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Chronique

Un symbole colonial parfois convoité : la carte du statut d'Indien

Un montage photo des deux cartes montre qu'elles sont semblables. Notamment, elle comporte toutes deux le drapeau du Canada. Sur le certificat de statut d'Indien, il est indiqué « Affaires indiennes et du Nord Canada ». Le certificat de statut autochtone de la Confédération des peuples autochtones du Canada comporte la mention « gouvernement ».

Un certificat de statut d'Indien .

Photo : Radio-Canada

Edith Bélanger

La carte de statut d’Indien est un document pas ordinaire : il est lourd de sens. En plus d’être un symbole des principes racistes sur lesquels s'est construit le Canada, ce rectangle de polymère numéroté peut, à la fois, être l’objet de convoitise, en même temps qu’il peut victimiser la personne qui le détient.

Coup d’œil à cet étrange objet.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle est actuellement étudiante en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est également membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite)

Le pouvoir d'une carte de plastique

Il y a maintenant deux semaines que je suis allée chez l’optométriste. L’un de mes garçons et moi avions besoin de lunettes. Le gouvernement fédéral couvre l’achat de lunettes pour les enfants. Il n’y a qu’un formulaire en ligne à remplir, en une dizaine de jours, le tour est joué. Pour moi, détentrice d’une carte de statut Indien, la situation est plus compliquée. Certains soins de la vue sont pris en charge par le fédéral, et le détaillant doit, comme il le fait pour les assurances privées, faire des démarches pour obtenir le remboursement, mais cette fois-ci, auprès du gouvernement. Il paraît que c’est bien long et compliqué pour nous autres.

Symbole de la ségrégation

La carte de statut indien est un document d’identité délivré par le gouvernement du Canada. Elle vise à confirmer que son détenteur est un Indien au sens de la Loi sur les Indiens.

Depuis son adoption en 1876, cette loi se veut l’instrument principal par lequel le Canada a choisi de gérer la relation entre la Couronne britannique et les premiers habitants de ce pays. Si on se replace à l’époque où les guerres coloniales entre les empires européens ont pris fin, les Autochtones, aux yeux des colonisateurs, ont cessé d’être des alliés de guerre et sont devenus des entraves au développement de ce beau et grand pays.

Pour reprendre les termes utilisés à l’époque, on appelait ça le problème indien. De cette prémisse de base ont découlé plusieurs politiques publiques qui sentaient fort le mépris et la discrimination. Tout devait être fait pour assimiler les Autochtones au tissu social canadien par le biais de programmes de civilisation. Ainsi, vous connaissez la suite, se mirent en place toute une série d’initiatives qui feraient frémir d’envie tous les dictateurs de ce monde : mise en réserve, interdictions des pratiques culturelles, enlèvement des enfants, stérilisations forcées et j’en passe. Mais encore fallait-il identifier correctement ces Indiens, car évidemment avec un tel arsenal de mesures de ségrégation, d’aucuns auraient pu être tentés de se passer de l’étiquette.

Ainsi sont nés les termes définissant le statut indien, puis la carte a suivi de près en confirmant : un nom, un numéro et l’attribution à une bande, créant ainsi une nouvelle catégorie de citoyens.

Être ou ne pas être

Mon grand-père était très méfiant de cette carte de statut qui, pour lui, représentait plus de désagrément qu’autre chose.

Ne vivant pas dans une réserve, il avait appris à craindre le fait d’être étiqueté, brimé et limité par ce document. Il nous avait tous mis en garde du danger que la carte représentait. Suivant la même logique, il y a différentes raisons pour renoncer à être inscrit au registre fédéral et je ne pense pas me tromper en disant que la plupart de ces refus sont liés à cette symbolique coloniale lourde de sens qui se cache derrière la carte de statut. Quand on additionne à cela l’ignorance d’une partie de la population, les préjugés et le racisme envers les Autochtones, c’est facile à comprendre.

Si vous êtes un porteur de carte comme moi, vous avez certainement vécu ces moments gênants où de simple consommateur vous avez dû vous transformer en éducateur pour avoir osé montrer votre carte de plastique.

La grande illusion des privilèges

Et pourtant, cette carte est l’objet de convoitise. Ils sont des centaines, voire des milliers à vouloir s’en procurer une, quitte à la falsifier.

En effet, à la suite d'enquêtes menées en 2018 sur une épidémie de fausses cartes le Canada a dû resserrer les contrôles de sécurité et mettre en place une nouvelle version du certificat qui est plus difficile à contrefaire. Le pouvoir de séduction qu’exerce la carte de statut indien repose lui aussi sur des préjugés. Plusieurs personnes croient que le rectangle de polymère procure des privilèges extraordinaires. Or, ils ne semblent pas voir les désagréments qu’occasionne le fait d’être infantilisé par une loi rétrograde et, pire encore, discriminatoire. Il semble que l’on voudrait bien de la carte, mais pas du statut qui, lui, s’accompagne de désagréments dans plusieurs sphères. Et ça va bien au-delà des regards désapprobateurs des caissiers et des vendeurs de voitures. Par exemple, la semaine dernière un reportage de la chaîne APTN montrait un cas flagrant de discrimination basée sur le statut indien dans le domaine des assurances.

On y a exposé le combat que mène depuis deux ans Alexis Wawanoloath, un juriste de la nation abénaquise, contre l’Industrielle Alliance qui semble trouver que c’est trop dangereux d’être Indien.

Avouez que des privilèges comme ça on peut s’en passer! Un jour, peut-être verrons-nous l’identité autochtone libérée de la tyrannie de la carte de plastique, mais pour l’instant elle fait encore partie de nos vies et de la manière dont nous nous définissons et subissons, dans plusieurs cas quotidiennement, un colonialisme encore bien vivant. Pour ma part, deux semaines plus tard, mes lunettes ne sont toujours pas commandées, je suis passée sous le dessous de la pile. Mon grand-père avait encore raison…

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