien Bérubé qui déplorait cette polarisation extrême.

Ça m’a bouleversée de lire ces mots : La polarisation, partout. Sur toutes les plateformes, c'est Nous et les Autres. Le Bien et le Mal. La Gauche et la Droite. Le Vrai et le Faux. Crémeuse et Traditionnelle. C'est pu drôle depuis un bon boute.

Pour ma part, j’observe moi aussi que les propos nuancés se font rares et que notre aptitude collective à gérer le désaccord m’inquiète. Comme l’illustrait Louis Aragon qui affirmait que le poète a toujours raison, j’ai envie, ici, d’aller plus loin dans cette réflexion.

Nous et les Autres

La crise de l’appropriation identitaire et culturelle nous a bien montré ce phénomène de la polarisation fondée sur l’idée sartrienne l’enfer, c’est les autres.

Autochtones et allochtones, statués ou non inscrits, Métis ou métissé. Indien réservé, conventionné ou émancipé.

Tant de catégories, tant de mots qui sont assortis de lois, de contraintes et de fardeau de la preuve.

Plus on essaie de les définir, plus on s’enfonce.

Pourquoi? Parce que ces catégories nous éloignent de l’essence de ce que sont les gens, les communautés, les sociétés qui doivent d’abord et avant tout définir ce qu'elles sont de l’intérieur.

Le Bien et le Mal

Cette forme de polarisation manichéenne du discours se retrouve notamment dans les échanges entourant la reconnaissance du racisme systémique où l’on assiste à une individualisation de l’analyse des faits.

On entend ainsi : « moi je n'ai rien fait de mal », « moi, je ne suis pas raciste ».

En même temps, le gouvernement clame que son système n’y est pour rien, que ce sont des individus qui agissent mal.

Or, tous ces discours ne sont que des prétextes pour ne pas passer à l’action.

D’ailleurs, l’une de mes enseignantes dit souvent : se dire non raciste n’est pas un état d’être, c’est une manière de se désengager de sa société, de s’en laver les mains.

Les gens racisés, eux, n’ont pas le choix de prendre une telle position de recul privilégiée.

La gauche et la droite

Il n’y a pas qu’entre groupes culturels que le débat est polarisé.

En effet, au sein même de l’univers autochtone, il arrive que le feu prenne dans la paille.

Rappelons-nous les débuts houleux de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ou encore les querelles incessantes entre les gouvernements traditionnels et les élus des conseils de bande.

Le spectre de la division politique s’invite fréquemment à table et, lorsque cela se produit, il en résulte des conflits qui risquent de marquer les communautés pour longtemps.

Le vrai et le faux

On ne sort pas indemne de ces batailles, car malheureusement, lorsque le sujet est chaud, on dégringole assez rapidement loin des faits pour tomber dans l’interprétation et l’émotivité.

Alors que l’on pense chercher qui a tort et qui a raison, c’est davantage l’envie de pointer du doigt qui semble être le moteur des discussions.

Dans le débat entourant la réalité des territoires autochtones non cédés, tant celui des Kanien’kehà :ka que des autres communautés, il me semble que l’on n’investit que peu d’efforts à mettre en commun les savoirs traditionnels des Premières Nations et les données des chercheurs universitaires, toutes origines confondues, ce qui nous permettrait d’avoir un portrait plus complet de la situation.

Sommes-nous à ce point mal à l'aise avec la possibilité qu’une autre personne puisse avoir une opinion différente de la nôtre que l’on préfère s’enfermer dans nos chambres à échos et diaboliser tout ce qui se trouve de l’autre côté de la porte?

Parfois, j’ai l’impression que les espaces de dialogue s’amenuisent et, souvent, il arrive que je ne me reconnaisse dans aucune des positions qui sont présentées, que je ne m’identifie à aucun camp et préfère me tenir loin de certains sujets.

Le poète a raison, la polarisation fait peur.

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