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Chronique

Lettre au très honorable Sir John A. Macdonald

La statue, brisée.

Le monument à la mémoire de l'ancien premier ministre John A. Macdonald décapité.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Edith Bélanger

Mon cher Sir,

Je me permets une incartade au protocole diplomatique aujourd’hui, moi simple citoyenne, femme québécoise et autochtone de surcroît, de vous adresser ces quelques lignes.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Nous ne nous sommes jamais rencontrés, néanmoins, j’ai l’impression de vous connaître. Plus jeune, lorsque j’ai été en mesure de comprendre les choses de la vie, on m’a expliqué ce qu’était l’argent et le pouvoir.

J’ai appris que pour être quelqu’un d’important il en fallait beaucoup et j’en ai donc déduit que, pour avoir, comme vous, son portrait sur les billets de banque, il fallait vraiment être une personne exceptionnelle, que c’était un honneur tout à fait réservé aux gens bien.

Pour la première fois cette semaine, j’ai vu votre très honorable tête sous un autre angle que celui auquel j’ai été habituée sur les billets de dix dollars : elle gisait par terre, séparée du reste du corps de cette statue élevée en votre mémoire.

Décapitée, déboulonnée, brisée.

Si cela peut vous réconforter, je tiens à vous préciser que vous n’êtes pas la seule victime dans cette affaire. À différents endroits sur la planète, des idoles de bronze, de marbre ou d’albâtre sont mises à mal, vandalisées, désacralisées.

Vous vous demandez peut-être d’où vient toute cette violence et pourquoi ces iconoclastes s’en prennent à vous, un homme qui a pourtant façonné un grand pan de l’histoire du Canada.

Bien sûr, même si les temps ont bien changé depuis que vous siégiez sur le trône de la Chambre des communes, les gens s’accordent généralement pour dénoncer le vandalisme et les actions violentes.

Le problème n’est pas là.

S’il n’était question que de bris matériels, on n’en ferait pas tout un plat. Or, en décapitant votre statue, c’est tout votre héritage-emblème qui est remis en question.

Les gens ne détestent pas votre statue, ni même vous, personnellement. Ce qui cause tant de colère c’est que vous trôniez en maître incontesté, symbole honorable, que dis-je, icône de la démocratie canadienne.

Je suis désolée de vous troubler ainsi dans votre repos éternel, mais j’ai encore quelques révélations à vous faire pendant que j’y suis.

Consciente de manquer à toutes les règles de convenance, je me risque quand même à vous dire la vérité : aujourd’hui, ceux que vous méprisiez, le petit peuple, les misérables et même les Sauvages, comme vous les nommiez, ont accès à l’éducation, aux archives et… comment dire… nous savons ce que vous avez fait.

Nous savons que vous avez tout mis en œuvre pour détruire les nations autochtones qui entravaient votre vision du pays. Sans vouloir que vous vous retourniez dans votre tombe, je tiens quand même à souligner que, malgré d’immenses ravages causés à mes frères et sœurs des Premières Nations et Métis, vos plans ont échoué, nous sommes encore là.

Je sais aussi que vous serez choqué d’apprendre qu’une commission d’enquête nationale a statué que vos politiques relevaient d’un véritable génocide culturel. Nous savons que vous n’hésitiez pas à dénigrer et à piétiner les droits des Canadiens français et de tous les immigrants qui n’étaient pas d’origine anglo-saxonne.

Or, depuis votre départ, Sir, ces idées de la suprématie de la race aryenne n’ont pas bien vieilli. Disons-le franchement, règle générale, on trouve que vous n’êtes plus vraiment fréquentable.

D’ailleurs, pourquoi s’arrêter en si bon chemin?

Je me permets donc de vous informer que, sur les nouveaux billets de 10 $, au lieu de votre visage apparaît maintenant celui d’une militante en faveur des droits des Noirs. Oui, je sais… le monde a tellement changé, y'a de quoi en perdre la tête n’est-ce pas?

Soyez assuré, Sir, que ces actions ne resteront pas sans suite. D’ailleurs nos dirigeants politiques ont déjà pris la parole et opté pour des prises de position dans cette affaire on ne peut plus inconfortable.

Je vais vous surprendre en vous révélant que c’est le premier ministre du Québec, au Bas-Canada, François Legault, qui s’est avéré le plus fervent défenseur de votre mémoire. Il a affirmé, permettez-moi de paraphraser, que votre noble tête serait replacée en mentionnant que le révisionnisme historique était une atteinte à la démocratie.

Les mauvaises langues diront qu’il utilise notre devise Je me souviens seulement lorsque c’est opportun.

Quant à votre digne successeur à la tête de ce grand pays, le très honorable Justin Trudeau, il a fait preuve de plus de prudence. Peut-être a-t-il eu une pensée pour d’autres têtes tombées dans les dernières années ailleurs dans le monde, dictateurs ou colonisateurs de tout acabit.

Bien souvent, ces événements furent tous annonciateurs de grandes perturbations sociétales. Aussi, plutôt que de jeter de l’huile sur le feu, le premier ministre s’est donc dit ouvert à faire le bilan des mandats de ses prédécesseurs à la tête du Canada.

En terminant, je me permets de conclure cette lettre en souhaitant, cher Sir John A. Macdonald, que nous parlions de vous plus que jamais. Vous avouerez qu’en tant que cerveau du Scandale du Pacifique, qualifié par plusieurs analystes de plus grand scandale de corruption de l’histoire canadienne, il y a de quoi faire jaser.

Alors, souhaitons que tous vos faits d’armes soient étalés, disséqués et enseignés. Car, s’il est indéniable que vous avez marqué l’histoire du Canada, la population tout entière mérite maintenant de savoir pourquoi et comment.

Le tout respectueusement soumis.

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