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Les stéréotypes autochtones revisités par le Musée d’art de Joliette

La façade du Musée d’art de Joliette.

L’exposition « Regards en dialogue » du Musée d’art de Joliette regroupe des sculptures en bronze du tournant du 20e siècle.

Photo : Courtoisie / Paul Litherland

Une vision des Premières Nations dépassée, des stéréotypes éculés, des chefs-d’œuvre présentés au cœur d’une exposition d’arts visuels, le cocktail était parfait pour que le Musée d’art de Joliette soit secoué par la controverse et qu’il doive gérer une crise liée à une représentation péjorative des Autochtones.

Or, c’est tout le contraire qui se produit. En ces temps où les questions d'appropriation culturelle soulèvent des controverses, l’établissement a su éviter les pièges et les critiques en établissant dès le départ qu’il s’agit d’œuvres datées qui véhiculent une image passéiste des Autochtones.

Les artistes proposent des visions souvent stéréotypées de la réalité des Premières Nations, déclare le Musée dans un de ses messages écrits sur son compte Facebook.

L’exposition Regards en dialogue regroupe des sculptures en bronze de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, d'Alfred Laliberté et de Louis-Philippe Hébert.

Ces œuvres d’art ont été créées au tournant du 20e siècle. Elles représentent notamment des Autochtones en train de pêcher, de chasser ou encore assis aux pieds de Dollard des Ormeaux. Cette collection a été offerte au Musée par A. K. Prakash, un amateur d’art de Toronto.

Une pièce de la collection.

Une pièce de la collection.

Photo : Courtoisie / Paul Litherland

Afin de mieux contextualiser ces sculptures, le Musée a demandé à trois Autochtones de participer au projet en produisant des vidéos dans lesquelles ils réagissent aux œuvres d’art.

Il s’agit de Roger Echaquan, l’oncle de Joyce Echaquan récemment décédée dans des circonstances troubles à l’hôpital de Joliette, de l’anthropologue Nicole O'Bomsawin et d’une jeune artiste atikamekw de 18 ans nommée Eruoma Ottawa-Chilton. Cette initiative a été réalisée en collaboration avec le Centre d'amitié autochtone de Lanaudière.

Dans une vidéo diffusée sur le compte Facebook du Musée d’art de Joliette, Eruoma affirme que les artistes en question étaient mal informés de la réalité des Premières Nations et qu’ils étaient portés sur l’exagération de certains éléments. Comme les plumes, la façon de chasser, les flèches et les arcs, qu’on est des méchants, qu’on est tout le temps tout nus, énumère-t-elle.

Jean-François Bélisle, directeur général et conservateur en chef du Musée d'art de Joliette, dit que l'établissement travaille sur ce projet depuis près de trois ans et qu’il a pris les précautions nécessaires pour cadrer le message.

Il constate que, depuis le début de l’aventure, l’actualité a rattrapé le sujet de l’exposition, les Autochtones faisant souvent la manchette au cours des derniers mois.

Exposer ça aujourd’hui sans se poser des questions, je trouve ça un peu difficile. C’est une autre société, fin 19e et début 20e siècle, le rôle de l’homme, de la femme, la vision des Autochtones, la famille, tout était différent. Il y avait des stéréotypes assez forts, fait-il remarquer.

Ces œuvres, selon moi, comme beaucoup des œuvres de cette période, parlent plus de l’imaginaire de l’homme blanc que de la réalité. […] C’est comme l’Autochtone imaginaire.

Jean-François Bélisle, directeur général

Néanmoins, il considère que ces sculptures sont d’une grande valeur. Ça reste des chefs-d’œuvre. Ça reste des œuvres qui sont incroyablement fortes et bien réalisées par les plus importants artistes du pays, estime-t-il.

L’exposition « Regards en dialogue » propose une oeuvre mettant en scène deux jeunes Autochtones en train de chasser.

L’exposition « Regards en dialogue » propose une oeuvre mettant en scène deux jeunes Autochtones en train de chasser.

Photo : Courtoisie / Paul Litherland

Matière à réflexion

Un des buts des organisateurs est d’encourager le visiteur à réfléchir et à se positionner face aux œuvres.

Ce qu’on voulait mettre de l’avant, c’est justement l’aspect construit, de dire que ce n’est pas un chef-d’œuvre qui existe dans le vide. Il y a un contexte dans lequel ça a été créé, un contexte dans lequel ça a été acheté et un contexte dans lequel c’est exposé aujourd’hui. Et ces contextes ne sont plus les mêmes, dit M. Bélisle.

Avec la présentation d’œuvres aussi chargées, le potentiel de controverse existait. Or, Jean-François Bélisle admet ne pas avoir reçu de critiques négatives. En fait, il dit que c’est tout le contraire qui s’est produit : il a obtenu des appuis et créé des ponts avec la communauté.

Le directeur général raconte une anecdote très révélatrice sur le sentiment général ressenti par la communauté autochtone. Il raconte que Joyce Echaquan est morte à l’hôpital de Joliette quelques jours avant le début de l’exposition. Le matin de l’ouverture, il se rend au boulot et constate qu’il y a foule.

Vue de l’exposition « Regards en dialogue » du Musée d’art de Joliette.

Vue de l’exposition « Regards en dialogue » du Musée d’art de Joliette.

Photo : Courtoisie / Paul Litherland

Il y avait beaucoup d’Autochtones dans le Musée, qui étaient tous très émotionnellement saisis par le moment, le contexte et la mort de Joyce. Ils avaient même fait une cérémonie dansante à l’extérieur du Musée avant d’entrer. Leur réaction par rapport à l’exposition était incroyablement positive, relate-t-il.

Il poursuit : Il y avait comme un moment où l’exposition a joué un rôle dans la démarche personnelle de chacun sur comment composer avec la mort de Joyce Echaquan. C’est comme s’il n’y avait pas d’espace de recueillement et que l’exposition était devenue cela. C’était vraiment très émouvant.

L’homme dit avoir reçu moult remerciements des Autochtones. De la part des non-Autochtones, il dit avoir reçu de nombreux témoignages d’appréciation pour avoir appris de nouvelles choses et avoir pu aller plus loin que la surface. C’était ça le but de l’exposition  : [ne vous] arrêtez pas à la surface, fouillez en arrière pour voir, lance-t-il.

Une page d’histoire

L’anthropologue Nicole O'Bomsawin reconnaît d’emblée que les œuvres sont fortement stéréotypées par rapport à l’époque dans laquelle elles ont été créées. Elle souligne au passage que les artistes représentent habituellement leur époque.

Les artistes à l’origine de ces sculptures n’ont pas rencontré d’Autochtones avant de se mettre au travail. Il se sont basés sur leur imaginaire pour créer ces visages d’Autochtones, affirme-t-elle.

Nicole O'Bomsawin est une anthropologue autochtone.

Nicole O'Bomsawin est une anthropologue autochtone.

Photo : Courtoisie / Paul Litherland

C’est très stéréotypé justement pour marquer l’imaginaire, l’Indien imaginaire de l’époque si on veut. Celui qui est magnifié dans sa pureté, la pureté des lignes, mais en même temps la pureté des gestes, soutient-elle.

On ne pourrait pas voir aujourd’hui des sculpteurs qui referaient ce genre de sculptures. Si on retourne à l’époque, c’était la coutume de le faire.

Nicole O'Bomsawin, anthropologue

Nicole O'Bomsawin décrit ces œuvres comme des témoins de la démarche historique de l’identité autant des Québécois que des Autochtones. Ça fait partie de notre histoire et ça fait partie de l’histoire de l’art du Québec, insiste-t-elle, ajoutant que ces artistes ont contribué à façonner la culture québécoise.

On avait besoin chez les Canadiens français d’avoir des héros. Je ne dis pas qu’on les a inventés, parce que ce sont des personnes qui ont existé. Par contre, on en a fait des héros dont on pourrait aujourd’hui se questionner quand on regarde leur place dans l’histoire. Comme Dollard des Ormeaux par exemple, opine-t-elle.

Mme O'Bomsawin considère que la démarche du Musée est respectueuse du sujet qu’il traite et elle se réjouit du fait que les organisateurs proposent au visiteur trois regards différents sur la collection. La vision des Autochtones est présentée avant d’avoir accès à la collection, afin de permettre au visiteur d’être plus averti.

C’est intéressant d’avoir des regards croisés. On n’a pas une vision unique comme Autochtone de ce qu’on reçoit. C’est sûr qu’il faut que ça soit mis en contexte et je pense que le Musée de Joliette a bien fait cela, croit-elle.

Cela montre qu’aujourd’hui on est rendus un peu plus loin pour se questionner sur ces images. Ça nous renvoie à un questionnement personnel, autant chez les Autochtones, les artistes ou les gens qui apprécient les œuvres d’art, affirme-t-elle.

Le Musée va publier dans les prochaines semaines un catalogue contenant les résultats de la recherche scientifique qui a précédé le lancement de l’exposition.

En raison de la pandémie, les visites sur place sont annulées. Cependant, il y a moyen de les voir en consultant le site Internet du Musée. Des visites guidées en ligne sont offertes.

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