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Chronique

La sourde oreille et les yeux grand fermés

Trois femmes en habits traditionnels et portant du maquillage posent pour l'oeuvre. L'une d'entre elles tient en main un porte-voix.

L'une des oeuvres de Shawna Serniak imprimées et vendues par le Project Change afin de financer la création de monuments commémoratifs pour les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Photo : Fournie par Shawna Serniak

Edith Bélanger

Règle générale, dans les grands médias, ce sont tristement des tragédies ou encore des perturbations majeures qui font en sorte que l’actualité autochtone s’invite au bulletin de nouvelles de fin de soirée.

Edith Bélanger est diplômée en philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Heureusement, il est également vrai que les choses changent, pas à pas. Par exemple, de plus en plus de grands médias font place à des textes d’opinion ou à des analyses sur des sujets liés aux enjeux des différentes communautés des Premières Nations ou Inuit qui, il me semble, n’ont jamais autant occupé l’espace public et médiatique.

D’aucuns diront qu’il était temps. En effet, l’actualité autochtone est souvent peu réjouissante et c’est parfois bien plus commode pour monsieur et madame tout le monde d’ignorer ce qui se passe dans nos territoires non cédés, réservés ou divisés.

Aussi, s’il ne fait nul doute que les artistes autochtones gagnent en popularité auprès du grand public, en revanche, devant les questions difficiles et inconfortables, qui saura écouter, qui saura voir la réalité en face? Et ce sont deux événements de l’actualité qui me font douter et m’amènent à ce questionnement.

Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir

Vous avez peut-être vu en photo le jeune Tristen Durocher, posant devant son tipi orné de photos géantes représentant des gens des Premières Nations qui ont commis l’irréparable geste de s’enlever la vie.

Après un long périple, une marche de pas moins de 600 km, le jeune homme de la nation Métis a posé son tipi devant l’Assemblée législative de la Saskatchewan à Régina et a entrepris une grève de la faim.

La situation du suicide dans certaines communautés autochtones est alarmante et représente, selon certains experts, une véritable épidémie. Nul besoin de suivre l’actualité spécialisée pour le savoir. C’est aussi un secret de polichinelle que ces vagues de suicides ne soient qu’un symptôme d’un problème bien plus grand et complexe qui fait écho à la structure coloniale ou plutôt au système, pour employer un terme en vogue.

Et pourtant, en juin, le gouvernement de la Saskatchewan a refusé de signer un projet de loi qui visait à mettre en œuvre un plan d’action basé sur la reconnaissance du phénomène comme un enjeu de santé publique. Le jeune Tristen a décidé que tout le monde devait voir ces victimes, ces âmes disparues qui ont laissé tant de cicatrices auprès de leur entourage.

En fait, il ne nous force pas seulement à voir, mais à y regarder de plus près. Or, il semble que tout cela est bien inconfortable pour les yeux sensibles du gouvernement de la Saskatchewan, qui le somme de démonter son tipi, à grand renfort de démarches judiciaires.

Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre

Peu importe où l’on se trouve au pays, il faudrait être bien au-dessus de ses affaires pour n’avoir jamais entendu parler du phénomène inqualifiable des femmes et des filles autochtones assassinées et disparues.

Entre les reportages télévisés, les podcasts populaires et l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) qui s’est soldée, il y a à peine plus d’un an, par le dépôt d’un rapport et d’appels à la justice, on peut penser que la voix des Autochtones s’est certainement fait entendre.

Mais, est-ce que quelqu’un écoute vraiment?

J’en ai douté la semaine dernière alors qu’une jeune fille autochtone de 14 ans a été portée disparue après avoir été vue en compagnie d’un homme de 47 ans au passé criminel.

Les autorités étaient réticentes à émettre une alerte Amber, alors que toutes les conditions étaient réunies. Sa famille tout comme les représentants de sa communauté en Nouvelle-Écosse étaient unanimes et réclamaient que tous les moyens soient mis en œuvre pour la retrouver.

Une pétition a circulé sur les réseaux sociaux et, de l’extérieur, on peut avoir l’impression que c’est la pression médiatique qui a eu raison de l’entêtement des policiers. Fort heureusement, cette histoire-là s’est bien terminée et la jeune fille est saine et sauve. Pour une fois…

Difficile de ne pas voir dans cette situation une illustration du racisme systémique pourtant décrié de long en large dans le rapport de l’enquête nationale de l’ENFFADA. Si la jeune fille n’était pas issue d’une communauté autochtone, aurait-on jonglé aussi longtemps avant d’employer les grands moyens?

J’en doute.

Lorsque des femmes ou des filles autochtones disparaissent, même la couverture médiatique est biaisée. On parle de prostitution, de fuite volontaire ou d’usage de stupéfiants sans se rendre compte que pour une enfant de 13-14 ans ces mots ne sont pas appropriés.

On devrait plutôt parler d’exploitation sexuelle, de négligence ou de climat social toxique. Ce sont des enfants en danger, point à la ligne!

Le rapport de 2019 parlait de génocide, c’est sûr que c’est difficile à entendre. Or, jouer sur les mots c’est aussi ça, faire la sourde oreille.

Faites du bruit

Alors, à tous les artistes, politiciens, activistes et influenceurs autochtones : quel que soit votre message, faites-le entendre avec plus de ferveur que jamais, car la partie n’est pas gagnée.

Il ne s’agit pas que d’être vu et entendu, il faudra se faire écouter, comprendre et surtout, respecter.

À bon entendeur, salut!

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