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Natasha Kanapé Fontaine : droit devant malgré la pandémie

Malgré la pandémie, Natasha Kanapé Fontaine a multiplié les projets et les engagements

La poète multidisciplinaire innue Natasha Kanapé Fontaine pose dans la rue avec un foulard coloré.

La poète multidisciplinaire innue Natasha Kanapé Fontaine

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’année 2020 devait être spéciale pour Natasha Kanapé Fontaine. Elle l’a été, mais pas forcément comme la poétesse et artiste multidisciplinaire innue l’avait imaginé. Dans un secteur paralysé par la pandémie, elle aura réussi à rebondir dans une année qui n’aura pas non plus été un long fleuve tranquille sur les plans social et émotionnel.

Le soir du 11 mars, Natasha Kanapé Fontaine revient enchantée du concert-bénéfice organisé avec Elisapie en signe de solidarité avec la nation autochtone Wet’suwet’en. Sa petite valise noire attend un départ pour l’Europe quatre jours plus tard.

Ce devait être une année assez spéciale pour moi, lance Natasha dans la pièce de son appartement convertie en bureau où elle écrit et peint, accompagnée d’objets rapportés de divers endroits. 

Le 15 mars, Natasha devait en effet s’envoler pour une tournée en Europe afin de participer à des festivals, de rencontrer des libraires… Une deuxième tournée devait avoir lieu à l’automne.

Écoutez le reportage complet de Marie-Laure Josselin sur Natasha Kanapé Fontaine diffusé à l'émission Désautels le dimanche.

Deux jours avant son départ, tout a été annulé. Le Québec a été mis en pause par le gouvernement et le monde s’est mis à ralentir. Tout est tombé à l’eau.

Pas le temps d’être prise dans le vertige créé par cet arrêt brutal. Comme les autres artistes, elle doit gérer les annulations, penser aux reports et voir comment tenir sur le plan financier. C’était vraiment lourd, raconte-t-elle. Elle peaufine quelques projets, notamment des rencontres et des traductions – devenues virtuelles – entre poètes du Canada et de l’Allemagne. 

Finalement, juin est arrivé. Natasha dit, en déambulant dans son couloir, avoir senti tout se calmer

Là, j’ai pu prendre mes aises et m’enraciner dans la maison, précise l'artiste, car, étant travailleuse autonome, elle trouvait difficilement le temps de s’arrêter, naviguant de projet en projet, le cerveau toujours en ébullition, le corps sans cesse en voyage. 

« J’ai alors perçu que le fait d’être à la maison était un besoin que j’avais, mais auquel je ne répondais pas. Je me suis dit que j'avais maintenant tout le temps d’y répondre.  »

— Une citation de  Natasha Kanapé Fontaine

Elle s’est mise à meubler, à décorer et à habiter cet appartement de Montréal qu’elle partage avec sa sœur pour créer son petit cocon. Une perceuse trône d'ailleurs sur une étagère, prête à accrocher trois nouveaux masques haïdas chinés dans la brocante d'à côté. 

Natasha Kanapé Fontaine pose devant un tableau de Virginia Pésémapéo Bordeleau qui représente des caribous sur un fond coloré.

Natasha Kanapé Fontaine a accroché dans son salon un tableau de l'artiste autochtone Virginia Pésémapéo Bordeleau.

Photo : Radio-Canada

Devant un tableau de l’artiste autochtone Virginia Pésémapéo Bordeleau, Natasha confie avoir trouvé intéressant d’habiter ce lieu où elle ne faisait que passer, même si cela n’a pas toujours été facile. 

Oh mon Dieu! Je n’aime pas rester en place et j’ai dû combattre ce sentiment. J’ai même eu peur de m’enraciner, assure la femme de 29 ans, qui s’est alors posé beaucoup de questions sur l’idée de mouvement avant de conclure que c’était viscéral pour elle. 

« Ce n’est pas un mensonge que de dire que les Innus aiment être en mouvement sur le territoire. J’ai ça en moi. Pendant des années, j’étais en mouvement, donc comment est-ce que je pouvais arrêter du jour au lendemain? »

— Une citation de  Natasha Kanapé Fontaine, artiste innue

Marcher, repartir

Effectivement, la pandémie ne l’aura pas arrêtée bien longtemps : dès que cela a été possible, Natasha Kanapé Fontaine a repris la route avec sa valise noire. Tout l’été, elle a fait une tournée, présentant un spectacle intimiste de poésie et de chansons, accompagnée de l’auteur-compositeur-interprète Manuel Gasse. 

La femme innue originaire de Pessamit a suivi les traces de ses ancêtres sur la Côte-Nord et en Gaspésie avec le spectacle Nui Pimuten - Je veux marcher

L’artiste peaufinait depuis deux ou trois ans ce projet dont elle rêvait. Elle n’était pas pressée et attendait qu’il prenne son envol tranquillement. La pandémie aura plutôt provoqué son décollage parce que c’était le plus réclamé, le plus rapidement faisable aussi

Parmi les premiers à repartir sur la route, ces artistes, heureux d’offrir aux gens un temps d’arrêt, ont rempli les salles d'un public ravi. 

« C’était aussi important pour l’industrie de voir qu’on pouvait recommencer à travailler. De mon côté, ça m’a fait du bien. C’était très symbolique de repartir en tournée en temps de pandémie. Je me suis dit : "C’est sûr qu’on a un rôle!" »

— Une citation de  Natasha Kanapé Fontaine

Natasha marque une pause, enlève son masque pour boire un café dans sa cuisine, puis poursuit le récit. 

Fin septembre, elle entame un nouveau projet de résidence au centre de création O'Vertigo, à la Place des Arts, à Montréal, avec la danseuse malécite Ivanie Aubin-Malo.

Plutôt dans la performance, Natasha se dit bien heureuse de découvrir ce qu’elle peut créer avec Ivanie, surtout que plein de choses les lient. Elle ne se doute pas, alors, que leurs premiers pas vont plutôt être un moyen de désamorcer un traumatisme, de sortir un peu, un tout petit peu de colère, de pleurs. 

La promesse

En effet, le premier jour de cette résidence était le 28 septembre, jour où les réseaux sociaux ont bouillonné avec une vidéo qui ne cessait d’être partagée.

Natasha découvre que Joyce Echaquan, une femme atikamekw, est morte dans des conditions terribles à l’hôpital de Joliette sous une pluie d'injures racistes de la part du personnel soignant... Une vidéo d'une violence insoutenable pour Natasha, qui mettra du temps à la regarder au complet.

Je repoussais le moment parce que je savais que j’allais tomber et revivre un choc post-traumatique. Je suis vraiment plus fragile cette année, confie-t-elle, avant d’expliquer à mots couverts que, début juillet, avec la vague de dénonciations dans le milieu de la musique et de la littérature, elle a fait, pour la première fois, un choc post-traumatique. 

Elle ne veut pas vraiment en dire plus, mais elle admet que c’est lié à plein de gens [qu’elle] connaissait et à des souvenirs qui sont remontés

Je venais de passer ce moment mais, quand Joyce est arrivée, ç'a été un choc encore plus difficile à surmonter en fait, raconte-t-elle tout en indiquant avoir frôlé la dépression. C’est d’une violence inouïe [...] J’ai déjà vu et vécu des choses difficiles comme ça, mais pas avec autant de violence, autant de haine. 

Après ce knock-out, Natasha, comme d’autres artistes, utilise les réseaux sociaux pour lancer son message avec émotion et détermination : Ça ne passera pas ! Elle va à Joliette, devant l’hôpital, et fait une promesse à Joyce, elle qui déteste en faire parce qu'elle n’aime pas les promesses en l’air

« Je lui ai dit : je te le promets, je vais me battre jusqu’au bout pour qu’on fasse reconnaître le racisme systémique et tout faire pour l’éradiquer car, au final, c’est pour protéger des vies. »

— Une citation de  Natasha Kanapé Fontaine
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Manifestation contre le racisme systémique dans le Quartier des spectacles au centre-ville de Montréal cet après-midi. Les organisateurs ont rendu hommage à Joyce Echaquan. Plus de 1000 manifestants ont participé à l'événement. Plus de détails au bulletin de nouvelles de la SRC. La journaliste Jacaudrey Charbonneau était sur place.

Photo : Radio-Canada / Francois Sauve

Quelques jours plus tard, elle rejoint dans les rues de Montréal plusieurs milliers de personnes qui réclament justice pour Joyce. Cet élan de mobilisation vient la chercher. 

Elle, qui dit avoir rencontré avec d'autres tellement de résistance auparavant en abordant ce thème, s'est réjouie de voir écrit sur toutes les pancartes les mots « racisme systémique ». Là, je me suis dit : on vient de faire un énorme bond en avant!

Dans la foulée, elle signe avec 36 autres femmes autochtones une lettre ouverte pour demander au premier ministre québécois, François Legault, de reconnaître l’existence du racisme systémique. 

Deux mois après le drame, de grands noms de la scène musicale québécoise et autochtone, dont Natasha Kanapé Fontaine, unissent leurs voix pour rendre hommage à Joyce dans le spectacle Waskapitan : rapprochons-nous, qui se veut aussi un concert-réconciliation.

« Pandémie ou pas, cet événement serait arrivé. Je suis quelqu’un de très empathique, de très sensible, et je cherche toujours des solutions. J'essaie de voir comment moi, en tant que Natasha Kanapé, dans la société et avec le titre et la tribune que j’ai maintenant, je peux contribuer à ce qui se passe sur le plan sociétal. »

— Une citation de  Natasha Kanapé Fontaine

D’ailleurs, afin d’aider les Micmacs et les Anishinabés, elle a décidé d’organiser un spectacle-bénéfice virtuel mi-novembre. Accompagnée de Patrick Watson au piano et au chant, l’artiste multidisciplinaire a récité des poèmes qu’elle a composés, elle qui voulait retourner aux sources de la poésie, plonger dans l’essentiel

Pour sa poésie de la résistance, elle s’inspire notamment de la légendaire Nuit de la poésie de 1970, mais se remémore aussi ses premiers poèmes militants, nourris par la résistance des femmes de la communauté de Uashat qui s'étaient opposées à Hydro-Québec sur la route 138. 

Mes premiers textes étaient des textes qui dénonçaient, mais qui voulaient aussi transformer la réalité en quelque chose de beau et donner du courage. Moi, quand j’écoute de la poésie, ça me revigore! lance Natasha Kanapé Fontaine. 

Similitudes inspiratrices

Elle se lève, va chercher un livre bleu. C’est la dernière édition de la revue littéraire Moebius, intitulée « Mais il ne suffit pas de se tenir debout sur l’autre rive du fleuve ». 

Dedans, Natasha écrit de petites méditations innues à Felwine Sarr, écrivain et économiste sénégalais, qu’elle connaît depuis quelques années et qui vient de s’installer à l’université Duke, en Caroline du Nord, là où 12 000 ans d’histoire autochtone attendent [qu’il puisse] en découvrir les récits et les secrets, avance-t-elle dès les premiers mots. 

Une main avec des bagues et du vernis, et la revue littéraire « Moebius ».

Natasha Kanapé Fontaine a fait tatouer sur ses mains des dessins représentant des vêtements traditionnels de chasseurs.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Écrire à Felwine Sarr était un choix logique, car, dès le début, les deux ont découvert que leurs cultures avaient beaucoup en commun : respect des anciens, traditions, notions de temps et de territoire, place de la femme, rapport à l’histoire, lutte pour l’autonomie. 

C’est sûr que c’est très semblable et ça permet une compréhension très rapide entre nous, glisse-t-elle, tout en lisant son texte. 

Et puis, les écrits de l’auteur sénégalais encouragent la réflexion de la poète innue. Ce que j’ai lu dans Afrotopia s’applique à tout ce que je vois comme mouvement aux États-Unis, au Mexique et au Canada… Cette renaissance culturelle est très semblable! C’est reprendre possession de tout : de son histoire, de son narratif, de sa philosophie, énumère-t-elle. 

Elle a voulu, avec ces méditations, lier les points qu’il y a entre l’Afrique et l’Amérique du Nord pour tenter d’amener les lecteurs, surtout autochtones, à voir ce qu’ils pourraient puiser pour imaginer l'avenir.

Elle répète d’ailleurs qu’historiquement on arrive à un point très important au Québec. Elle prend l’exemple de la nation atikamekw, qu’elle considère comme un leader dans plusieurs dossiers (protection de l’enfance, principe de Joyce…) qui trace la voie et crée des leviers sur lesquels les autres communautés peuvent s’appuyer. 

Toutes ces réflexions viennent aussi nourrir un essai poétique et philosophique du territoire auquel travaille la jeune femme. D’ailleurs, elle espérait pouvoir s’y consacrer un peu plus au cours des prochains mois.

Natasha Kanapé Fontaine devait en effet partir au Groenland afin de faire une résidence d'écriture de deux mois. Elle y aurait étudié la structure de ce gouvernement autonome, aurait planché sur son projet d'adaptation du roman Homo sapienne de l'auteure groenlandaise Niviq Korneliussen. Elle espérait aussi pouvoir prendre un temps d'arrêt.

La pandémie et les restrictions imposées ont encore déjoué ses plans à la dernière minute. La militante a décidé de ne pas partir. La valise noire est de nouveau à terre, vide. Finalement, cette année, avec la pandémie, les événements, les drames, aura été très difficile et bien peu reposante.

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