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Chronique

De la nudité, des plumes et du sang : des stéréotypes tenaces

Notre chroniqueuse salue l'initiative du Musée de Joliette qui a donné la parole aux Autochtones pour déconstruire les stéréotypes toujours présents pour représenter « les Indiens ».

Trophée sur lequel on peut lire "Mississauga Girls Hockey League" avec le logo des Blackhawks.

L'un des trophées qui ont été retirés de l'aréna Paramount cet été à Mississauga.

Photo : Radio-Canada / Colin Côté-Paulette

Edith Bélanger

Le musée d’art de Joliette a décidé d’aborder franchement le sujet délicat de la représentation des Autochtones dans les arts.

En effet, en utilisant comme toile de fond son exposition « Regards en dialogue » qui regroupe des sculptures en bronze d’éminents artistes réalisées au 20e siècle, il a invité des Autochtones à commenter ces œuvres d’art afin d’en exposer les éléments clichés et dépassés.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle est actuellement étudiante en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est également membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Cette initiative me semble fort importante et les réflexions des collaborateurs Nicole O’Bomasawin, Roger Echaquan et Eruoma Ottawa-Chilton m’ont plongée dans une profonde réflexion sur la vie cachée de ces stéréotypes qui ont teinté la relation entre les Autochtones et les Européens dès les premiers contacts, mais surtout qui continuent à alimenter des préjugés et des comportements racistes encore aujourd’hui.

Bien que les représentations visuelles tournant en ridicule ou présentant des aspects méprisant des Premières Nations aient été amplement dénoncées dans les récentes années, notamment dans la foulée des changements de logos sportifs et commerciaux, je me demande si, collectivement, nous avons réellement saisi l’ampleur de ces stéréotypes et le tort qu’ils peuvent créer.

Parfois, j’ai l’impression que l’on sous-estime les effets de ces images imprimées dans un sombre recoin de notre inconscient

Or, au-delà de la tête rouge plumée de l’Indien du sac de « chips » Yum-Yum, la manière dont les artistes-peintres, sculpteurs et écrivains ont représenté les Autochtones a pu faire naître des desseins beaucoup plus sombres.

Il convient également de rappeler que les artistes qui produisaient des œuvres sur commandes avaient parfois la mission de représenter une vision du monde qui servirait à justifier les interventions de leur commanditaire.

Représentations sur demande

Par exemple, lorsqu’il fut le temps de légitimer l’envoi de missionnaires pour la conversion des premiers peuples en Amérique du Nord, l’accent fut mis sur les pratiques païennes scandaleuses des Sauvages.

Les Jésuites, par exemple, lorsqu’ils s’adressaient aux autorités outre-Atlantique savaient bien utiliser cette image de l’Autochtone démuni, indigent et sans foi ni loi pour justifier l’envoi de moyens leur permettant de poursuivre leur mission divine.

Or, de l’autre main, ils décrivaient la situation opposée. En effet, ils parlaient de l’abondance et surtout de la variété des ressources alimentaires.

Ils mentionnaient aussi le système de croyances en place au sein des Premières Nations et la difficulté qu’ils avaient à effectuer la conversion de plusieurs d’entre eux.

Ingérence et intrusion dans les esprits

Pour arriver à leurs fins, face à des sociétés organisées évoluant dans un système de croyances millénaire, les missionnaires ont dû sortir l’artillerie lourde et ça passait par la distorsion de la réalité.

Nos pratiques étaient devenues des jongleries, nos esprits sacrés, des démons.

Par exemple, pour notre nation, le terme Koluscap qui signifie l’homme vrai a été déformé et les missionnaires apprirent aux enfants que ce terme signifiait menteur.

Cette diabolisation se retrouve amplement dans les tableaux et les récits de l’époque post-contact qui mettent en avant-plan la cruauté des Autochtones envers les pauvres martyrs chrétiens.

Pensez simplement aux représentations des supplices du père Brébeuf, images qui vont droit au cœur si vous me permettez le jeu de mots…

Lorsque je pense à l’impact de ces stéréotypes, je me dis que ces récits déformés dépeignant les Autochtones comme des sauvages assoiffés de sang étaient sans doute le fondement des images que les religieux avaient en tête en accueillant les petits enfants dans les pensionnats et les écoles de jour pour Indiens… on connaît la suite.

De la dépossession des territoires à la possession des corps

Dans d’autres sphères d’activités, autres que le salut des âmes, des artistes ont également continué à instrumentaliser les Autochtones pour permettre l’achèvement de missions pas du tout philanthropiques.

Certains chercheurs ont étudié comment les artistes de l’époque coloniale ont contribué à banaliser la dépossession territoriale dont étaient victimes les peuples semi-nomades en peignant des scènes bucoliques là où l’on aurait plutôt dû voir de la misère et de la désolation.

Évidemment, au temps de l’humanisme la notion du vol des terres se devait d’être bien enrobée pour que tous avalent l’idée que la barbarie appartenait à une autre époque.

D’autres encore ont étudié le mythe de la femme autochtone lubrique et volage qui est, à mon avis, l’une des formes les plus évidentes et dangereuses de déshumanisation par l’image.

Au-delà de Pocahontas et de la perturbante Shehaweh, jouée par Marina Orsini, il n’est pas besoin de faire une longue recherche pour constater l’abondance des représentations où la nudité et les poses suggestives évoquent la soumission et la vulnérabilité des femmes des Premières Nations.

L’actrice avait d’ailleurs mentionné la grande victimisation de ce personnage qu’elle a dû jouer, avec grande difficulté, en étant toujours à moitié nue en se faisant mettre en cage et tirer par les cheveux.

Ces stéréotypes de la princesse indienne et de la squaw ont, de fait, été identifiés par plusieurs chercheurs comme étant des éléments clés jouant un rôle important dans le phénomène des femmes autochtones assassinées et disparues.

En conclusion, je ne peux que saluer cette initiative du musée d’art de Joliette et inviter d’autres institutions muséales à faire de même pour débusquer les stéréotypes dans les arts.

Si, de nos jours, on met beaucoup d’énergie à décoloniser le discours, il ne faut surtout pas s’arrêter en chemin, car, comme le dit l’adage : une image vaut mille mots.

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