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Mort de Joyce Echaquan : comment aider les jeunes Autochtones à surmonter cette épreuve

Des élèves autochtones dans un gymnase.

Des élèves de l'école secondaire d'Ekuanitshit (Mingan) sur la Côte-Nord.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté

Familles, écoles et centres d’amitié autochtones ont pris les devants pour permettre aux adolescents et aux enfants des communautés de libérer paroles et tristesses à la suite du drame de Joyce Echaquan.

Souvent rivés sur leurs écrans, les adolescents et les enfants connaissent le visage de Joyce Echaquan. Beaucoup ont vu sa vidéo, ont assisté aux vigies, reconnaissent la couleur mauve. Mais comment s’assurer qu’ils aient des réponses à leurs questions?

La conseillère en développement organisationnel au Conseil des Innus de Ekuanitshit, Sylvie Basile, est très préoccupée. Elle estime important de s’assurer qu’ils vont bien et se questionne pour l’avenir, car cela va rester dans leur mémoire.

Est-ce que cela va créer un sentiment de lutte, de fierté, ou d’un autre côté ça va affaiblir leur estime de soi? Il faut s'en préoccuper, car c'est une période charnière, ils sont dans la construction de leur identité, précise Sylvie Basile. Elle souhaite du même souffle une prise de conscience dans le milieu éducatif sur l'importance de connaître les Autochtones afin de pouvoir répondre aux questions des élèves.

Sylvie Basile donnant un atelier d'histoire innue dans une classe de 4e année à l'école Teueikan

Sylvie Basile donnant un atelier d'histoire innue dans une classe de 4e année à l'école Teueikan

Photo : Crédit: Sylvie Basile

Discussions dans les écoles

Depuis deux semaines, plusieurs écoles ont mené des discussions avec les élèves autochtones sur le racisme, la discrimination et sur ce qui s'est passé à Joliette.

À l’école Teueikan d’Ekuanitshit, quand les élèves sont rentrés en classe une semaine après le drame, spontanément ils sont venus voir la directrice Julie Basile et dans leur langue, l’innu, ont évoqué le drame.

Même si les parents avaient déjà eu des discussions, les élèves restaient surpris, affirme la directrice, qui a décidé de tenir une minute de silence en mémoire de Joyce Echaquan. Ensuite, par l’intercom, elle leur a transmis un message positif, d’espoir.

Je leur ai dit que ça allait aller en s’améliorant, qu’on était là pour les protéger, qu’il ne fallait pas entretenir de colère, puis elle a récité une prière en innu. Les élèves se sont recueillis, les larmes ont coulé : les adolescents ne s’expriment pas beaucoup, mais on remarque leur tristesse, résume Julie Basile.

Selon Mme Basile, les enseignants semblent détecter quelque chose après avoir eu des discussions en classe, notamment sur le racisme.

Les élèves n’en parlent pas beaucoup, mais j’ai dit (aux professeurs) que ça ne veut rien dire. Il faut travailler ce qu’il y a à l’intérieur, ils vivent des choses.

Julie Basile, directrice de l’école Teueikan d’Ekuanitshit

La directrice a proposé d'utiliser les arts ou des projets particuliers pour que les élèves puissent s’exprimer, et affirme qu'un suivi sera effectué.

À Mashteuiatsh, les enseignants en parlent sous forme de discussion informelle et l’aide psychosociale est toujours disponible.

Nous demeurons vigilants, mais pour l’instant, l’impact ne se fait pas sentir en classe, précise Nathalie Larouche, la directrice Éducation et main d’œuvre Kanikanapit - Katshishkutamatshanuatsh kie nite kamashituepalitakanitsh atusseun.

Dessins d’enfants

Rapidement après le drame, l’équipe des services psychosociaux du collège Kiuna a reçu une quinzaine de nouvelles demandes de consultation, en plus des élèves déjà suivis. Outre les étudiants, des rencontres ont eu lieu avec les enfants des étudiants, car l'Institut a un service enfance-famille. Les spécialistes ont demandé aux enfants de dessiner. Résultats : beaucoup de dessins de famille, d’enfants.

José-Tomas Arriola, superviseur clinicien de l'Institut Kiuna

José-Tomas Arriola, superviseur clinicien de l'Institut Kiuna

Photo : Gracieuseté: José-Tomas Arriola

Souvent, les plus jeunes pensent aux sept enfants de Joyce qui se retrouvent sans mère. Ils s’identifient à eux. C’est ce que j’ai pu observer à travers les dessins et c’est la façon dont ça a été raconté par les adultes : des enfants sans mère. C’est ce qui semble les marquer dans cette histoire, explique José-Tomas Arriola, le superviseur clinicien.

Quant aux étudiants qui ont majoritairement entre 17 et 25 ans, les rencontres et les discussions, personnalisées ou en classe, ont fait ressortir leurs propres histoires de discrimination dans des institutions québécoises.

Il y a beaucoup de colère, mais aussi beaucoup d’espoir pour plusieurs, car cela a réveillé les consciences, précise José-Thomas Arriola.

Incompréhension, tristesse et mobilisation

Au centre d’amitié autochtone de La Tuque, lors des traditionnelles discussions du midi autour du repas avec les jeunes, le sujet est lui aussi vite venu sur la table. L’équipe a posé des questions aux adolescents âgés de 13 à 16 ans.

Seulement un sur huit n’avait pas vu la vidéo. Un autre n’avait pu la regarder jusqu’au bout, c’était trop intense, précise la directrice générale du centre, Laurianne Petiquay.

La vidéo est très choquante et ça les a vraiment dérangés, poursuit-elle. Les adolescents se sentaient concernés, trouvaient cela inacceptable, mais ont avoué ne pas savoir quoi faire ni comment l'exprimer.

Laurianne Petiquay, directrice générale du centre d'amitié autochtone de La Tuque.

Laurianne Petiquay, directrice générale du centre d'amitié autochtone de La Tuque.

Photo : Gracieuseté: Laurianne Petiquay

Contrairement aux adultes qui semblaient davantage dans la colère, Laurianne Petiquay dit avoir ressenti beaucoup de tristesse chez les adolescents, de l’empathie et de l’incompréhension qu'un tel drame se produise en 2020 au Québec.

Racisme, discrimination, préjugés, apparence, insécurité, etc. ont été abordés dans les discussions de ces jeunes autochtones qui vivent en milieu urbain et qui, passé la tristesse, veulent de l'action.

Je trouve triste qu’ils ne se sentent pas nécessairement en confiance envers la société québécoise en général. Sauf qu’ils ont un message à donner et le message est qu’ils ne veulent pas vivre dans la discrimination!

Laurianne Petiquay, directrice générale du centre d'amitié autochtone de La Tuque.

Pour cela, ils se mobilisent dans une campagne pour l’élimination de la discrimination raciale qui sera portée notamment par des vidéos et des messages.

Au centre d'amitié Eenou de Chibougamau, des cercles de partage auprès des jeunes Autochtones ont été tenus pour permettre de verbaliser.

Discussion familiale

Bien avant écoles et centres d'amitié, c'est dans les familles qu'il y a eu des mots sur les maux. Mère de famille, Julie Girard de Mashteuiatsh assure en parler beaucoup à la maison. Et prier. C’est comme si la fierté identitaire que l’on tente de transmettre dans la famille, protégés par la communauté, par nos institutions locales, venait d’être grandement fragilisée, mettant une vraie et dure réalité d’un racisme (systémique) à l’avant plan.

À La Tuque, la fille de Laurianne Petiquay, âgée de 14 ans, d’ordinaire timide et peu encline à participer à de tels projets, se sent tellement concernée qu’elle aussi travaille à la campagne de sensibilisation pour éliminer la discrimination.

Moi, en tant que maman, j’en ai parlé à ma fille qui se posait beaucoup de questions et qui me disait ce qu’elle voyait sur les réseaux sociaux. Elle ne savait pas trop comment l’exprimer, mais ça l’a touchée, marquée, car c’est une Atikamekw, une Autochtone. Cela aurait pu arriver à quelqu’un de sa famille. Elle se sent très concernée, indique Laurianne Petiquay.

Installation sur le balcon de la famille Hébert à La Tuque en mémoire de Joyce Echaquan signifiant : Trois communautés, une même souffrance. Justice pour Joyce.

Installation sur le balcon de la famille Hébert à La Tuque en mémoire de Joyce Echaquan

Photo : Crédit: Jasmyne Hébert

Passer une semaine dans le bois, sans réseau, pour la semaine culturelle, a fait beaucoup de bien à Véronique Hébert et à sa fille Jasmyne, 15 ans. Là-bas, Véronique, originaire de Wemotaci et habitant La Tuque, a plutôt discuté avec sa sœur, mais sa fille écoutait et donc était témoin qu'on verbalisait, qu'on pensait, qu'on réagissait, et avait ainsi des réponses.

Plutôt que les mots, Véronique Hébert a choisi l'action, la présence. Pour sa fille, elle a fait une installation sur son balcon avec une lumière, des tissus rouges, trois pierres pour les trois communautés atikamekw et ces mots : Trois communautés, une même souffrance. Justice pour Joyce.

Je l'ai fait pour pas qu'elle reste avec quelque chose d'inacceptable, et qui reste comme cela. Le fait de se mobiliser, avec des actions, des symboles, c'est une façon de communiquer.

Véronique Hébert, maman de Jasmyne

La mère dit avoir même eu l'impression que c'est sa fille qui l'accompagnait dans cette douleur. Un peu, raconte-t-elle, comme le garçon adolescent de Joyce Echaquan, qui a consolé son propre père.

Carol Dubé reçoit du réconfort de son fils.

Le fils de Joyce Echaquan et Carol Dubé réconforte son père pendant une conférence de presse tenue quelques jours après la mort de sa mère.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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