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Chronique

La vie secrète des préjugés envers les Autochtones

Une pancarte qui dénonce le racisme dans les arénas, pendant le match antiracisme de Gesgapegiag.

Une pancarte qui dénonce le racisme dans les arénas, pendant le match antiracisme de Gesgapegiag.

Photo : Radio-Canada

Edith Bélanger

Depuis les circonstances tragiques entourant le décès de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette début octobre, les projecteurs sont tournés vers le système de santé.

Avec raison, on a tôt fait de souligner que, au-delà des actions condamnables issues du mépris et de l’ignorance des gens, c'est au cœur même du système que se cachent les plus insidieuses expressions du racisme envers les Autochtones.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle est actuellement étudiante en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est également membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

L’origine du mal : les préjugés issus du colonialisme

La relation historique entre les Autochtones et les services de santé s’est amorcée sur de bien mauvaises bases.

Elle est de plus restée teintée d’une prémisse qui rend impossible l’existence d’un rapport sain : la croyance que les Autochtones sont des nécessiteux, des misérables.

Ce mal est incrusté profondément et il ne suffit pas d’accumuler des années d’études universitaires pour l’éliminer. Moi-même, ayant des origines mixtes, j’ai eu la chance d’être peu exposée au racisme ordinaire. Malgré tout, c’est de la part de professionnels de la santé cumulant de nombreux diplômes que j’ai reçu les commentaires les plus difficiles à digérer.

Je pense notamment à ce rendez-vous chez l’obstétricienne pour un suivi de grossesse. Elle me questionnait sur mes origines et celles de mon mari et finit par me dire : Vous êtes quand même un peu tous consanguins vous autres, les Autochtones, non?.

Puis, devant mon air dubitatif, elle a ajouté que c’était la procédure de vérifier s’il y avait lieu de faire des analyses génétiques dans le cas où les parents sont reliés.

Elle s’enfonçait…pathétiquement. En analysant différents événements racistes rapportés dans le système de santé, je constate qu’ils sont tous empreints d’un mépris issu de cette idée du problème indien, pierre angulaire des politiques coloniales ayant façonné le pays.

Cette perspective tordue pointe invariablement un doigt accusateur vers les Autochtones qui, par leurs mauvais choix seraient à l’origine de leurs propres problèmes et que les bons contribuables doivent en payer le prix.

Le prix de la liberté illusoire

À la fin des années 1800, les gens de ma communauté ont été forcés de quitter leur réserve, et n’avaient plus accès aux soins de santé gérés par l’agent des indiens.

Méprisés par les autorités ecclésiastiques et politiques, on disait que si les Wolastoqiyik avaient choisi de vagabonder au lieu de se civiliser, ils méritaient bien ce qui leur arrivait.

Les archives révèlent que, lorsqu’ils réussissaient à accéder aux services d’un médecin, par exemple en se rendant dans une autre communauté, le gouvernement intimait aux soignants de fournir les soins minimums seulement.

Veillez à ne procurer à ces Sauvages que ce qu’il y a de moins dispendieux comme traitement, disaient-ils. On pourrait penser que depuis ce temps, les mentalités ont bien changé. Or il semble que les programmes d’accessibilité aux soins de santé aient été développés à partir de cette idée que le gouvernement accorde des privilèges aux Premières Nations, presque par pitié.

Or ces idées fausses déteignent sur le personnel médical chargé d’appliquer des programmes et des protocoles qui permettent de perpétuer des inégalités.

Qui est responsable de sa maladie?

Delilah Saunders avait 26 ans lorsqu’elle a été admise à l’hôpital d’Ottawa pour une insuffisance hépatique due à une intoxication provoquée par l’ingestion combinée d’acétaminophène (Tylenol) et d’alcool.

La jeune Inuk, originaire du Labrador, n’en était pas à sa première épreuve de vie puisque, trois ans auparavant, sa sœur Loretta avait été froidement assassinée.

Suite à ce drame, au lieu de s’effondrer, Delilah est devenue activiste du mouvement pour les femmes autochtones assassinées et disparues. Selon les médecins, l’état de la jeune Delilah nécessitait une transplantation d’organe.

Or, selon les politiques en place, elle n’avait pas accès à un nouveau foie puisqu’elle avait consommé de l’alcool dans les 6 mois précédent son admission à l’hôpital. Les politiques n’ont pas de cœur et se fichent que l’alcoolisme soit une maladie, qu’on soit Autochtone ou non.

Ces critères ne sont pas remis en question même s’ils excluent de facto une large partie de la population chez qui l’alcoolisme est autant, sinon davantage un symptôme qu’un problème.

Le programme n’a pas non plus eu d’empathie pour les circonstances ayant mené à sa rechute, soit son témoignage devant le tribunal, face aux assassins de sa sœur.

Aussi, le mal de dents qui l’avait fait consommer des acétaminophènes avait bien peu de poids à côté des jugements des biens pensants qui se disaient que les règles sont les règles. Un peu plus et on l’accusait d’avoir causé sciemment son état…

En septembre, Sadie North, une aînée de la nation crie, a été emmenée dans un hôpital de Winnipeg par sa fille. Elle a été malmenée physiquement et psychologiquement par le personnel, qui s’est acharné à lui poser des questions sur sa consommation d’alcool alors qu'elle n’en a jamais consommé et l’a clairement fait savoir.

On ne la croyait pas. Il semble donc qu’avant même d’avoir trouvé la cause de son malaise, qui était en fait une infection bactérienne à la jambe, on l’avait déjà jugée et condamnée en présumant, puisqu’elle est autochtone, que l’alcool était en cause. Des cas comme ceux-ci, il y en a partout au pays, et surtout, combien sont passés sous silence? Du racisme, de la discrimination et du profilage sont nés des préjugés qui se sont fondus à même la matière première des politiques, des protocoles et des programmes.

On aura beau changer les outils, si l’on n’éduque pas les gens à prendre conscience de leurs biais et des stéréotypes qu’ils portent, peu de choses pourront changer.

Le mal est davantage dans les esprits que dans les gestes.

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