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Chronique

Hydro-Québec : « Tu n’es pas maître dans ta maison quand nous y sommes »

Pour notre chroniqueuse, Hydro-Québec se comporte en « maître » sur les territoires revendiqués par les Autochtones.

Des pylônes électriques surplombent une forêt dont les arbres sont couverts de givre.

Les lignes d'Hydro-Québec traversent des territoires revendiqués par des nations autochtones.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Edith Bélanger

Alors que plusieurs d’entre nous étaient affairés à brancher leurs guirlandes électriques en prévision de Noël, cinq communautés autochtones du Québec et la nation innue du Labrador déclenchaient une nouvelle offensive visant à empêcher la construction d’une nouvelle ligne de transport d’électricité par Hydro-Québec.

En effet, dans un article publié par la Presse Canadienne le 3 décembre dernier, on pouvait lire que les communautés concernées avaient déposé des mémoires auprès de la Régie de l’énergie du Canada pour faire échouer un projet visant à exporter de l’électricité vers les États-Unis.

En fait, ce n’est pas au projet de transport d’électricité en soi que s’opposent les chefs ayant fait part de leur désaccord. On en a surtout contre le fait qu’aucune retombée ne soit prévue pour les Premières Nations alors que les lignes de transport traversent des territoires traditionnels revendiqués.

Cette opposition à l’un de ces grands projets de la société d’État a pu, à première vue, paraître surprenante.

Après tout, n’est-il pas juste de penser qu’Hydro-Québec et les Autochtones sont parvenus dans le passé à de grandes ententes, libellées gagnant-gagnant ?

Or, il semble que les apparences soient parfois trompeuses, et surtout lorsque cette façade rend service au gouvernement.

Par exemple, rappelons-nous la campagne électorale de 2018, alors que le futur premier ministre du Québec disait souhaiter la conclusion d’une paix des braves 2.0 avec toutes les Premières Nations du Québec.

Cette entente, prenant appui sur la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, établissait les principes d'une relation entre le Québec et les Eeyou, qu’on appelait alors les Cris.

Rebelote en février dernier, alors que la crise ferroviaire était en pleine ébullition. Le premier ministre Legault, au moment de signer une entente sur le développement économique d’Eeyou Istchee Baie-James, n’a pas manqué de rappeler à nouveau ce grand moment de l’histoire, gage apparent d’une amitié quasi mythique entre les Autochtones et Hydro-Québec.

Qu’en est-il réellement ?

Deux éléments me semblent importants d’emblée pour comprendre les protestations de nations autochtones à l’endroit des projets hydroélectriques.

Le premier est la diversité des réalités autochtones, et le second a trait aux droits territoriaux.

Maîtres chez vous

C’est avec le slogan maîtres chez nous que Jean Lesage et son ministre René Lévesque lançaient en 1962 le mouvement menant à la nationalisation de l’électricité.

Néanmoins, cet ambitieux projet de société ne pouvait pas voir le jour sans l’appropriation des terres autochtones, notamment celles des Eeyou et des Naskapis.

Il fallait donc devenir maîtres chez eux.

En effet, sans une entente avec ces populations, la politique énergétique du Québec aurait connu de bien plus grands écueils.

Aujourd’hui, 20 ans plus tard, s’il y a probablement eu des gagnants à l’issue de ces ententes, n’oublions pas qu’elles n’ont cependant pas pu profiter aux autres nations avoisinantes comme les Innus, par exemple, dont le territoire n’était pas le centre névralgique des opérations.

On peut se demander si, sans ce grand projet de construction de barrage en péril à la baie James, on aurait investi autant d’énergie à bâtir une nouvelle relation, de nation à nation?

En outre, pour conclure de telles ententes, un découpage territorial bien strict est nécessaire.

Or, cette vision cartographique est bien loin de la conception traditionnelle du territoire que se font les Autochtones. De plus, une telle vision ne peut que très difficilement rendre compte de la réalité sur le terrain.

S’il a été possible de réaliser sans trop de bisbille cette division artificielle des terres dans les grandes étendues nordiques, ce serait une tout autre paire de manches de tenter la même entreprise plus au sud, là où les droits territoriaux sont plus ou moins clairs, et où la population est beaucoup plus dense.

Il me semble que le modèle de la paix des braves 2.0 possède toutes les caractéristiques d’une solution broche à foin.

Si Hydro-Québec aborde les relations avec les Premières Nations en n’ayant en tête que ce modèle, il ne faudra pas s’étonner que cela ne fonctionne pas.

Par exemple, le tracé de la ligne de transport d’électricité projetée affecte les territoires traditionnels de plusieurs communautés autochtones qui souhaitent sans doute bénéficier des retombées économiques d’un tel projet.

Or, pas question pour autant, pour les communautés, de céder des droits territoriaux que la province répugne d’ailleurs à leur reconnaître.

Est-il possible d’être maîtres chez nous dans un endroit où la propriété est revendiquée par une autre personne?

Bien sûr, plusieurs personnes diront qu’on est en 2021, que les Autochtones aiment aussi avoir de l’électricité dans leurs maisons (ce qui n’est pas si facile que ça dans certaines communautés non desservies ou dans lesquelles la fiabilité du réseau se rapproche tristement de ce que l’on trouve dans l’Inde rurale).

Certes, mais justement, en 2021, il serait à peu près temps que la politique énergétique du Québec prenne en considération les revendications et les droits autochtones et cesse d’être au service de la colonisation.

Après tout, ça fait 50 ans qu’Hydro-Québec s’enrichit à même l’assise territoriale des premiers peuples.

Malheureusement, la seule logique pour légitimer cette appropriation repose sur les principes coloniaux fondateurs du pays, ce qui contraste avec le slogan maîtres chez nous.

Pour paraphraser une analyse faite par l’auteur Déné Glen Sean Coulthard dans son ouvrage Peaux rouges, masques blancs, ces idéologies issues de la domination impériale s’apparentent davantage à certains égards à une relation maître-esclave.

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