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Wabano : des services de santé qui reposent sur l'humain et sa culture

Un centre de santé qui est davantage une mini-communauté en ville.

Le mot Wabano écrit en lettres de bois.

Le centre de santé autochtone Wabano à Ottawa

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

D’un petit immeuble avec deux docteurs et deux infirmières il y a une vingtaine d’années, le centre de santé autochtone Wabano à Ottawa est devenu une référence. Son approche de la santé est globale : on tient compte de l'histoire des personnes, de leur culture, et pas seulement de la maladie à traiter. Le centre emploie 130 personnes et dessert 30 000 Autochtones chaque année.

Diane Michaud le répète à qui veut l’entendre : sans le centre de santé autochtone Wabano, elle ne serait plus là, c’est garanti

La première fois que cette micmaque de 58 ans a posé les pieds dans le centre, elle était dans la rue, découragée de la vie, au bout du rouleau, sans option. Mais depuis une vingtaine d’années, que ce soit pour sa santé physique, sa santé mentale, ou encore de l’aide pour le loyer, Wabano a toujours été là, lance Diane Michaud.

Ils ne m’ont pas jugée, ils ont dit : t’es une de nous autres. On est une famille, on est supposés prendre soin de l’autre. 

Diane Michaud, bénéficiaire du centre Wabano

La force de ce centre est ce sentiment d’appartenance et l’incorporation de plusieurs sphères pour remettre sur pied un individu. Unique par sa taille et par son offre de services en un seul lieu, il inspire nombre de personnes, alors que le pays est secoué par les accusations de racisme et de discrimination envers les Autochtones dans le milieu médical. 

La directrice du centre de santé autochtone Wabano, Allison Fisher, avec en fond une peinture d'un artiste autochtone

La directrice du centre de santé autochtone Wabano, Allison Fisher

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Notre modèle de soins partait de l’être humain tout entier, explique la directrice générale Allison Fisher. La santé ne concerne pas que le physique, c’est aussi une question d’esprit, d’émotion. Dans ma langue, on dit mino-bimaadiziwin, ce qui veut dire vivre une belle vie. Il n’était donc pas difficile de comprendre que, pour vivre cette belle vie, il fallait des programmes qui soutiennent tout

À Wabano, qui signifie nouveaux départs en ojibwé, cela inclut, précise Allison Fisher, consulter un médecin, mais aussi la santé mentale, l’occasion de vivre votre culture, notamment avec des cérémonies. C’est se reconnecter dans un même endroit d'appartenance, mais en milieu urbain.

D’ailleurs, pour se sentir comme à la maison, tout a été pensé, y compris l’architecture.

Une clinique médicale complète

À l’entrée de la clinique médicale située au rez-de-chaussée, et bien visible depuis la rue, Crystal Waboose interroge une patiente pour savoir si elle a des symptômes de la COVID-19, puis prend sa température.

À l’intérieur, quelques patients attendent leur tour pour une consultation. Car le centre propose d’abord et avant tout une clinique avec médecins, pédiatres, gynécologues, infirmières praticiennes, dentiste, chiropraticien, et même un laboratoire pour des prises de sang.

Accueil de la clinique du centre de santé autochtone Wabano à Ottawa

Accueil de la clinique du centre de santé autochtone Wabano à Ottawa

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

C’est un one stop shot, comme on dit en anglais, ils peuvent venir et faire tout ici, précise Sylvie Lajoie, la directrice des programmes. C’est donc un moyen d’éviter que, faute d’argent, un patient néglige un test ou un rendez-vous à l’autre bout de la ville. 

Le médecin de famille Shawn Mattas arrive, les yeux fatigués, les marques du masque, signe d’une longue journée, bien visibles sur son visage.

Originaire de Thunder Bay, lui-même Autochtone, il a toujours voulu, dit-il d’entrée de jeu, travailler avec les peuples autochtones, mais aussi de manière autochtone

Il précise sa pensée : La majorité de notre formation médicale est un apprentissage occidentalisé ou européen qui répond à une grande partie des besoins médicaux d’une personne. Mais il y a des limites quand on regarde la santé d’un point de vue holistique, car cela comprend autant le culturel, le spirituel, le mental que le physique

Justement, à Wabano, dit-il, j’ai la permission de pratiquer tous ces aspects. D’ailleurs, le médecin de famille se pose toujours ces questions lors d’une consultation : est-ce que la culture pourrait apporter quelque chose dans le chemin de guérison de l’individu? Quelle serait la prescription spirituelle pour ce problème médical?

Le médecin de famille, Shawn Mattas, pose à côté de porte-bébés traditionnels autochtones

Le médecin de famille, Shawn Mattas

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La culture en guise de prescription

Peu importe la réponse du docteur, la ressource n’est pas loin. La première se trouve à quelques pas de son bureau, au sein même de la clinique médicale, dans un espace fermé tout en bois, où plusieurs éléments traditionnels autochtones sont disposés. 

La pièce de guérison traditionnelle du centre Wabano est recouverte de bois avec des éléments traditionnels autochtones

La pièce de guérison traditionnelle du centre Wabano

Photo : Centre de santé autochtone Wabano

Des aînés ou des guérisseurs traditionnels viennent y écouter, apaiser, conseiller, guérir les patients. Et pour cela, ils peuvent faire du tambour ou brûler de la sauge lors de cérémonies de purification, des sons et des odeurs qui arrivent jusqu’au patient dans la salle d’attente de la clinique. 

C’est comme lorsque vous rentrez chez vous et que vous sentez la tarte aux pommes de maman ou votre musique qui joue. Ici, c’est la même chose. Ça crée le lieu d’appartenance, ils sentent qu’ils sont chez eux.

Sylvie Lajoie, directrice des programmes

Mais au-delà, il y a cette compréhension mutuelle entre employés et patients. Diane Michaud l'atteste : ailleurs, ça n’a jamais cliqué, mais ici, je suis confortable avec eux, car ils me comprennent. Ça devrait être de même pour chaque culture : avoir une place où tu peux aller et être dans ta culture et avoir tout ce dont tu as besoin.

Au centre de santé autochtone Wabano à Ottawa, l'entrée du département qui s'occupe du logement est accompagnée d'une toile représentant les Pensionnats autochtones

Entrée du département qui s'occupe du logement avec une toile représentant les Pensionnats autochtones

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le personnel de Wabano n’est pas 100 % autochtone, mais la sensibilité et la formation sont présentes. Quant aux employés autochtones, les histoires entendues reflètent souvent la leur.

Assise dans la pièce où les clients peuvent venir faire de la couture ou de l’art, là où Diane a appris à faire des mocassins, Linda Héritage mange avec ses collègues. Tous approuvent quand elle dit que la culture favorise l’ouverture, indispensable pour guérir les plaies.

Car la confiance prend tout de même du temps à s’établir, reconnaissent les employés du centre. Parfois Linda, thérapeute clinique, va aller dans un des jardins traditionnels, parfois faire des cérémonies, et d'autres fois utiliser la création d'objets traditionnels pour délier les langues.

Des morceaux de tissus mais aussi des photos d'habits traditionnels autochtones

Pièce où les personnes peuvent venir coudre et discuter

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il y a tellement de stigmatisme et de discrimination. Je pourrais vous raconter des histoires d’horreur sur les expériences de nos gens dans les services publics, et même ma propre expérience, raconte Linda Héritage. 

Son expérience est sa meilleure porte d'entrée pour ouvrir les cœurs et les discussions. Sa mère est allée aux pensionnats autochtones, elle-même est une enfant de la rafle des années 60, enlevée de ses parents, avec une perte d’identité, des difficultés. Beaucoup. À tel point que la travailleuse a la voix qui s’étrangle. 

Alors forcément, elle comprend ses patients. Et à travers la souffrance, vous marchez avec eux. Nous ne sommes ni au-dessus d’eux ni en dessous, mais avec eux

Kevin Qitsualik, conseiller en toxicomanie, va plus loin, tout comme le docteur Mattas. Travailler ici lui a même permis de se reconnecter avec sa culture et a participé à sa propre guérison. Et d'être passé par là, cela met en confiance les patients. 

Flexibilité et approche différente

D’un petit programme pour mamans et enfants, Wabano propose désormais plus de 35 programmes allant des femmes enceintes jusqu’aux personnes en fin de vie en passant par la prévention, le diabète, la toxicomanie, etc. Le tout sous un même toit.

Ces programmes sont toujours centrés sur la culture. Ils permettent aussi de briser l’isolement, notamment grâce à la cuisine communautaire – où de la banique vient juste d’être cuite –, à la petite maison adjacente où les mamans peuvent se réunir ou encore à des visites à domicile.

La directrice des programmes au Centre de santé Wabano dans une pièce avec des photos et des plumes

Sylvie Lajoie, directrice des programmes au Centre Wabano

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Tous les secteurs travaillent ensemble, explique Sylvie Lajoie, la directrice des programmes.

C’est comme une communauté, mais dans un centre urbain.

Sylvie Lajoie, directrice des programmes

Et comme dans une communauté, on prend soin des aînés. Aujourd’hui, c’est le jour de distribution des repas pour eux. Des boîtes de gâteaux, des conserves, etc. sont empilées et prêtes à partir.

Chaque mois, 500 repas sont fournis à domicile aux personnes âgées, en plus d’une distribution de produits alimentaires secs, une visite qui permet aussi de s’assurer qu’ils vont bien.

Souvent, on est leur seul contact. Alors ça nous permet de voir si on peut combler des besoins : difficulté avec la banque, problème de santé, tâches ménagères… Ils rencontrent toutes sortes de défis dans leur vie quotidienne, défis que la COVID est venue renforcer, indique le chef d’équipe des intervenants communautaires auprès des personnes âgées, Robert De Serres.

Pandémie oblige, les équipes ne rentrent plus dans les logements, mais les tournées continuent. Car il ne faut pas briser cette confiance qui a pris du temps à s’installer.

Robert De Serres, chef d’équipe des intervenants communautaires auprès des personnes âgées au centre Wabano porte un masque

Robert De Serres, chef d’équipe des intervenants communautaires auprès des personnes âgées au centre Wabano

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Robert De Serres en sait quelque chose, il a mis des semaines voire des mois avant qu’un vieil Inuk lui parle, mais à la fin, les deux étaient amis. Robert a gagné le cœur et l'esprit du vieil homme en permettant ce que beaucoup de services ne tolèrent pas, dit-il : qu’il fume une cigarette en sa présence.

Tranquillement pas vite, il a fini par me faire confiance et s’ouvrir. L’approche fait toute la différence entre un service social municipal et Wabano.

Robert De Serres, responsable du programme Vieillir à la maison

L’approche doit aussi être plus flexible, comme en témoigne Tina Slauenwhite, la directrice du logement.

Car Wabano s’occupe aussi des personnes en quête d’un logement, aide d’autres à se défendre face à des propriétaires malhonnêtes ou racistes et offre même de l’aide pour le loyer.

D’ailleurs, ce mois-ci, Diane Michaud, qui a eu du mal à payer son logement et son électricité, a fait appel à Wabano pour un coup de pouce ponctuel.

Diane Michaud fréquente le centre Wabano depuis une vingtaine d'années

Diane Michaud fréquente le centre Wabano depuis une vingtaine d'années

Photo : Diane Michaud

Dans son service, assure Tina Slauenwhite, la bureaucratie n’est pas aussi lourde que dans les services publics et permet la flexibilité nécessaire pour répondre aux besoins des communautés autochtones. 

Si vous n’êtes pas en bonne santé et que vous n’avez pas un abri, de la nourriture et des soins médicaux, vous mourrez plus tôt. Cela fait donc partie de la santé, du bien-être, de cet équilibre nécessaire dans votre vie, assure la responsable.

Une aide provinciale indispensable 

Le centre Wabano n'aurait pas vu le jour sans l'aide et la volonté, dès la fin des années 1990, du gouvernement de l'Ontario, qui a compris, indique la directrice générale, Allison Fisher, que pour réussir en ce qui concerne la santé autochtone, il fallait la confier aux Autochtones

Le centre Wabano reçoit environ 14,5 millions de dollars par an, dont 75 % sont financés par l’Ontario.

Le changement est une question de volonté. Et là, c’était de défendre la vision d’avoir une société inclusive, que tous les citoyens soient en bonne santé.

Allison Fisher, directrice générale de Wabano

Robert De Serres est persuadé que s’il n’y avait pas le centre Wabano à Ottawa, ça serait comme à Thunder Bay, à Winnipeg ou à Joliette, ville où une femme autochtone, Joyce Echaquan, est décédée dans des circonstances plus que troublantes à la fin du mois de septembre, déclenchant une vague d’indignation et une prise de conscience collective.

Wabano a certainement un impact temporisateur qui fait que la communauté autochtone à Ottawa sent qu’elle a un refuge, une base, un lieu sécuritaire, affirme Robert De Serres.

La sécurisation culturelle ne s'arrête pas au simple centre. Wabano offre par exemple des formations au personnel de la santé dans les hôpitaux et fait de l’éducation en ouvrant une partie du centre, où l’on trouve notamment de l’art autochtone et l’histoire des pensionnats, à des écoles. 

NDLR : Demain, nous publierons le deuxième volet de ce reportage qui traitera de l'architecture de Wabano conçue aussi en tenant compte des cultures autochtones.

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