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Chronique

Usurpation de l'identité autochtone : maudit hibou gris!

Le hibou gris, c'est Grey Owll! Le premier d'une série d'usurpateurs de l'identité autochtone.

Archibald Belaney, alias Grey Owl, en février 1936 / © Bibliothèque et Archives Canada, Wikipédia

Archibald Belaney, alias Grey Owl, en février 1936 / © Bibliothèque et Archives Canada, Wikipédia

Photo : Bibliothèque et Archives Canada, Wikipédia

Edith Bélanger

Pour plusieurs, Archie Belaney est l’un des grands personnages de l’histoire du Canada. Symbole de l’homme libre et puissant, défenseur de la nature et des grands espaces, amoureux de la faune et de la flore de l’arrière-pays, il était aussi usurpateur, menteur et manipulateur.

Si vous ne voyez pas de qui je parle, c’est probablement que, comme la plupart des gens, vous le connaissez sous son nom de star : Grey Owl.

Moi, je suis une amoureuse des oiseaux, mais celui-là, il me crée un profond malaise.

La semaine dernière l’émission Enquête a diffusé un reportage sur l’épineuse question de l’identité métisse. Pour agrémenter le tout, les journalistes ont aussi abordé la question de l’appropriation des cultures et des identités autochtones.

Mélange explosif.

Note au lecteur : si vous cherchez ici de quoi déchirer votre chemise sur les réseaux sociaux, vous pouvez arrêter dès maintenant votre lecture. Ce pourquoi je sors ma plume aujourd’hui, sans mauvais jeu de mots, ce n’est pas pour prendre position au sein de cette controverse, mais plutôt pour partager avec vous ces questions que je me pose et qui, toujours, me ramènent en tête ce maudit hibou gris comme emblème du stéréotype de l’Indien idéal qui semble habiter notre inconscient collectif.

Comment mesurer l’impact de ces appropriations, imprécisions ou exagérations?

Autour des années 1930, Grey Owl était ni plus ni moins qu’une vedette internationale. Certains n’hésitent pas à le qualifier de l’Indien le plus célèbre de tous les temps.

Pour reprendre les termes utilisés dans un documentaire de Patrimoine Canada à son sujet : il était tout ce que le public pensait qu’un Indien devrait être.

Une façade de franges et de plumes

C’est seulement après sa mort que le public a découvert que l’homme qui se pavanait en Europe habillé en chef indien, ardent défenseur des valeurs, du mode de vie et des valeurs autochtones avait menti sur toute la ligne et pas seulement en dissimulant ses origines, mais en réécrivant tous les pans de sa vie qui ne cadraient pas avec l’image qu’il convoitait.

Dès son arrivée au Canada, il avait menti sur son identité, disant qu’il était d’une mère autochtone et d’un père coureur des bois écossais.

De ce mensonge en découla bien d’autres qui l’ont sans doute, pas à pas, enfoncé si loin dans son histoire qu’il s’en est retrouvé prisonnier allant jusqu’à se teindre les cheveux et la peau et à inventer une fausse identité à l’une de ses conjointes d’origine mohawk qui n’était pas assez typique à son goût.

Lorsque la vérité est sortie au grand jour, plusieurs personnes ont été choquées d’avoir été flouées par cet homme plus vrai que nature.

D’autres pourtant se sont rabattues sur ce qu’il avait fait sur le plan de la sensibilisation à la protection de l’environnement.

D’ailleurs, si vous allez consulter des écrits biographiques à son sujet, vous verrez que bien souvent on n’accorde que très peu d’importance à ses mensonges.

C’est le cas notamment de la notice dans le pourtant très sérieux dictionnaire biographique canadien où son biographe n’en parle que du bout des lèvres pour, immédiatement ensuite, venir atténuer le tout en affirmant que : En tant que Grey Owl, il devint porteur d’un message de la plus haute importance. Parfois, des gens en marge de la société perçoivent des problèmes cruciaux plus nettement que ceux qui y vivent au cœur.

Autrement dit, il était le Blanc qui encore une fois est venu sauver les Indiens en sachant mieux qu’eux-mêmes ce qui était bon pour eux.

Donner d’une main et prendre de l’autre

Si l’on en croit cet auteur et bien d’autres qui se sont rabattus sur le legs de Grey Owl, ce grand Canadien, ses mensonges ne font pas le poids par rapport à ce qu’il a rapporté à la société.

On lui attribue en effet souvent le mérite d’avoir fait la promotion de la nécessité d’employer des Autochtones dans les parcs nationaux canadiens et d’avoir attiré l’attention du monde entier sur la protection de certaines espèces en danger, comme le castor par exemple.

Il est vrai que ses livres et ses films ont eu une résonnance inégalée et ont sans doute réellement contribué à mettre sur pied des initiatives de protection de la faune bien avant que l’écologie n’existe officiellement.

On peut donc en effet affirmer que Grey Owl a bel et bien laissé un héritage considérable.

Un point pour lui

Or, au-delà de se demander s’il a suffisamment donné pour que son nom soit blanchi, il faudrait aussi se demander ce qu’il a pris.

Regardons de plus près. Pour se créer ce personnage, il a dû accéder au savoir de plusieurs familles autochtones qu’il a flouées en se mariant et en abandonnant plus tard femmes et enfants, non sans avoir d’abord récupéré les savoirs traditionnels partagés généreusement par ces familles qui l’avaient accueilli à bras ouverts, pensant qu’il était l’un des leurs.

Voilà qui explique entre autres pourquoi l’un de ses enfants l’appelle Archie Baloney.

L’écran de fumée

À mon avis, ce qu’on peut vraiment reprocher à Archie Belaney c’est d’avoir alimenté comme nul autre une image stéréotypée qui, encore aujourd’hui, occulte la réalité vécue par les peuples autochtones du Canada.

L’Indien que tous voulaient voir cachait ceux que l’on aurait dû voir.

En effet, pendant qu’il se pavanait avec une coiffe de chef à Londres, ici, la politique des pensionnats indiens connaissait son apogée dans l’ignorance générale de tous ceux qui se pâmaient devant ce triste personnage.

Maudit hibou gris!

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