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Chronique

Comment nommer sans oublier?

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a dévoilé le nouveau nom de la rue Amherst  le 21 juin 2019, Journée nationale des peuples autochtones.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a dévoilé le nouveau nom de la rue Amherst le 21 juin 2019, Journée nationale des peuples autochtones.

Photo : Radio-Canada / Charles Contant

Edith Bélanger

Dans la foulée des initiatives visant la réconciliation, certaines institutions et municipalités ont souhaité faire davantage de place aux Premières Nations en changeant certains noms d’édifices ou de rues. Quelle est donc la motivation profonde de ces changements?

Par exemple, en 2017, le gouvernement libéral a souhaité renommer l’édifice du conseil privé pour en faire disparaître le nom de sir Hector-Louis Langevin.

Le premier ministre Trudeau avait annoncé qu’il avait agi ainsi à la demande de représentants du milieu autochtones qui souhaitaient voir disparaître de la devanture d’une institution gouvernementale de première importance le nom de cet homme, étroitement lié à la genèse des pensionnats.

Plus récemment, en 2019, la Ville de Montréal a descendu de son piédestal l’odieux général Amherst, et la rue qui portait son nom est devenue la rue Atateken, d’origine Kanien'kéha.

La table étant mise, la semaine dernière on apprenait que la Ville de Québec souhaitait accorder une importance plus grande aux toponymes autochtones.

D’autres fois, ce sont des initiatives individuelles qui traduisent cette tendance. Par exemple, la semaine dernière au Bas-St-Laurent, le journal de Rimouski, le Mouton Noir, a rapporté qu’un citoyen avait pris l’initiative de renommer un endroit près de Rivière-du-Loup, la route des Sauvages, qui désigne l’un des principaux sentiers de portage de ma communauté, Wolastoqiyik Wahsipekuk.

Le quidam l’a rebaptisé avec une affiche faite à la main : route des premiers peuples.

Sur fond de controverse

Malgré que ces initiatives partent sans doute toutes d’une bonne intention, elles sont toutefois loin de faire l’unanimité au sein de la population et le débat, comme à chaque fois qu’il est question d’identité culturelle, peut même devenir émotif en un clin d’œil.

Alors que certains voient ces changements comme un mal nécessaire, d’autres y voient plutôt une forme de révisionnisme historique douteux.

Or, pour moi, tout cela est bien plus qu’une simple question de mots. On ne rétablit pas des siècles d’oppression et de colonialisme en jouant au scrabble.

Si vous consultez des cartes anciennes, datant du 17e siècle par exemple, vous serez sans doute surpris d’y voir une grande abondance de noms de lieux autochtones.

Ces toponymes que les cartographes prenaient en notes leur étaient transmis par les Autochtones et reflétaient toute la complexité et la richesse du rapport qu’ils entretenaient avec leur environnement.

La plupart de ces termes consistaient, en effet, en une description du lieu ou à une fonction de celui-ci. Or, plus on avance dans le temps, plus les noms se transforment, puis dans plusieurs cas disparaissent.

Effacement de l’histoire à des fins politiques

Disons-le franchement, c’est une opération de nettoyage en bonne et due forme qui a eu lieu au Québec au tournant du 20e siècle sous la direction, notamment, du père Eugène Rouillard qui croyait que le trop grand nombre de toponymes autochtones pouvait nuire à l’affirmation d’autonomie de la province.

Il a donc élaboré une politique pour s’en débarrasser en grande partie afin de ne garder que ceux qui, pour reprendre ses mots, ne risquent pas d’écorcher le tympan et qui sont même d’une belle venue.

Si nos langues sont effectivement très éloignées de l’anglais et du français, c’est parce qu’elles fonctionnent dans des systèmes bien différents. Pour les apprécier, il faut renoncer aux traductions mot à mot, car les termes décrivent des réalités bien complexes.

Pour traduire un seul mot d’une langue autochtone, il faut parfois faire une phrase dans la langue de Molière. C’est une énorme richesse qui est devenue un inconvénient pour certains.

Pour nos ancêtres, il ne s’agissait pas de nommer des lieux dans une dynamique d’étiquetage qui devrait respecter des normes de la commission de toponymie en plus d’être agréables à l’oreille.

L’exercice de toponymie répondait à des besoins identitaires, utilitaires et de maintien d’un lien unique entre les gens et leur territoire.

Considérant cela, il me semble essentiel de se questionner sur les motivations des intervenants avant de prendre part à ces exercices de changement de noms.

Quel est l’objectif recherché? Est-ce qu’il s’agit de bien paraître en cochant une case de plus à la liste de choses à faire en vue de la réconciliation ou est-ce que l’exercice vise une réelle reconnaissance des territoires et de la présence autochtone ou encore le développement d’une compréhension mutuelle?

Pas tous des saints

Les noms de lieux reflètent des réalités historiques et sociales qui permettent de comprendre l’identité d’un peuple. Pensez seulement à la surabondance de saints dans les villes et villages de la province qui nous exposent l’omniprésence du clergé à une époque pas si lointaine.

Les Premières Nations ont aussi leur identité et leur histoire, tatouées sur la Terre-Mère et elle mérite d’être révélée.

Il ne faut donc pas seulement que les lieux soient ornés de noms autochtones choisis au hasard ou par des comités de travail chargés de trouver ce qui sonne le mieux.

Le territoire en soi doit pouvoir reprendre son identité et cela doit se faire dans une vraie collaboration avec les principaux intéressés.

Alors, avis au citoyen ou à la citoyenne anonyme qui a renommé la route des Sauvages : au Bas-St-Laurent, les Sauvages en question, c’est nous, les Wolastoqiyik.

Quand est-ce qu’on s’assoit pour en parler?

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