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Chronique

Être, c’est être perçu

Une femme innue masquée porte une pancarte de Joyce Echaquan.

Viviane Michel, la présidente de Femmes autochtones du Québec, à la manifestation du 3 octobre 2020 dénonçant la mort de Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Edith Bélanger

Depuis le décès tragique de Joyce Echaquan la semaine dernière, de nombreuses initiatives de mobilisation citoyenne montrent au monde entier que quelque chose doit changer, que le racisme systémique tue, quoi qu’en dise certains élus et une poignée d’obsédés de la sémantique et des étiquettes qui se refusent à en admettre l’existence.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

#JusticePourColten, #JusticePourTina, #JusticePourBrady, #JusticePourChantel, #JusticePourJoyce.

Je pense avec amertume à tous ces mots-clics, nés d’autant de tragédies, que j’ai partagés depuis quelques années seulement pour tenter de conscientiser les gens.

Toutes ces vies volées à mes frères et sœurs autochtones.

Ces drames qui étaient tous, d’une manière ou d'une autre, liés à une forme de racisme qui agit comme agent d’infiltration des systèmes scolaire, judiciaire, de santé, policier.

Chaque fois, je me dis qu’on a atteint le fond du baril, que forcément ça va changer. Il me semble qu’une fois qu’on a vu quelque chose, on ne peut plus le dévoir. Mais non, on reste dans l’angle mort…

C’est à croire que nous sommes comme les arbres d’une forêt. Quand nous tombons, il n’y a personne pour nous entendre.

Être, c’est être perçu

C’est ce que disait le philosophe George Berkeley au début du 18e siècle. Cette affirmation m’a toujours hantée. La situation actuelle me la ramène à l’esprit et, pour moi, cela signifie deux choses très troublantes.

Tout d’abord, le corollaire de cette idée est que si nous ne sommes pas perçus, on n’existe pas vraiment. Or, en temps normal, est-ce que vous nous voyez, nous les Autochtones, dans les grands médias, en politique provinciale et fédérale, dans les grandes entreprises?

Existons-nous dans l’histoire culturelle et sociale de ce pays?

Entendez-vous nous histoires, nos chants, connaissez-vous la vie de nos grandes femmes et de nos héros?

À l’occasion d’un cri du cœur lancé sur Facebook cette semaine, la chanteuse inuk Elisapie a visé juste. Elle a appelé les Premières Nations et leurs alliés à partager, à faire connaître la diversité artistique qui caractérise les Autochtones, les Inuit et les Métis.

Ces artistes qui font vibrer leurs cultures et leurs traditions par les arts visuels, la littérature, la musique.

Son appel n’a pas résonné en vain dans la fibre optique, car dimanche dernier, elle a été invitée à l’émission Tout le monde en parle en compagnie de trois autres figures de proue du monde autochtone : Isabelle Picard, membre de la nation Wendat, ethnologue et première spécialiste aux affaires autochtones à Radio-Canada, Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw, et Michelle Audette, Innue et commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

De telles apparitions médiatiques ne doivent plus être une exception. Nous n’appartenons pas au passé, nous sommes bien plus que des clichés.

Nous sommes là. Nous existons. On ne connaît jamais vraiment la réalité de l’autre.

Prisonniers de nos perceptions

Deuxième aspect troublant de la vision de Berkeley : la réalité nous échappe, car nous sommes, en quelque sorte, limités à l’idée que l’on se fait des choses, à ce que l’on en perçoit.

Autrement dit, la perception que l’on a de quelqu’un définit ce qu’il est pour nous. Et, justement, quelle idée la population se fait-elle des Autochtones au Canada?

Malheureusement, les préjugés et les stéréotypes affectent la vie de trop de gens des communautés et rendent difficile le développement d’une relation entre les peuples.

Cette idée, cette image tordue des premiers habitants de ce pays, sans les images tournées par Joyce Echaquan, elle continuerait sans doute à se faire passer pour la réalité, en toute impunité.

La guerrière en moi, la voyez-vous?

Une aînée que j’estime énormément de la nation atikamekw a écrit la semaine dernière que cette tragédie avait réveillé la guerrière en nous.

Fidèle à son habitude, cette femme m’épate par sa sagesse, et elle se reconnaîtra, je l’espère, dans ces mots.

Je la remercie et je comprends qu’elle a raison, pensons seulement au courage énorme qu’il a fallu à Mme Echaquan pour filmer cette scène.

Par son geste, elle est devenue à tout jamais cette guerrière qui a réveillé des centaines de personnes endormies dans l’oubli. Elle en a aussi convaincu des milliers d’autres qu’il fallait se battre pour la justice.

Bien sûr, au-delà de la nécessité de combattre les préjugés, de l’importance de sensibiliser et d’éduquer les autres, il faut aussi se demander comment nous nous percevons nous-mêmes.

Ces maudits stéréotypes, est-ce que nous les refusons toujours ou, parfois, nous les subissons, voire même les intériorisons?

Quand je repense à toutes les fois que je me suis tue, à toutes ces fois où j’ai eu peur de parler, de répliquer à un commentaire raciste ou dégradant, je constate que j’ai manqué de courage.

Aujourd’hui, toutefois, je le sens, quelque chose a changé.

Jamais plus je ne me replierai dans le silence et dans la peur. Ne nous contentons plus de cette présence timide. Nous devons être vus, perçus.

Soyons forts et occupons le territoire, les espaces virtuels et médiatiques, la scène politique.

Depuis des millénaires, nous existons. N’acceptons plus de tomber en silence dans des forêts où il n’y a personne. Soyons forts, debout, et n’acceptons rien de moins que la justice pour nos peuples.

Si Joyce Echaquan a pu, dans une telle situation de faiblesse et de souffrance, libérer cette énergie, imaginez, ensemble, tout ce que l’on peut faire, tout ce que l’on peut être.

Alors, avis à tous : préparez-vous, nous allons Être en majuscule, nous ne passerons plus jamais inaperçus.

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