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Élections américaines : le vote autochtone important mais difficile à exercer

Une pancarte dans une communauté autochtone représente une femme autochtone portant un bulletin de vote pour les élections de 2020 et l'inscription ''vous décidez du futur''.

Une pancarte dans une communauté autochtone pour inciter les Autochtones à aller voter

Photo : Crédit: Patty Ferguson-Bohnee

Poussés par l’élection historique de deux premières femmes autochtones au Congrès en 2018, les Autochtones des États-Unis espèrent bien gagner encore du terrain cette année. Surtout que dans certains États, leur voix pourrait changer la donne, mais encore faut-il qu’ils puissent voter.

Pour planter le décor, Crystal Cree explique, quand elle se présente, où elle vit : à Tsaile en Arizona, sur la terre des Navajos. L’épicerie la plus proche est à 30 minutes, et encore, ce qu’on y trouve reste limité. Il y a aussi une station service mais, pour le grand magasin, il faut faire deux heures de route. 

Cela vous donne une idée à quel point nous sommes isolés, précise cette femme Navajo, qui est directrice des affaires législatives et de la politique au Collège Diné de Tsaile. 

L’isolement géographique est le premier obstacle à la participation aux élections des Autochtones aux États-Unis, selon l’organisme à but non lucratif Native American Rights Fund. Ce n’est qu’un parmi d’autres. 

Crystal Cree pose devant une maison dans la ville où elle habite

Crystal Cree, membre de la nation Navajo

Photo : Crédit: Crystal Cree

Le droit de vote a été une bataille difficile pour les Autochtones des États-Unis. S’ils sont devenus citoyens américains en 1924, ce n’est que vers les années 70 que tous les États américains leur ont donné le droit de vote. Mais ces peuples continuent d’éprouver de nombreuses difficultés. Environ 34 % des Autochtones des États-Unis en âge de voter ne sont pas inscrits sur les listes électorales. 

Pour être sûre que sa voix compte, Crystal Cree a décidé de voter par anticipation. Elle a donc demandé les bulletins par la poste, qui lui sont parvenus. Mais elle n’a pas utilisé la poste pour renvoyer son choix, elle a préféré se rendre en personne, à 30 minutes d’auto de chez elle, au bureau du comté pour déposer son bulletin dans l’urne afin d’être certaine qu’ils l’aient à temps

C’était la seule solution, affirme-t-elle, car la poste est très lente. Et encore, elle se considère chanceuse, car elle possède un véhicule, ce qui n’est pas le cas d’environ 29 % des ménages de la nation Navajo. Chanceuse aussi d'avoir reçu le courrier de la poste, qui peut mettre facilement deux semaines à arriver. 

Nombreux sont aussi ceux qui n’ont pas d’adresse de domicile précise, ce qui complique considérablement leur inscription. Certains utilisent même des marques de location de Google pour indiquer où ils habitent.

Or ils n’ont pas pour autant de courrier à domicile. Il peut y avoir entre 30 minutes et deux heures de route pour se rendre au bureau de poste, où ils partagent souvent des casiers postaux avec d’autres familles. 

De la difficulté de s’inscrire, puis de voter

Il y a beaucoup d’obstacles, confirme Patty Ferguson-Bohnee, une juriste autochtone américaine qui dirige l'Arizona Native Vote Election Protection Project. 

Arborant un tee-shirt avec l’inscription ''Mes ancêtres n’ont pas pu voter, mais moi, je peux'', dans son bureau de l'université d'État de l'Arizona où elle est professeure de droit, Patty Ferguson-Bohnee résume toutes les difficultés rencontrées par les Autochtones pour voter. 

L’isolement géographique, les routes qui ne sont pas bitumées, les bureaux de vote éloignés, le manque d’accès au transport, la pauvreté, la barrière linguistique empêchant parfois de comprendre le bulletin de vote et de le signer, tout cela, c’est le début des obstacles. On commence derrière les autres, affirme en français Patty Ferguson-Bohnee. 

Puis, elle enchaîne. Nous les Amérindiens (sic), nous ne vivons pas majoritairement en ville, donc on n’a pas accès au haut-débit, il n’y a même pas d’électricité ni d’eau courante dans certaines communautés.

Sans compter le problème de la poste et du courrier. On a déjà des obstacles juste pour vivre que les autres n’ont pas, donc imaginez pour participer à des élections!

Quelques obstacles généraux rencontrés par les Autochtones américains pour participer aux élections

  • Isolement géographique
  • Routes médiocres ou inexistantes
  • Distance, temps de trajet et heures limitées des bureaux
  • Barrières technologiques et fracture numérique
  • Faible niveau de scolarité 
  • Conditions socio-économiques 
  • Itinérance et insécurité du logement
  • Manque d'adresses postales traditionnelles 
  • Manque de ressources et de financement 
  • Discrimination à l'égard des Autochtones


Source : The Native American Rights Fund

Crystal Cree précise d’ailleurs être aussi chanceuse d’avoir Internet, parce qu’elle travaille au Diné Collège. Mais s’il s’agissait de quelqu’un à 10 miles d’ici, il n’aurait probablement pas de signal ni même d’accès et, qui sait, peut-être même pas d’électricité

Every Native Vote Counts

Alors forcément, dans ces conditions, comment inciter les Autochtones à voter? 

C’est vrai qu’il y a une certaine animosité envers le gouvernement, encore plus envers le gouvernement d’État, admet Crystal Cree. Nombre de nos droits sont négligés, et même plus que ça, c’est pour cela qu’il y en a qui ne veulent pas voter

Mais Crystal fait partie d’un mouvement national qui incite les Autochtones à aller voter, un mouvement actif aussi dans son établissement et qui fait des petits.

Elle raconte l’histoire d’une jeune étudiante dont ni les parents ni le reste de la famille n’ont jamais voté, mais qui, grâce à un forum public de sensibilisation et d’éducation, a complètement changé de position. Cette femme fait désormais partie du mouvement pour encourager à voter.

Elle s’est même postée à des intersections pendant plusieurs semaines pour amener les gens à s’inscrire et, comme la jeune fille parle navajo, elle a été en mesure d’atteindre non seulement les jeunes, mais aussi les aînés qui ne parlent que leur langue

Dépliant donnant des informations sur le vote autochtone

Quelques faits sur le vote autochtone

Photo : nativevote.org

Partout aux États-Unis, cette initiative non partisane est bien organisée : Native Vote, le vote autochtone, forme des personnes pour aider les Autochtones à s’inscrire et à voter. 

Patty Ferguson-Bohnee a lancé son projet pour que le droit de vote des électeurs autochtones soit protégé en 2008. Outre la formation de bénévoles qui font de la sensibilisation, ils vont dans les communautés le jour du vote pour assister les électeurs et s’assurer que tout se passe bien. 

On a une ligne ouverte pour permettre aux personnes de nous appeler. Si au bureau de vote, on leur dit qu’ils ne sont pas inscrits du fait que le comté n’accepte pas leur adresse, nous pouvons les aider. Nous pouvons leur dire dans quelle circonscription voter et s’ils sont inscrits, précise la juriste.

Une centaine de bénévoles vont être présents dans des bureaux de vote en Arizona mardi pour traduire si besoin est, et pour vérifier aussi s’il n’y a pas d’intimidation ou de problème. 

Patty Ferguson-Bohnee, porte un tee-shirt rouge avec l'inscription chaque vote autochtone compte.

Patty Ferguson-Bohnee milite pour le vote autochtone aux États-Unis

Photo : Crédit: Patty Ferguson-Bohnee

La pandémie, un frein au vote?

Les bénévoles distribueront aussi des sacs comme celui que porte Patty Ferguson-Bohnee. Dessus, l’inscription Chaque vote autochtone compte. Dedans, un masque, du gel désinfectant, une gourde, des gants, un stylo et un dépliant d’information sur le vote et les droits, comme ça, si on doit aller au centre pour voter, on peut le faire en toute sécurité

Car si la pandémie de COVID-19 a fait des ravages, particulièrement chez les Navajo, elle vient aussi compliquer le vote. Il est impossible d’aller faire du porte-à-porte ni même d’organiser des transports pour emmener les électeurs au bureau de vote pour des raisons sanitaires. 

Les communautés ne veulent pas que l’on fasse cela à cause de la pandémie, car il y a beaucoup de personnes à haut risque, poursuit Patty Ferguson-Bohnee. La solution aurait pu être de prendre le bulletin de quelqu’un et de l’amener au bureau de vote, sauf que c’est illégal. La Cour a pourtant statué que la loi était elle-même illégale, dit-elle, puisqu’elle a un impact disproportionné pour les Autochtones et qu’elle viole notamment la Constitution. 

Mais pour cette élection, on ne peut rien faire. Il faut attendre la décision que rendra la Cour suprême. C’est dommage, car cela aurait grandement aidé avec la pandémie, explique-t-elle. 

Et ce n’est qu’une des différentes lois adoptées dans le but de supprimer des électeurs, affirme la juriste en soupirant. 

Selon Patty Ferguson-Bohnee, les chefs des communautés ont incité leurs membres, notamment grâce à des pancartes, à voter par anticipation. Nombreux sont-ils, dit-elle, à l'avoir fait, à la fois pour éviter les foules lors du jour du scrutin mais aussi, comme Crystal Cree, pour s’assurer que le vote soit comptabilisé.

Un vote à ne pas négliger

Car Patty Ferguson-Bohnee et de nombreux autres spécialistes l’assurent : les Autochtones détiennent un immense potentiel politique. Le vote des Autochtones pourrait même être crucial dans de nombreux États clés comme l’Arizona, la Caroline du Nord, le Montana…

Les Autochtones sont de plus en plus nombreux aux États-Unis. De 1,9 millions en 1990, ils sont passés à 5,2 millions. 

Le vote autochtone a d’ailleurs déjà été déterminant dans différentes élections, comme en 2006 pour John Tester (Montana), qui a remporté son siège au Sénat avec à peine 3500 voix d’avance. Dans cette élection, plus de 17 000 électeurs étaient autochtones. En 2012 et 2018, il a été réélu grâce au vote autochtone. 

Elle est derrière un étal pour répondre aux questions des Autochtones sur le droit de vote.

Patty Ferguson-Bohnee, professeure de droit autochtone, milite pour le droit autochtone.

Photo : Crédit: Patty Ferguson-Bohnee

Selon le Center for American Women and Politics, les femmes autochtones représentent le pourcentage le plus élevé de toutes les femmes qui se sont présentées cette année à la Chambre et au Sénat américains. 

En Idaho, Paulette Jordan pourrait même marquer l’histoire en devenant la première femme autochtone à occuper un siège au Sénat. Deb Haaland du Nouveau Mexique et Sharice Davids du Kansas vont, elles, tenter de se faire réélire à la Chambre des représentants. 

Crystal Cree ne cesse de dire qu’il faut voter pour des gens qui les comprennent, même s'ils ne sont pas autochtones, afin d’être entendus. C'est pour cela, comme de nombreux autres, qu'elle a affiché fièrement sur plusieurs médias sociaux qu'elle avait déjà voté.  

Avoir ces personnes qui siègent nous donne une meilleure voix et peut nous apporter le soutien dont nous avons besoin pour des nécessités de base comme l’éducation ou l’accès à des ressources. Cela nous permet d’être là où souvent la porte était fermée, précise-t-elle en concluant : et je pense qu’au fil des ans, notre voix ne fait que devenir de plus en plus forte

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