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La construction d’un télescope à Hawaï oppose toujours Autochtones et astronomes

Une rangée de manifestants bloque une route d'Hawaï.

Des manifestants autochtones avaient bloqué la route menant au volcan endormi Mauna Kea en 2019 pour protester contre la construction du Télescope de trente mètres.

Photo : La Presse canadienne / Caleb Jones

Radio-Canada

La Société canadienne d'astronomie a désigné le controversé Télescope de trente mètres (TTM) comme son projet prioritaire pour les 10 prochaines années, alors que sa construction se heurte toujours à l’opposition des Autochtones d’Hawaï, les Kanaka Maoli, un an après le début d'un mouvement de protestation contre le projet.

Le site sélectionné pour accueillir le TTM est situé sur le Mauna Kea, un volcan endormi considéré comme sacré par les Kanaka Maoli. C'est le choix de ce site que déplorent ces Autochtones qui avaient bloqué pendant plusieurs semaines la route qui mène au Mauna Kea en 2019.

Les coûts de construction du télescope sont estimés à 2,4 milliards de dollars. Le gouvernement canadien s'était engagé à y investir près de 250 millions de dollars en 2015.

S'il était construit, le TTM serait l'un des plus grands télescopes au monde. Sur le site web du projet, il est indiqué qu'il aidera à répondre à des questions fondamentales sur l'univers et qu'il conduira probablement à des découvertes qui ne peuvent être anticipées aujourd'hui.

Les contestations ont forcé les astronomes canadiens impliqués dans le projet à réfléchir à une manière de concilier leurs ambitions scientifiques et les droits des Autochtones.

L'astrophysicienne Sara Ellison, présidente de la Société canadienne d'astronomie, croit qu'il ne revient pas aux astronomes de prendre la décision finale concernant l'avenir du TTM.

La Société canadienne d'astronomie, qui a récemment fait du TTM son projet prioritaire pour la décennie, a tout de même pris soin de recommander la création d'une politique axée sur le consentement des Autochtones dans son plan à long terme.

C'est aux Hawaïens autochtones et à l'État d'Hawaï de décider si nous sommes les bienvenus. Et si ce n'est pas le cas, nous n'irons pas, a affirmé Mme Ellison.

Pauline Bramby, astronome et coprésidente du groupe qui a rédigé le plan à long terme, espère que la création d'une politique sur le consentement autochtone suscitera de plus grandes conversations entre les astronomes, où nous pourrons réfléchir aux types de privilèges que nous avons comme astronomes et à comment ces privilèges relèvent du colonialisme.

Je pense que nous avons le sentiment que, parce que nous ne construisons pas de bombes et que tout le monde aime l'espace, l'astronomie n'est pas un domaine controversé. Et je pense que beaucoup d'entre nous commencent à réaliser que ce n'est pas tout à fait le cas.

Pauline Bramby, astronome
Des voitures et des Autochtones bloquent la route qui mène au Mauna Kea.

L'opposition au Télescope de trente mètres n'est pas récente. Ici, des Autochtones hawaïens bloquent la route en octobre 2014.

Photo : The Associated Press / Hollyn Johnson

Un enjeu territorial

Uahikea Maile, un Kanaka Maoli professeur de politique autochtone à l’Université de Toronto, considère que reléguer la construction du TTM au statut d'enjeu interne à Hawaï est une façon pour les astronomes canadiens de se distancier des considérations éthiques qui surviennent lorsque l’on est confronté à des populations humaines.

En fait, pour pouvoir étudier les étoiles et l’univers, ils doivent faire face aux populations de notre planète, a-t-il fait valoir.

M. Maile espère que le Canada retirera ses billes ce projet et veut sensibiliser la population à la position des Kanaka Maoli.

Uahikea Maile croit que, bien que le conflit entourant le TTM puisse sembler relever d'une opposition entre la culture et la science, il s'agit plutôt d'un enjeu territorial et de juridiction émanant du colonialisme et du contrôle décisionnel qui a été retiré aux Autochtones.

Le vice-président des relations extérieures du TTM, Gordon Squires, a déclaré dans un communiqué envoyé à CBC que le consentement est une question complexe à Hawaï, car il n'y a pas d'autorité décisionnelle unique reconnue par la population autochtone hawaïenne.

Il a également écrit que les équipes en charge du TTM ont suivi toutes les procédures requises et qu'elles ont satisfait aux exigences légales d'Hawaï pour permettre la construction.

La présidente de la Société canadienne d'astronomie a noté que le projet a bénéficié du soutien du Bureau des affaires hawaïennes, un organe politique représentant les Kanaka Maoli. Celui-ci a cependant retiré son appui en 2015.

Certains astronomes font l'objet d'une réelle animosité au sein des communautés universitaires et sur le terrain, a déploré Sara Ellison. On nous prend pour les responsables de la violence policière envers les Autochtones hawaïens.

Il est par ailleurs injuste de comparer la situation du télescope et les conflits liés aux oléoducs, d'après Mme Ellison. Avec les pipelines, les entreprises font de l’extraction pour en tirer profit. Pour ce qui est de l’astronomie, l’humanité entière en sort gagnante, a-t-elle fait valoir.

Nous nous posons tous des questions sur nos origines, a-t-elle ajouté. Je pense qu'il y a en fait un lien assez profond avec les croyances autochtones.

Uahikea Maile trouve toutefois offensant que des astronomes établissent un lien bizarre entre leur quête de connaissance et la culture des Kanaka Maoli.

Il est très clair pour moi que les astronomes canadiens, après toutes mes rencontres, se soucient plus de trouver une vie extraterrestre et de découvrir des planètes qui sont habitables pour les humains en dehors de notre système solaire que des droits des Autochtones, a-t-il affirmé.

Des manifestants bloquent une route au pied de la plus haute montagne d’Hawaï, le Mauna Kea.

Des Kanaka Maoli ont commencé leur mouvement de contestation le 15 juillet 2019. Leurs manifestations ont duré plusieurs semaines.

Photo : The Associated Press / Caleb Jones

Nous bénéficions de terres volées

L'astronome micmac et professeur de l'Université de Toronto Hilding Neilson s'est dit déchiré.

Il a soumis des livres blancs à la Société canadienne d'astronomie pour éclairer son plan à long terme, dont un sur l'astronomie sur le Mauna Kea, qui comprenait des recommandations sur la façon dont les astronomes canadiens peuvent mieux tenir compte des droits des Autochtones.

La plupart des astronomes canadiens savent très peu de choses des questions autochtones au Canada ou à Hawaï, a-t-il souligné, bien qu'il trouve prometteur que beaucoup de gens dans son domaine commencent à débattre sur l'éthique de constructions comme le TTM.

Alors qu'il croit que les recommandations du plan à long terme de la Société canadienne d'astronomie sur le consentement des Autochtones envoient un bon message, Hilding Neilson croit qu'il est d'abord essentiel que ses collègues astronomes comprennent qu'ils bénéficient de terres volées.

Chaque image et chaque photo que nous avons obtenues d'un télescope à Hawaï, c'est grâce à des terres qui ont été volées. Nous avons peut-être obtenu la permission d'être là-bas de l'État d'Hawaï, mais à ce stade, aucune communauté autochtone hawaïenne ne nous a jamais donné son consentement.

Hilding Neilson, astronome micmac de l'Université de Toronto

La construction du Télescope de trente mètres n'a pas encore débuté. Le Mauna Kea reste le site privilégié pour la construction, bien qu'un autre, dans les îles Canaries, soit aussi considéré.

Avec les informations de Chantelle Bellrichard, de CBC

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