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Entêtement systémique – Lettre à mon premier ministre

Jay Launière-Mathias, un Ilnu de Mashteuiatsh, invite le premier ministre François Legault à dialoguer de Nation à Nations pour définir ce qui est bien pour les Autochtones. Nous vous présentons sa lettre ouverte.

Une femme tient une pancarte où on peut lire : « Oui, Legault, on a du racisme systémique au Québec », lors d'une manifestation devant l'Assemblée nationale.

Des manifestants ont déjà interpellé le premier ministre François Legault sur la question du racisme systémique.

Photo : Radio-Canada / Hadi Hassin

Lettre ouverte

Monsieur Legault, Kuei,

D’abord, sachez que je vous écris ces mots/maux avec beaucoup de respect et de compassion pour la fonction que vous occupez. Porter sur vos épaules le poids d’années de politiques racistes et discriminatoires n’est certes pas une chose facile. Quoi que vous en disiez, vous êtes l’héritier de ce système, Monsieur Legault. Un héritier entêté.

Du moins, c’est ce qui me vient en tête quand je pense à la position que vous campez solidement depuis quelques semaines, quelques mois, par rapport au racisme qui est bel et bien présent au Québec.

Systémique, systématique, culturel, institutionnel (salut Paul St-Pierre Plamondon!), peu importe l’adjectif qu’on décidera de lui coller, le racisme, il est bien là. Je dois vous dire que je suis de ceux qui pensent qu’il est important de nommer les choses. D’autant plus lorsque tous, ou presque, s’entendent sur la chose à nommer. J’appuie de tout cœur les récents cris du cœur de mes consœurs et confrères autochtones et je reconnais que les mots ont un poids et une signification importante pour la reconnaissance du problème.

Cependant, je suis aussi de ceux qui savent choisir leurs batailles. Que vous refusiez d’employer le terme systémique pour décrire le racisme qui perdure envers les Autochtones au Québec, soit. Si vous n’êtes pas prêt à faire ce compromis, laissez-moi le faire pour vous. Au profit de la suite. Au profit de ce qui compte encore plus. Au profit du concret. Au profit des actions. Cette guerre de mots dure depuis déjà beaucoup trop longtemps et éclipse les vrais enjeux dont nous devons discuter.

Mettons-nous tout de même d’accord sur une chose : votre entêtement, lui, il est systématique, Monsieur Legault.

Je ne peux pas vous en vouloir. Vous êtes une victime, vous aussi. Une victime du système dysfonctionnel dans lequel vous avez grandi et dans lequel vous continuez d’évoluer aujourd’hui. Vous êtes en quelque sorte formaté par le système en question. Habitué à contempler cette laideur, vous avez fini par vous y faire. Un peu comme tous ces Autochtones qui se sont résignés à vivre dans la misère, dans l’ombre d’une société majoritaire, comme de vulgaires citoyens de seconde zone.

J’ai un message pour vous aujourd’hui : ces temps sont révolus. La mort tragique de Joyce Echaquan aura eu l’effet d’un souffle sur les braises du feu qui brûle en nous. Ce feu que nous nous faisons le devoir d’entretenir depuis des décennies, des siècles, et qui fait écho à la résilience de nos peuples.

Bien que vous n’ayez pas le pouvoir de changer le passé, vous avez le pouvoir, l’opportunité (et le devoir même!) de changer l’avenir, pour le mieux.

Pour ce faire, il faut d’abord miser sur le dialogue. Un dialogue franc et respectueux, de Nation à Nations. Un dialogue qui va au-delà des simples excuses. Un dialogue empreint d’ouverture et d’écoute, parce que dialoguer ce n’est pas que parler : c’est s’écouter et essayer de se comprendre. D’autres l’auront dit avant moi, plusieurs rapports témoignent déjà des lacunes du système. Maintenant, il ne reste plus qu’à s’asseoir ensemble pour définir avec nous ce qui est bien pour nous.

Dans cette optique, vous vous douterez bien que l’annonce du remplacement de la trop peu présente Sylvie D’Amours par Ian Lafrenière n’a pas été accueillie comme un baume sur nos cœurs.

Je ne pense pas que vous soyez un homme naïf, Monsieur Legault. Cependant, laissez-moi vous dire ce qui est naïf : penser qu’un homme issu du système, et qui incarne le système, puisse agir comme interlocuteur avec les Autochtones au moment même où leur méfiance envers le système en question en est à son point culminant. Naïf, oui, mais surtout ironique.

Le Secrétariat aux affaires autochtones, cette patate chaude que personne ne semble déterminé à faire évoluer, est souvent dépeint comme un ministère de second plan. C’est pas prestigieux, comme dirait cette chère Monique Jérôme-Forget.

Eh bien sachez que ces affaires, elles sont importantes. Pas toujours glamour, mais importantes. J’ajouterais que nos enjeux et nos revendications ne sont pas partisans. Ils ne se résument pas à une liste de mots que l’on coche les uns après les autres sur le coin d’un programme de parti. Ces enjeux, ces revendications, ces affaires, c’est notre quotidien.

Les Autochtones ne demandent pas grand-chose. Simplement un allié. Un vrai. La balle est dans votre camp, Monsieur Legault. Vous avez cette opportunité de faire de grandes choses en tant que premier ministre. La saisirez-vous?

Membre de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh, Jay Launière-Mathias est agent de mobilisation et de développement pour le projet Aishkat Innuat du Conseil Tribal Mamuitun, en plus d’officier en tant que commissaire élu à la Commission Tipelimitishun.

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