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Joyce Echaquan, « ça aurait pu être moi »

Des gens de Manawan disent éprouver de la méfiance envers l'hôpital de Joliette après avoir vécu des expériences traumatisantes.

Une femme tient une photo de Joyce Echaquan.

Quelques centaines de personnes se sont réunies mardi soir devant l'hôpital de Joliette pour rendre hommage à Joyce Echaquan.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Les derniers moments de Joyce Echaquan avant sa mort et les propos dégradants qu'ont tenus à son égard des infirmières du Centre hospitalier de Lanaudière, à Joliette, ont ravivé de douloureux souvenirs chez des membres de la communauté atikamekw de Manawan.

Depuis lundi, les questions affluent dans l'esprit de Samantha Jacob et demeurent sans réponses. Voir Joyce Echaquan crier, souffrir et demander de l'aide dans une vidéo sur Facebook l'a forcée à repenser à sa propre expérience à l'hôpital de Joliette.

En voyant Joyce, c’est venu me chercher. J'ai réalisé que ça aurait pu être moi, raconte-t-elle. Comment ça a pu arriver, une chose pareille?

Il y a deux ans, Samantha Jacob, originaire de Manawan, s'est retrouvée à l'hôpital de Joliette pour traiter une douloureuse arthrose à la hanche, qui rendait tout déplacement pénible. À son arrivée au centre hospitalier, Mme Jacob, dont la pression artérielle était élevée, s'est fait donner des antidouleurs.

C'était de la morphine. Mais ça, Samantha Jacob l'ignorait. Le personnel soignant ne l'en a pas avisée.

Or, Mme Jacob est allergique à la morphine. C'est pourtant marqué dans mon dossier, insiste-t-elle.

Lorsque l'effet de la morphine a commencé à se faire sentir, Samantha Jacob a compris que quelque chose d'anormal se produisait. Je pensais que j’allais mourir. C’était douloureux, j’avais des spasmes, décrit-elle.

De toute urgence, des médecins sont intervenus auprès d'elle. Ce n'est que plus tard que l'un d'entre eux a reconnu que le fait de lui administrer de la morphine avait été une erreur.

Mme Jacob n'a reçu aucune excuse; juste une prescription pour d'autres antidouleurs. Elle est rentrée chez elle, encore troublée. Depuis, elle préfère se faire soigner en clinique privée.

Depuis ce temps-là, je n'ai pas voulu retourner [à l'hôpital de Joliette]. Ça m’a marquée. J’ai été traumatisée. Je pensais vraiment que c’était la fin pour moi.

Samantha Jacob

Des cicatrices en souvenir

Tout comme Mme Jacob, d'autres personnes issues de la communauté de Manawan ont senti le besoin de partager leur histoire. Samantha Jacob a pu constater que les témoignages se multiplient sur les réseaux sociaux.

Nelson Flamand fait partie du lot. Son expérience au centre hospitalier de Lanaudière, en 2010, l'a rendu méfiant envers le système de santé.

Après plusieurs allers-retours entre Manawan et Joliette, M. Flamand s'est retrouvé avec des prescriptions renouvelées d'antibiotiques pour soigner une infection à la jambe. Or, les médicaments n'ont pas fait effet, et son état n'a fait qu'empirer.

Ma jambe devenait plus grosse, j’avais de la misère à marcher [...] et rien ne changeait, aucune amélioration. La douleur allait jusqu’au dos. On me donnait des antibiotiques, sans rien me dire, se remémore M. Flamand.

Lors d'une visite aux urgences, Nelson Flamand a reçu des antibiotiques par intraveineuse. Une douleur intense s'est répandue dans son corps. Malgré ses supplications, l'infirmière a refusé d'interrompre le traitement, selon lui. Tant et si bien que M. Flamand a arraché l'intraveineuse à même son bras.

Le médecin m'a demandé de signer un refus de traitement, poursuit-il. Et il m'a dit : "tu crisses ton camp".

Ce n'est qu'une fois déménagé à Trois-Rivières que M. Flamand a compris qu'il était allergique aux antibiotiques prescrits. À l'hôpital, des médecins lui ont fait passer une biopsie et ont diagnostiqué sa maladie. Ce qu'on ne m'a jamais fait à Joliette, assure-t-il.

D'abord hésitant en raison de son expérience à l'hôpital de Joliette, Nelson Flamand a été rassuré par les soins prodigués à Trois-Rivières. Ils ont pris le temps de bien s'occuper de moi, résume-t-il.

Le Centre hospitalier régional de Lanaudière (CHRDL).

Le Centre hospitalier régional de Lanaudière (CHRDL).

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dix ans plus tard, bien que son état se soit amélioré, M. Flamand conserve de son passage à l'hôpital de Joliette quatre cicatrices sur sa jambe, dues à une opération au scalpel pour drainer les liquides accumulés. Opération qu'il a vécue alors qu'il était tout à fait conscient, malgré la douleur, raconte-t-il.

J’ai entendu plusieurs personnes dire qu’ils ne voulaient plus aller consulter à Joliette parce [...] qu'ils n'étaient pas bien reçus, soutient-il.

Un Tylenol et ça passera

La colère de Janis Ottawa est encore vive quand elle raconte l’histoire tragique de son mari. En janvier 2017, celui-ci se plaint de douleurs au ventre. En février il obtient, après consultation avec un médecin généraliste, une requête en endoscopie à l’hôpital de Joliette. Les mois passent, mais pas ses douleurs.

Chaque visite à l’urgence de l’hôpital se solde par une prescription de Tylenol et un avis, ça va passer!.

Il n'y avait pas d’autres tests plus poussés que ça pour savoir ce qui se passait réellement, précise Janis Ottawa. En août, après une chute causée par une grande faiblesse, son mari apprend qu’il fait une anémie sévère.

Ce ne sera pas la seule mauvaise nouvelle. On lui dit aussi que la requête en endoscopie demandée en février a été perdue et qu’il souffre d’un cancer du côlon. Hospitalisé d’urgence, il est opéré une semaine plus tard. S'ensuivra un traitement préventif de chimiothérapie, mais avec tous les va-et-vient qu’il a eus, c’était déjà trop tard, ajoute Mme Ottawa.

Il tentera de faire transférer son dossier au CHUM, sans résultat. Le médecin traitant de mon conjoint nous disait tout le temps "j’attends, j’attends l’appel pis je vais te référer là-bas". L’attente sera vaine. En juillet 2018, alors qu’il se prépare à reprendre le travail, on annonce à son époux que des métastases se sont logées dans le péritoine et le foie.

Il meurt le 22 mai 2019, à l'âge de 54 ans.

Un couple le jour de leur mariage.

Janis Ottawa et son mari Roland Nequado le jour de leur mariage en juillet 2015.

Photo : Gracieuseté de Janis Ottawa

De mépris et de racisme

Roland Nequado, le mari de Janis Ottawa, n’aimait pas ses visites à l’hôpital de Joliette. C’est arrivé à quelques reprises qu’il a eu des réponses désobligeantes, spécifie Janis Ottawa. Y’en a eu des moments où les infirmières étaient bêtes avec lui.

En tant qu’Autochtone, tu n'as pas droit à un bon traitement à l’hôpital de Joliette. Je ne suis pas le seul à le dire, affirme de son côté Nelson Flamand. Selon lui, son histoire et celles de nombreux membres de Manawan sont autant de preuves du racisme qui se manifeste dans les rangs du personnel soignant.

Plus ambivalente sur la question, Samantha Jacob ne sait pas si les non-Autochtones subissent le même sort, mais elle dit avoir entendu suffisamment de témoignages au sein de sa communauté.

Elle confie ne pas avoir porté plainte parce qu'elle redoutait de ne pas être prise au sérieux. Je me disais : à quoi ça va servir, à quoi ça va aboutir si je fais une plainte?

À l'instar de Samantha, Janis Ottawa n'a pas porté plainte non plus. Moi je me demandais comment procéder. Vivant ce deuil et avec la colère, je me suis perdue. Je ne savais pas par où commencer, alors je me suis réfugiée dans mon travail.

Selon Daniel Castonguay, président-directeur général du CISSS de Lanaudière, le centre hospitalier n'a pas reçu de plaintes par rapport au mauvais traitement réservé aux patients autochtones. De dire que, systématiquement, lorsque c’est quelqu’un qui vient de la communauté [de Manawan], que ça se vit à l’hôpital de Joliette, non, pas du tout, a-t-il déclaré mercredi au micro de Tout un matin.

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