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Itinérance : « On gérait un jour à la fois; avec la COVID, c’est une minute à la fois »

Dans les refuges de Projets autochtones du Québec, la pandémie frappe durement. L’importante éclosion a mis le personnel à bout de souffle, quand ce n'est pas à terre. Elle a surtout été un réveil brutal pour les itinérants.

Un capteur de rêves devant des intervenantes vêtues de blouses bleues.

Des intervenantes accueillent des itinérants dans le refuge temporaire.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Quand Jean, c’est ainsi qu’il se présente, a appris qu’il avait la COVID-19 pendant les fêtes, il est « parti de l’autre bord » du refuge de débordement à haut seuil d’accessibilité pour les personnes autochtones de Projets autochtones du Québec (PAQ), mis en place pour la COVID, à Montréal.

Il n’est pas allé en direction de l’hôpital ou d’un autre service de santé, il est parti pour ne pas infecter les autres, tente-t-il d’expliquer, avant d’avouer qu’il a fui parce qu'il a eu peur.

Jean, l’un des premiers itinérants autochtones infectés par la COVID-19, n’acceptait pas en fait le résultat ni la défaite dans un premier temps. Mais finalement, il a accepté de s’isoler dans l’ancien hôpital Royal Victoria.

Personne n’était prêt. On ne s’attendait pas à cette éclosion, lance Jonathan Lebire, travailleur de rue depuis 20 ans et qui coordonne ce deuxième refuge nommé PAQ2, situé dans les locaux d’un ancien YMCA. 

Jusqu’en décembre, la COVID n’avait pas fait beaucoup de ravages dans la communauté itinérante de Montréal. Mais des cas sont apparus dans un centre et la COVID s’est propagée comme une traînée de poudre. Lors des premiers dépistages dans les deux refuges de PAQ, jusqu’à 80 % des personnes étaient infectées.

On pensait que les cas positifs pouvaient aller au Royal Vic, mais c’était plein, alors on se poussait la balle, résume Nathalie Julien, la gestionnaire des programmes et services chez Projets autochtones du Québec.

On nous a demandé de faire une zone rouge ici, raconte Jonathan Lebire. J’ai eu des intervenants qui n’étaient pas formés pour cela et qui ont passé la nuit avec des gens qui crachaient, qui n’étaient pas d’accord d’être là et qui étaient positifs. C’était heavy [lourd].

Jonathan Lebire devant deux itinérants qui discutent.

Jonathan Lebire, coordonnateur du refuge temporaire de PAQ

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les intervenants aussi sont tombés comme des mouches. À tel point qu’un autre organisme est venu prêter main-forte pendant une semaine et demie pour remplacer le personnel malade à PAQ2.

C’est le cas de Julia Dubé qui, infectée, a dû s’isoler. Les symptômes sont passés, mais ça n’a pas été facile, dit-elle. Et pourtant, elle est de nouveau à l’entrée de PAQ2, avec son équipement de protection, pour accueillir les itinérants.

Comme d’autres, elle enchaîne les heures, car le manque de personnel est toujours flagrant. Mais qu’importe, lance Julia, cette situation est difficile pour nous, mais elle l’est encore plus pour les gens qu’on dessert. Il y a plus de pression, car on manque d’employés, mais il y a aussi moins de services pour eux. La COVID, ça fatigue tout le monde.

Julia appréhende la suite, même si les derniers tests passés dans les deux refuges de PAQ reviennent avec un taux de positivité plus bas (25 %), et même si, depuis une semaine, l’ancien hôpital Royal Victoria a doublé sa capacité d’accueil et a mis en place un service de gestion de la consommation d’alcool.

N’empêche qu’au refuge PAQ2, on n’est pas en zone verte. On est en zone compliquée, lance Jonathan Lebire en rigolant. Les arrivées d’itinérants s’enchaînent dans la soirée.

On est peut-être en zone mauve, bleue... clairement, on est en orange foncé. On a la directive de ne pas laisser entrer des gens qui ne sont pas testés, mais je ne laisse pas les gens coucher dehors non plus. Et après 20 h, ils ne peuvent pas se faire tester. Fait que...

Une citation de :Jonathan Lebire, coordonnateur de PAQ2

Jonathan Lebire hausse les épaules et salue Patrick, bouteille de désinfectant en main en train de nettoyer une rambarde.

Difficile équilibre

Tous les soirs, Jean transporte son sac à dos et quelques sacs poubelles qui contiennent ses biens pour s’installer dans un box, comme il précise en riant. Ce soir, le numéro 23 lui est attribué. Dedans, un lit de camp, une chaise, un oreiller, un peu d’espace et surtout l’assurance de dormir dans un lieu chaud et en sécurité.

Dans un ancien gymnase, l’espace-dortoir est une enfilade d’espaces séparés par de grands panneaux de bois, construits par la Ville de Montréal. 26 chambres pour les hommes, 11 pour les femmes dans un espace fermé et 5 pour les couples.

L'homme est assis sur un lit de camp avec des sacs poubelles posés par terre, un sac à dos et un oreiller.

Jean, comme il se présente, est dans le dortoir de PAQ où il passera la nuit.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’isolement au Royal Victoria n’a pas été pénible pour Jean. En fait, t’as le temps de penser à tes affaires, à tout ce qui arrive, précise l'homme quasiment assis par terre avec son joli masque en tissu qui laisse paraître un petit tatouage en forme de larme au coin de l'œil droit. Car avant, il ne prenait pas la COVID au sérieux.

Avant, c’était avant d’être infecté, avant surtout de voir du monde partir en ambulance à l’hôpital à cause de la COVID. Un de ses amis est mort. Alors la COVID, ça commence à faire peur, répète l’itinérant.

Jean remonte dans la zone commune où les gens se rassemblent, mangent. Quelques personnes sont intoxiquées. Tant qu’il n’y a pas de violence, Jonathan Lebire les accepte. D’ailleurs, la police arrive pour lui demander de prendre un itinérant expulsé d’un autre refuge. Un petit coup d'œil sur une liste pour voir s’il a été testé et il le fait entrer.

En plus de l’intervention, du respect du règlement, il faut gérer la distanciation, le port du masque… ce qui est très compliqué, concède Jonathan, ça fait réagir beaucoup. Alors, le travailleur de rue s’ajuste.

Par exemple, il ne met pas trop de pression sur le groupe de quatre assis sur une table devant, car il sait que dehors, ils se passent une bière, un joint.

L’équilibre entre protéger le personnel, les membres de la communauté et rester ouvert, accessible, est compliqué, fragile.

À quelques minutes de marche de PAQ2 se trouve PAQ, le refuge permanent de Projets autochtones du Québec. Dans l’entrée, Jago Patel pose sa main sur l’épaule d’une femme intoxiquée. Doucement, elle lui parle et répond Ilaali, c'est-à-dire de rien en inuktitut.

Jago Patel pose à l'entrée de l'édifice en blouse, lunettes et masque de protection.

Jago Patel, intervenante à Projets autochtones du Québec depuis près de deux ans.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Jago Patel porte des lunettes et un masque de protection, en plus d’une blouse bleue. Elle est bien consciente des consignes de sécurité, de la distanciation, etc. Sauf que garder ses distances, c’est pratiquement impossible, car la personne ne veut pas écouter, mettre son masque…

L’intervention, ça se passe en proximité. Donc maintenant, c’est difficile quand la personne est intoxiquée, car elle ne sait pas vraiment ses propres distances. Elle veut te parler, mais avec le masque, c’est dur, et avec les lunettes, j’ai plus de mal à avoir un contact visuel.

Une citation de :Jago Patel, intervenante

Pourtant, l’intervenante arrive à calmer un petit peu la femme qu’elle connaît bien. Elle lui apporte des draps. Impossible de la laisser repartir dans cet état à 30 minutes du couvre-feu. Sinon, c’est l’arrestation assurée. 

La communauté

Pour les intervenants, l’aspect communautaire, si important pour les Autochtones, a à la fois pu contribuer à l’explosion des cas, mais aussi les pousser à se faire dépister. 

Pour Jago Patel, ça a débordé partout, car ils sont en communauté, tous proches. Alors, comment leur dire de ne pas s’approcher les uns des autres? Ça va contre leur humanité, contre leur valeur humaine. 

Le nombre de cas commence à diminuer, mais les équipes, pas forcément à souffler. Tous les cinq jours, des tests de dépistage sont effectués. La majorité des itinérants s’y conforment, mais il y a un peu de résistance. 

Nathalie Julien, elle-même autochtone, puise alors dans l’aspect communautaire pour convaincre les récalcitrants.

Je disais à quelqu’un tantôt que l’important, c’est pas juste toi. Il faut que tu protèges la communauté, relate la gestionnaire des programmes. Quand on apporte le mot communauté, tes amis, tes cousins, l’aspect familial. Là, ils vont le faire!

Après avoir roulé quelques cigarettes dans la salle communautaire, Daniel Dumais, un Anichinabé, sort prendre l’air. Il se dirige dans ce qu’il appelle son condo, une tente avec une bâche en plus, quelques chaises, un banc et une pelle dans un terrain vague qu’il entretient, près du refuge. 

Quelques grands arbres entourent sa demeure, ça lui donne l’impression de vivre dans le bois, ce qu’il aime. 

Il pose, avec une canne, devant sa tente sur un terrain vague.

Daniel Dumais devant son « condo », une tente surmontée d'une bâche sur un terrain qu'il entretient.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À 57 ans, il prend la pandémie au sérieux, même s’il affirme que ça n’a pas vraiment changé sa vie. D’ailleurs, il s’est déjà fait tester deux fois. Deux fois, le résultat était négatif même si lui, c’est un positif tout le temps, par rapport à sa bonne humeur du moment.

Passer le test ne l’a pas stressé, confie-t-il en marchant avec sa canne. Y’a rien qui me stresse. Si je te comptais ma vie ma p’tite dame, y’en a pour qui les cheveux se dresseraient sur la tête. La COVID, c’est rien comparé à ce que j’ai vécu depuis l’âge de deux ans.

En fait, le coronavirus ne le dérange pas… tant que les gens gardent leur distance. Selon lui, chacun doit prendre ses responsabilités. Il reproche aux caves infectés par le coronavirus d’avoir continué à sortir et à jaser avec du monde. C’est comme une chaîne ce machin et elle va continuer encore, prévient Daniel avant de repartir vers le refuge.

Justement, Jonathan Lebire, le travailleur de rue, ne veut pas penser aux prochaines semaines, sinon il pourrait se mettre à pleurer. Il sait qu’il est dépassé, mais il ne veut pas se le dire, il n’en a pas le temps. Ici, en général, c’est un jour à la fois. Alors avec la COVID, c’est une minute à la fois.

Quelques personnes au loin se trouvent la nuit devant l'entrée du refuge temporaire.

L'entrée du refuge temporaire PAC2

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

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