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« Si on perd nos aînés à cause de la COVID-19, on perd notre histoire, notre culture »

La pandémie de COVID-19 menace aussi l’héritage autochtone. Il est donc impératif de protéger les gardiens de ce savoir : les aînés.

Une murale montre une aînée autochtone qui protège, de son châle transformé en aile, le peuple d'Edmonton qui retourne à la maison.

Les aînés sont parfois les derniers dépositaires des savoirs ancestraux des communautés autochtones.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Ils ne se diront jamais eux-mêmes « aînés ». Ils ne se diront jamais « gardiens de la culture autochtone ». Mais c’est comme ça que les membres de leur communauté les considèrent.

Véritables gardiens des savoirs ancestraux, parfois derniers locuteurs de ces langues autochtones qui disparaissent à petit feu, les aînés sont très vulnérables face à la COVID-19.

Alors lorsque l’un d’eux décède, c’est tout un pan de l’histoire autochtone qui s’envole.

Thaddée André n’avait pas décidé d’être un aîné. C’est pourtant comme ça que le voyait sa communauté innue. Et à 74 ans, l’homme qui travaillait encore à aider les personnes dépendantes de Schefferville est décédé de la COVID-19 en septembre dernier, à l’hôpital d’Ottawa.

Il était « un porteur de la vision innue », comme le décrit son ami qui se présente même comme un frère, Pierrot Ross-Tremblay, un Innu d'Essipit (Les Escoumins) sur la Côte-Nord. .

Le professeur de l’Université d’Ottawa évoque le parcours de son ami. « Il était allé dans les écoles résidentielles (les pensionnats autochtones). Il avait cette vision sur la protection de la terre. Les gens l’aimaient profondément, car il avait gardé une bonté malgré toutes ses blessures. Ça, c’est de l’héroïsme », lance-t-il.

Thaddée André en 2011 à Pitaga (Terre-Neuve-et-Labrador) devant une tente.

Thaddée André en 2011 à Pitaga (Terre-Neuve-et-Labrador) soit en territoire Nitassinan qui signifie « notre terre », le territoire ancestral du peuple innu au Québec et au Labrador.

Photo : (Photo fournie par la famille de Thaddée André)

Il était très paternel, ajoute sa fille, Kathleen, qui s’émeut encore de tout le soutien que lui a apporté sa communauté à la suite de ce décès.

D’autres aînés sont eux aussi partis. Marie-Louise Fontaine, une aînée innue de 92 ans, a été emportée par la COVID-19 en décembre.

« Elle connaissait la médecine innue, les plantes, etc. », dit Kathleen. Par chance, Kathleen a pu recevoir tout cet enseignement et elle promet le partager. Mais ce n’est pas forcément toujours le cas.

L’anthropologue et professeur à l’UQAM Laurent Jérôme explique le poids qu’ont ces aînés dans les communautés.

Ils ont une connaissance globale, approfondie, intime et sensible de la culture.

Laurent Jérôme, anthropologue

Il évoque par exemple la toponymie des territoires. « Derrière les noms de chaque lieu, il y a une histoire. Souvent, ce sont les aînés qui la connaissent. Ils aident à identifier ces lieux et en racontent l’histoire, pourquoi on le nomme ainsi, etc. », détaille-t-il.

Le grand chef Simon de Kanesatake rappelle que, dans sa communauté de 1600 personnes, 82 seulement parlent encore le mohawk couramment. Et la plupart sont des aînés.

L’un des leurs est lui aussi décédé de la COVID-19.

Un homme s'apprête à allumer une cigarette et regarde directement la caméra.

Le grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake, Otsi Simon, souligne l'importance de protéger les aînés et donc leur savoir.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il semble donc d’autant plus impératif de protéger au mieux ces gardiens du savoir.

Au Nunavut, le maire d’Arviat, Joe Savikataaq Jr. estime que les aînés de sa communauté sont bien protégés. Il faut dire que sa ville de près de 3000 habitants concentrait la grande majorité des cas de COVID-19 du territoire.

Je pense que le gouvernement fédéral va plus loin pour les protéger, et le vaccin en est la preuve. Grâce au gouvernement fédéral, nous avons obtenu le vaccin dans le Nord pour protéger nos aînés, et les aînés sont les premiers à le recevoir, dit-il.

Chez les Innus de la Côte-Nord du Québec, les aînés semblent avoir été placés en isolement de façon draconienne, comme le raconte Kathleen. Non sans effets secondaires.

« J’ai remarqué une baisse de lucidité chez eux. C’est dur l’isolement, pour eux. Leur moral est en baisse et ils sont moins dynamiques », dit-elle.

Le Dr Stanley Vollant estime que la population autochtone reste très préservée par la pandémie malgré tout.

« On pourrait faire plus, mais on a déjà fait plus que les communautés non autochtones », dit-il en évoquant l’hécatombe dans les CHSLD.

Si ce qui s'est passé dans les CHSLD arrivait à nos aînés, nous n’aurions pas le temps de les consulter pour qu’ils nous transmettent leur savoir.

Dr Stanley Vollant

Il en appelle à une collaboration générale de toute la population pour protéger les plus fragiles.

Le chirurgien, son bâton à la main, sourit à la caméra.

Stanley Vollant estime que jusqu'à maintenant, les aînés ont été bien protégés.

Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Ce n’est pas le cas de l’autre côté de la frontière. Un récent article du New York Times rapportait que la COVID-19 tue à un rythme deux fois supérieur les Autochtones par rapport aux non-Autochtones.

Par exemple, dans la nation Navajo, 565 des 869 décès de la communauté concernent des personnes de 60 ans et plus.

La pandémie y a tué de nombreux hommes et femmes détenteurs de savoir sur la médecine traditionnelle.

Assurer la transmission

Toutes ces connaissances, il faut donc les préserver. Mais comment faire? Car, comme le souligne Dr Vollant, « si on perd ce savoir, on perd notre histoire, notre culture ».

Essentiellement transmise oralement, la culture autochtone s’écrit depuis peu.

À Arviat, au Nunavut, le maire Joe Savikataaq Jr. explique que beaucoup d'interviews, d'enregistrements audio et vidéo des aînés ont été faits pour préserver la langue et la culture.

La communauté d'Arviat sous la neige photographiée de haut en avril par un drone avec le soleil à l'horizon.

La communauté d'Arviat, dans le sud du Nunavut, a été particulièrement touchée par la pandémie.

Photo : Fournie par Dylan Clark

Un travail que s’apprêtait à faire aussi Thaddée avec son ami Pierrot justement. Malheureusement, la pandémie en a décidé autrement, raconte M. Ross-Tremblay.

L’anthropologue Laurent Jérôme évoque plusieurs initiatives lancées par différentes communautés.

Les Atikamekw par exemple ont déjà organisé des rassemblements d’aînés qui discutaient justement des enjeux de la transmission des savoirs. Ces échanges ont été filmés et documentés.

Un panneau demande aux résidents de rester chez eux et mentionne un couvre-feu.

Les aînés des communautés autochtones des États-Unis ont été moins bien protégés qu'au Canada.

Photo : afp via getty images / MARK RALSTON

Le grand chef Simon estime que des investissements importants doivent être faits pour pérenniser les cultures autochtones, « au moins à hauteur de ce qui a été dépensé par le passé pour les décimer… ».

Selon le grand chef, les nouvelles technologies peuvent largement participer à sauver le savoir des aînés.

« Ce sont eux qui savent comment on doit utiliser le territoire, qui connaissent les bienfaits des plantes médicinales dans les terres humides », illustre le grand chef.

Pierrot Ross-Tremblay voudrait d’abord qu’on identifie les obstacles au travail de transmission.

« Pourquoi le lien se fait moins entre les jeunes et les aînés? », se demande-t-il, en évoquant le génocide culturel dont les Autochtones ont été victimes.

« On est attiré par le savoir des aînés, mais qui veut vraiment les écouter? », lance-t-il.

Selon lui, la mémoire des aînés n’est pas une priorité pour tout le monde. Y compris par certains membres des communautés.

C’est une mémoire qui parfois dérange

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